Une introduction à ce que nos corps nous disent

Il y avait, dès le commencement du projet Bâtarde, le désir de laisser parler d’autres voix que les nôtres, de « faire de la place » dans nos pratiques d’écriture et d’arriver à rendre visible des expériences imperceptibles. Quel vaste programme ! qui se branche sur un mode féministe et demande à être exécuté – autant que faire se peut – minutieusement, sans fausse modestie, sans phrases toutes faites, creuses et envahissantes. Cette tâche, puisqu’il s’agit bien de transformer des pratiques scolaires, des habitudes de travail ou des réflexes appris à la va-vite, n’a rien d’évident et n’est pas garantie. La Bâtarde a tenté d’établir des connexions qui passent et repassent du monde patriarcal aux féminismes. 

Donner la voix veut dire ici donner des mots à des corps et à des « expériences de corps » qui sont tues. Des sujets à l’apparence mineure sont abordés par Hélène Molinari : les odeurs du vagin et la stérilisation volontaire. Le texte sur les odeurs cherche à dépasser la honte qui les contient sous sa chape de plomb, tandis que le texte sur la stérilisation volontaire rappelle comme il est difficile de trouver des réponses vraies et claires quand nos questions sortent des sentiers battus. Pour montrer qu’il y a des droits pourtant acquis qu’on ignore, des situations que l’on ne connaît pas, auxquelles on ne pense pas, mais que l’on s’empresse de juger, il faut de l’enquête. On oublie trop facilement la diversité des corps et de ce qui motive certains choix. Une des particularités de l’enquête que mène Hélène Molinari est de pratiquer une forme d’observation participante à partir d’internet : fondée sur une recherche d’articles de fond, c’est aussi sur la recherche de paroles et de commentaires – qui ne sont donc pas des témoignages – que l’enquête se construit. Hélène nous donne à lire des paroles en acte, des paroles situées, prises dans un contexte propre, des paroles qui engagent celle qui écrit à la prise en charge, pour elle‑même, des questions posées.

Les textes de Marta Luceño Moreno s’inscrivent dans la lutte récente contre les violences obstétricales. Ici, ces violences sont racontées avec une simplicité et une intimité étonnantes. Lire les textes proposés par Marta, c’est comme passer quelques heures à discuter avec des amies. Dans la complicité de la discussion en confiance, elles témoignent de choses secrètes (la première fois que j’ose le dire), lourdes (oui, il reste des traces), honteuses (pourquoi n’était-ce pas un détail ?). On comprend à quel point les « petites » violences autorisent les « grandes ». Il s’agit d’un seul maillage qui enserre les femmes dans une position d’infériorité et qui fait de l’expérience de l’accouchement, de son avant – pendant et après – une expérience au cours de laquelle la femme doit se plier à des normes, des protocoles et des jugements étouffants. Dire ces différents degrés de violences (de la remarque que l’on pense insignifiante au geste carrément brutal) ne va pas sans reproduire une part de cette violence. L’écoute-lecture de ces textes fait éprouver des expériences fortes. C’est chargé d’explosif. Attention.

Les textes de Mélanie Cao reviennent sur l’ouvrage Our Bodies Ourselves (OBOS), un livre mythique des mouvements féministes pour la santé des femmes. « Des » mouvements ? Oui, car le livre est traduit et réédité dans plus de 25 langues ; la réception de cet ouvrage est mondiale. C’est à deux contextes différents que Mélanie Cao s’intéresse. D’une part, elle retrace l’histoire du livre et ce, jusqu’au projet d’une nouvelle édition française, prévue pour février 2020 ! Mélanie rend compte du processus qui est au cœur d’OBOS lui-même et du fait que nos expériences sur nos corps débouchent sur des savoirs. D’autre part, elle s’est intéressée à la version japonaise du livre. C’est alors une histoire de mots qu’il faut inventer pour décrire le corps, les sensations et les violences qui est racontée. Qu’Our Bodies, Ourselves nous soit familier, qu’il provoque une sorte de fascination pour un travail monumental réalisé en vue de l’émancipation des femmes ou qu’il nous soit inconnu, les textes de Mélanie se lisent avec plaisir et intérêt car traduire et réadapter Our Bodies Ouselves c’est réaliser un important travail de transmission pour que les paroles sur les corps des femmes circulent des sujets tabous aux sujets communs, des sujets ignorés aux sujets sur-exposés. Parler de ce dont on ne parle pas, très souvent, demande que l’on puisse également parler de ce qui est simplement là. Avec ce nouveau dossier, la Bâtarde apporte sa petite pierre à cette révolution de la pensée occidentale, révolution apportée par le féminisme et qui ne cesse de revenir au plus près de nos corps.

Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles




Les yeux gravés de Kiki Smith passent à la Louvière

Kiki Smith est une artiste américaine aux multiples techniques. Depuis quelques années, de nombreuses expositions lui sont consacrées en Europe, dont l’une à la Louvière, qui se concentre sur ses gravures, ses estampes et dessins. On peut également y voir quelques unes de ses photos et sculptures. La Bâtarde vous conseille cette visite absolument !

Les deux grandes salles du Centre de la Gravure et de l’Image imprimée proposent un parcours parmi des pièces qui ouvrent  à un monde de fleurs fanées, de chair de lune, de tatouages… Catherine de Braekeleer dirige le musée depuis 1995 et n’a cessé de mettre à l’honneur un art peu connu, celui de l’art imprimé, d’en révéler les richesses et les possibles. Elle titre l’exposition consacrée à Kiki Smith « Entre chien et loup », invitant à rester dans cette heure trouble, où – sous la lumière changeante, déclinant vers le noir – les objets se transforment, les lignes de démarcation s’estompent, la vue n’a plus l’exactitude habituelle du jour.

SPLENDID eau-forte sur papier japonais, 2002 (détail)

Entre chien et loup, cette heure où la nuit tombe, est un moment de passage, vers la nuit, vers la pénombre totale. C’est un crépuscule sans rougeoiement du ciel, sans promesses resplendissantes. Les œuvres « entre chien et loup » de Kiki Smith signalent la fin du vivant, l’heure de la décomposition et du retour à la terre. Cette vision particulière de la fin et de la finitude se donne à éprouver de multiples façons. Des êtres infimes tombent dans le vide, flottent en état de grâce, perdent des plumes et des écailles ; une mue de serpent reste en suspens, des fleurs se tassent, se fanent, rongées par le temps, pourrissantes, pour revenir à la terre. Les œuvres de l’artiste sont pleines d’un futur absent : ce retour à la terre annonce qu’elle sera nourrie, qu’il y a un cycle cosmique qui dépasse et absorbe le vivant, mais ce futur n’est pas représenté. C’est une forme de présence de l’absence dans la décomposition. Le moment du pourrissement est un moment de nourrissement.

WOLF GIRL eau-forte, aquatinte et pointe sèche, 1999 (détail)

Ce même thème est abordé de façon plus tragique car plus humaine par le récit en images de l’agonie d’une vieille femme. Sur son lit d’hôpital, la mère de l’artiste vit ses dernières heures. Les gravures montrent, à grands traits blancs préservés de l’encre, les dernières forces des mains, les traits tirés du visage, la peau affinée du cou, les pieds durcis qui restent dans leur dernière position. Cette œuvre est d’une pudeur bouleversante.

Ce qui frappe encore dans cette exposition, ce sont les yeux que Kiki Smith imprime, peint, dessine, grave à la pointe sèche, à l’eau forte ou encore à l’aquatinte. Les visages ordinaires vibrent incroyablement mais aussi les visages‑figures, issus des contes et de la culture populaire. Ces yeux sont à voir jusqu’au 23 février à la Louvière !

NOON (diptyque) eau-forte, 2007 (détail)

https://www.centredelagravure.be/fr/exhibitions/18057-entre-chien-et-loup




Une bâtarde a lu : « Inquiétance du temps »

Le second tome de Chronique des sentiments est une grosse brique de papier souple, rayurée de blanc, qui plie quand on la porte à une main. Les 327 petits récits laissent le plaisir de commencer – puis de reprendre – la lecture au gré des pages, là où le livre s’ouvre, là où l’œil est attiré par une image.

Alexander Kluge propose d’entrer dans un monde, d’entrer vraiment. L’auteur crée un espace où les éléments du quotidien sont liés aux événements historiques – qui sont eux aussi décrits comme les événements d’un quotidien – : les résolutions d’une vieille femme de Bavière (un peu folle, pensent ses voisins), l’enterrement maritime de Ben Laden, la condamnation d’une femme savante et têtue à l’époque des Lumières… Kluge relie ces éléments, apparemment dispersés, par les fils de l’imaginaire, de la suggestion ou encore de la blague. Samir Boumediene, (auteur de La Colonisation du savoir, 2016), de passage à Liège, nous disait qu’on pourrait dire et voir les choses de la façon suivante : depuis le XVIème siècle, le pouvoir n’a cessé de chercher à faire en sorte que les gens aient de moins en moins de prise sur leur monde. Par le biais notamment de la standardisation des gestes médicaux ou de la rationalisation des cosmologies anciennes, se mettent alors en place des entreprises qui visent à une réduction des capacités d’action. Peut-être que le XVIème siècle n’est pas si loin et que cette histoire de monde nous concerne. Samir continuait à jouer avec les mots : la mondialisation, c’est ça, « de moins en moins de monde ont un monde. Elle serait mieux nommée la démondialisation ».

Or c’est sans doute cela qu’Alexander Kluge cherche à faire : donner les moyens de se sentir quelque part. Il accroche nos émotions et sentiments, il harponne notre colère et beaucoup de notre curiosité. Faire éprouver une histoire, une expérience, faire émerger au cœur de l’individu quelque chose de triste ou de joyeux, comme point de départ, comme un coup dont le corps se souvient, comme un résidu qui ne part plus. Quand on lit Inquiétance du temps, les premières impressions sont étranges, on ne comprend pas directement, on se dit que c’est un peu mal traduit, on est un peu gêné par cet humour acide – vraiment, il rit de ça ?

Kluge raconte. Il ne cesse de raconter. Comme Svetlana Alexievitch, (prix Nobel de littérature et auteure, entre autres, de La Fin de l’homme rouge, 2013) qui fait parler les femmes revenues muettes des champs de bataille, Kluge fait parler des personnages et des événements sans importances, les petites mains de l’histoire, les femmes du monde sans monde. De brefs récits de vie, dramatiques, cyniques, tortueux. Des vies de dominées. À lire ces pages, la peau se hérisse, le ventre se noue, pas facile de vivre quand on a un fort caractère, quand on voudrait vraiment une autre vie que celle qu’on nous a assignée, quand on ne se laisse pas faire, quand on gueule, quand on remue, quand on en arrive même à faucher sa propre vie…

Inquiétance
du temps,
le second tome de Chronique des sentiments, d’Alexander Kluge est paru chez P.O.L en
2018. L’édition est dirigée par Vincent Pauval. Les textes ont été traduits de
l’allemand par Anne Gaudu, Ksa Han, Herbert Holl, Arthur Lochmann et Vincent
Pauval.




Safe space vs Non-mixité

Aujourd’hui, très souvent, la notion de safe space accompagne la mise en place de pratiques non-mixtes. Dans des groupes racisés, LGBT* ou féministes, la non-mixité se justifie parce qu’elle est safe. Pourtant, ces deux modalités de l’action politique collective ne visent pas les mêmes objectifs et ne se recouvrent pas.

Un petit bout d’histoire

Bien que l’histoire du concept de safe space soit encore peu documentée, Nicole Christine Raeburn, dans Changing Corporate America from Inside Out – Lesbian Movements in America’s Second Wave en identifie le premier usage en 1980. Anne Plaignaud traduit quelques passages du livre de Raeburn dans l’article « Safe space et charte de langage, entre subversion et institution d’une Constitution ». La première occurrence du safe space est d’emblée intersectionnelle. En effet, Reaburn explique comment, au milieu des années 1980, les employé.e.s LGBT de l’entreprise étasunienne de télécom AT&T qui utilisent pour la première fois le concept de safe space, se trouvent à la croisée de différentes oppressions. Les personnes interrogées par Raeburn disent s’inspirer des assemblées des Civil Rights pour mettre en place des assemblées au sein d’AT&T. Elles témoignent, au cours des entretiens, des différentes formes de dominations dont elles font l’objet. Une femme explique : « Au travail, je ne peux pas me permettre d’être totalement qui je suis » […] « Je coupe mon blues et mon Marvin Gay juste avant d’entrer au bureau, où je « monte sur scène » […] « Je savais que je ne pouvais pas m’épanouir avec le sexisme et le racisme, donc j’ai décidé que j’allais être qui j’étais vraiment, et être à l’aise ». En 1996, le concept de safe space est repris par l’ONG Equal ! qui lutte pour le droit des travailleurs LGBT de Nokia, fusion d’une filiale d’AT&T et d’Alcatel. Lorsque cette ONG reprend le concept de safe space, elle met de côté la problématique intersectionnelle et se concentre sur des arguments utilitaristes. La mise en place d’un environnement non hostile grâce aux safe spaces garantit une meilleure performance des salarié.e.s. et une meilleure image de l’entreprise auprès de ses collaborateur.ices. En rappelant l’origine confuse du safe space, il ne s’agit certainement pas de critiquer les mouvements LGBT* mais de constater que, depuis leur début, les rapports entre le safe space et la non-mixité choisie n’ont rien d’évident.

crédit : Caroline Glorie

Le safe space, un ensemble de règles pour la discussion

Qu’est-ce que le safe ? Une certaine pratique de la discussion. C’est prêter attention aux autres en portant son attention à ce que « je » dis et d’où je suis capable de le dire. Pourquoi tant d’attention à la parole ? Parce que je suis toujours oppressé.e et oppresseur.e. En tant que femme blanche, je suis un mélange d’expériences dominées et dominantes. En tant qu’homme noir aussi, en tant que femme noire trans* aussi. Je risque toujours de blesser par ignorance, par inadvertance, par inattention.

Le safe est à la fois une attitude individuelle et un principe collectif. Quand j’entre dans un safe space ou quand je participe à la création d’un safe space, mon corps et ma parole restent marqués par les attributs de la domination. Je sais quelles oppressions je risque de mettre en place et je les déjoue. Le privilège habituel se transforme : il devient le point d’adhérence d’une nouvelle norme, celle du safe. C’est parce que je suis marquée par certaines caractéristiques qui risquent de m’amener à blesser quelqu’un.e que j’accepte de me plier à des règles de langage.

Si ces règles ne sont pas partagées, le safe space ne peut pas exister. Il s’agit donc de montrer que je fais attention – ou d’imposer qu’« ici on fait attention » – à ce qui est dit et d’où on parle. Ces règles de langage doivent être explicitées, verbalement ou corporellement, parce que l’espace safe fonctionne, d’une part, de façon déductive et, d’autre part, de façon restrictive. D’une part, en effet, les safe spaces impliquent des règles implicites ou explicites (tantôt des chartes, tantôt des modérateurs ou modératrices) qui précèdent la mise en place du safe space. On commence par se mettre d’accord – ou par connaître – ces règles. Le safe space fonctionne donc du haut vers le bas. Il s’ensuit, d’autre part, que le safe space ne peut être mis en place qu’avec des personnes qui acceptent ces règles langagières. Si quelqu’un.e ne les respecte pas, le safe space n’apparaît pas et, instantanément, le charme est rompu.

Le safe space a besoin d’être nourri par des groupes non-mixtes

Qu’est-ce qui assure aux safe spaces de ne pas s’enfermer dans des principes ? Qu’est-ce qui garantit aux safe spaces de rester safe, c’est-à-dire de continuer à évoluer, à s’adapter aux nouvelles problématiques de lutte et à pouvoir être accueillant – « rester safe » – pour des personnes nouvellement venues, pour des personnes à qui on n’avait pas encore pensé ?

Si les événements grand public de la Maison Arc-en-Ciel de Liège, la plus grande association LGBT* de Wallonie, sont safe, si je peux aller à une soirée ou à une exposition en sachant que ce sera bienveillant pour des personnes LGBT* et pour les personnes cisgenre (personne dont le genre est en concordance avec le sexe déclaré à l’état civil à la naissance), c’est grâce à un long travail réalisé en amont. Un travail réalisé, pour une part, dans des groupes non-mixtes. Si Marta est une chercheuse qui crée un safe space au moment de ses entretiens, c’est parce qu’elle connaît les problématiques LGBT* grâce à des rencontres, des expériences, des récits qui proviennent, pour une part, de groupes non-mixtes. Ainsi, le safe space a-t-il besoin d’autres lieux et d’autres modes d’action pour « rester safe ». Il semble même qu’un safe space n’existe pas de façon autonome mais qu’il se nourrit nécessairement de pratiques qui lui sont extérieures et qui préexistent à l’espace safe. Des pratiques, des attentions et exigences politiques que les personnes qui participent aux safe spaces ont apprises ailleurs. À tout le moins, pour ne pas s’enfermer dans des règles immuables, mais rester alerte et critique – au fond, politique –, tout safe space a besoin d’être nourri, « mis à jour », par d’autres groupes ; des groupes plus radicaux, qui expérimentent la nouveauté politique, qui créent de nouveaux modes d’action : des groupes de non-mixité choisie.

crédit : Marta Luceño Moreno

Prendre la parole en non-mixité choisie

La non-mixité choisie ne présuppose pas (non plus) un dialogue pur et sans problèmes entre deux individus. Cependant, la réponse donnée à ce présupposé n’est pas la mise en place de règles langagières à respecter, mais l’instauration d’une seule règle physique. Le groupe n’est pas ouvert : il est restreint et ce, de façon non négociable. Les liens entre les personnes d’un groupe en non-mixité choisie ne sont ni ceux de l’amitié ni ceux de la contingence. Le public du groupe en non-mixité choisie est à proprement parler politique alors que le public du safe space est composé par les personnes qui acceptent les codes du safe space (ces codes peuvent être politiques, comme ils peuvent ne pas l’être).

Comment fonctionne la non-mixité choisie du point de vue individuel et collectif ?

Dans un groupe non-mixte, je ne limite pas ma parole car, enfin, je suis comprise par des personnes qui vivent les mêmes rapports de dominations que moi. Je ne dois ni justifier ce que je dis, ni éduquer, ni « prendre soin » des dominants. Les stigmates de la domination ne sont pas surexposés parce qu’ils sont communs. Je parle en « je » pour raconter ce que je vis et je réalise à quel point cette expérience est partageable. Tout l’enjeu de la non-mixité choisie est là : partager pour viser collectivement une transformation. Des témoignages de chacun.e se créent un savoir et des pratiques qui visent à transformer le monde vécu. Dès lors, la non-mixité choisie fonctionne de façon inductive, du bas vers le haut. Cela implique deux choses. Premièrement, il n’y a que des paroles à égalité : pas de contrat à remplir ni de modératrice ou modérateur pour vérifier ce qui se passe. Deuxièmement, dans la non-mixité choisie, le contenu de ce qui est dit est vérifié plus durement que par une procédure langagière. En effet, ce que je dis doit être, d’une certaine façon, accepté ou validé par les autres. Cette validation n’est pas d’ordre rationnel, il ne s’agit pas d’avoir raison mais plutôt de produire un effet, tant sur les autres que sur moi-même. Sur les autres, parce qu’il s’agit de construire une transformation collectivement ; sur moi-même, parce que la simple participation à un groupe en non-mixité choisie me transforme. La validité, voire l’efficacité du groupe, peut donc être éprouvée lors de chaque rencontre, tant collectivement qu’individuellement. Il en résulte des attentes très fortes qui pèsent sur les groupes non-mixtes car, dès que leur effet, leur transformation, n’est plus éprouvée, l’intérêt individuel risque de disparaître et le groupe de se dissoudre.

Quand le safe space prend le dessus, une aubaine pour les dominant.e.s     

Jusqu’à maintenant, il apparaît que la non-mixité et le safe space sont deux coupures avec le monde extérieur qui est traversé par des discriminations de race, de sexe, de classe, … ; ce sont deux espaces restreints, séparés « du dehors ». Seulement, leur fonctionnement et leurs objectifs diffèrent : si la non-mixité vise à faire éclore des paroles politiques et des actions concrètes, le safe space vise à assurer, dans un certain espace, la neutralisation et la limitation – autant que faire se peut – des rapports de domination et de violence.

Aussi, comme je l’ai déjà dit, le safe space a besoin d’espaces de non-mixité choisie pour rester vraiment safe. Je voudrais analyser cette proposition plus précisément car cette façon d’articuler ces deux espaces indique les limites du safe space. S’il est dépendant d’espaces non-mixtes, alors le safe doit être utilisé avec parcimonie. En effet, le safe comme ensemble de règles pour la discussion joue un rôle ambigu car la discussion à toujours été instrumentalisée par les dominant.es. Elle est leur meilleure arme. La discussion rationnelle n’est-elle pas ce qui permet d’atteindre le juste et le vrai ? Elle est aussi le meilleur moyen d’invisibiliser les rapports de force réels. C’est pourquoi il faut éviter que le safe devienne une modalité d’organisation évidente et hégémonique car il perdrait alors son rapport nécessaire à la non-mixité choisie. Faire du safe une nouvelle norme de discussion revient à prendre un double risque : d’une part, celui de le réduire à être un espace où toute personne, avec quelques précautions, peut s’exprimer librement et, d’autre part, celui de subordonner la non-mixité au safe space. Or la non-mixité choisie ne se subordonne pas. Elle dérange par principe.

Un certain décalage entre les années 1970 et nous

La non-mixité choisie ne peut en aucun cas être subordonnée à un espace ou à un principe, quel qu’il soit. Cela serait absolument contraire à ce qui a justifié, dans les années 1960 et 1970, la création de groupes non-mixtes. Les Civils Rights, Black Power ou encore les mouvements féministes visaient à transformer la société et ses rapports politiques, sans se soumettre à aucune norme préexistante puisqu’il s’agissait justement d’en créer de nouvelles. Une autre erreur serait toutefois de considérer que nous sommes toujours dans les années 1970 et que les pratiques de non-mixité n’auraient pas évolué. Or la non-mixité choisie a à répondre d’elle-même, en particulier de sa capacité à être ouverte aux évolutions sociales, militantes et politiques qui ont marqué ces 40 dernières années. Comment la non-mixité choisie prend-t-elle en compte aujourd’hui l’intersectionnalité ? Est-ce simplement en étant safe ? Cette préoccupation implique-t-elle autre chose ? Que signifie être safe dans ce cas-là ? Cela n’a rien d’évident. Il s’agit, à nouveau, de faire attention et, souvent, d’inviter. Ce qui est aussi une façon de partir d’un privilège, celui d’être capable d’accueillir, et d’en faire autre chose.  




Histoire rêvée de l’espace public



Un montage d’images de l’espace public tunisien et d’extraits d’articles scientifiques autour d’Habermas. Les réalités décrites ne se ressemblent pas. Des souvenirs médiatiques d’une actualité révolutionnaire se superposent à des idées toutes faites sur la démocratie. Assemblant ce qui ne va pas ensemble, cette superposition oblige à se tenir dans l’entre-deux. Elle montre la permanence du colonialisme dans le regard européen, elle dit, par un petit bout, l’orientalisme de la théorie.

Sur une idée de Caroline Glorie

Images : Alaa Ben Hamad

Montage : Marta Luceño Moreno

Voix et montage de textes : Caroline Glorie

 Citations issues de : Anne Querrien, « Affleurements de la subjectivité rebelle », Multitudes, 2009/4, n°39, p. 212-217. http://www.cairn.info/revue-multitude… Zineb Benrahhal Serghini et Céline Matuszak, « Lire ou relire Habermas : lectures croisées du modèle de l’espace public habermassien », Études de communication [En ligne], 32 | 2009, mis en ligne le 01 juin 2011, consulté le 14 mars 2017. URL : http://edc.revues.org/868 ; DOI : 10.4000/edc.868




Woman at war – pylône électrique et chaussettes en laine

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Woman at war raconte le combat d’une femme de la cinquantaine contre une usine d’aluminium. Elle agit seule, se servant d’un arc et de flèches. Le jour où elle décide de faire sauter un pylône électrique, elle cache son visage avec un masque en papier de Gandhi. Laissez-moi vous décrypter cette fable moderne du sabotage économique.

Superwoman en pull jacquard

Woman at war s’ouvre sur une scène de sabotage économique parfaitement maîtrisé et réussi. À l’aide d’un arc et d’une flèche, une femme d’une cinquantaine d’années – le visage découvert, vêtue d’un gilet de laine tricotée et chaussée de bottines de marche – court- circuite les lignes électriques qui alimentent l’usine d’aluminium du coin, celle-là même que
l’Etat islandais considère, au détriment de toute considération écologique, comme l’une des pierres angulaires de la croissance économique du pays. Au bout du cinquième court-circuit, la police est complètement dépassée : les services secrets sont mis sur le coup.

Le quotidien de Halla, désormais considérée comme une dangereuse terroriste, est pourtant normal, rythmé par des cours de chant et des rendez-vous à la piscine avec sa sœur jumelle, Àsa. C’est pendant son temps libre qu’Halla se transforme en superhéroïne : elle brave les dangers et risque sa liberté au nom d’un idéal écologique. Car, semble nous dire Halla, si personne ne se révolte contre une usine polluante, si les hommes politiques veulent, au lieu de la fermer, l’agrandir, alors il faut agir, il faut passer à la désobéissance civile – tradition militante dans laquelle elle semble se reconnaître, comme en témoignent le portrait de Nelson Mandela accroché dans son salon, et le masque de Gandhi qui l’accompagne « en opération ». Woman at war est donc l’histoire d’une femme ordinaire qui
mène une action politique extraordinaire. Cette femme ordinaire élève ses actes à la hauteur de sa pensée.

Au fond, la structure de l’histoire est celle, classique, d’une quête : une héroïne forte, courageuse et rusée mène une action orientée vers un but, parsemée de rebondissements. Dans ce schéma narratif, un bel événement vient troubler Halla – un évènement aussi inespéré qu’inattendu, puisqu’elle avait perdu de vue la possibilité même qu’il advienne – : une demande d’adoption, introduite des années auparavant, a été acceptée. Elle pourra devenir la maman de la petite Nika.
Loin d’empêcher l’activisme d’Halla, cette maternité à venir vient plutôt dédoubler sa quête. Dès lors, Halla est-elle une superhéroïne parce qu’elle adopte une enfant ou parce qu’elle sabote un géant de l’aluminium ? Faisons l’hypothèse qu’elle est forte parce qu’elle fait les deux. Halla mêle le privé et le politique, inextricablement : sa pratique du tai chi l’aide à décompresser alors qu’elle est poursuivie par un commando de forces spéciales, la classe où elle enseigne lui donne l’occasion d’échanges avec un informateur proche du gouvernement, la personne qui l’aidera à échapper à la surveillance policière se révèlera être son cousin. Comment parvient-elle à tenir ensemble ce qui ne cesse d’être séparé ? Sa puissance héroïque tient au dépassement d’une division classique du temps, au dédoublement de soi et au déplacement des contours habituels de la communauté politique.

crédit : Caroline Glorie

Once weapon a time

Woman at war ne se soucie ni de relater une lutte existante, ni de dresser un état des lieux (désastreux) du monde. Au contraire, le film joue sur les codes du merveilleux : une sœur jumelle, l’aide inattendue d’un mystérieux cousin et aussi d’animaux. De manière ambigüe – mais non reviendront sur les effets de cette conjonction – le film s’appuie à la fois sur des éléments fantaisiste ou invraisemblables et sur des données ou des modalités d’action qui font directement écho au temps présent.

Du côté de l’invraisemblable, on s’étonnera de voir Halla agir seule. Le film s’efforce de ne donner aucune indication sur la socialisation politique de l’héroïne. On ne sait ni si ses parents étaient eux-mêmes intéressés par l’écologie, ni si ses idéaux s’articulent à des lectures précises, encore moins si elle est intégrée à de quelconques réseaux militants. Mis à part les portraits de Mandela et de Gandhi, on ne sait donc pas d’où lui viennent son projet et sa détermination. Elle semble tirer toute sa force d’elle-même.
Si Halla apparaît isolée, ses actions, ou du moins celles que montre le film, ne rejouent pas celles de l’individualisme contemporain : on ne sait rien de ce qu’elle lit, écoute et mange, ni comment elle trie ses déchets. Le film ne s’intéresse pas « aux petits gestes du quotidien », moralisateurs et classistes à souhait, mais à la responsabilité politique qu’un individu peut endosser – de manière plus ou moins réaliste – face à l’urgence écologique.

Du côté du vraisemblable, un étrange rapprochement avec l’actualité est possible, non seulement parce que le film évoque un sujet largement frayé dans l’espace public, mais aussi parce qu’il met en scène une modalité d’action précise : celle qui fait barrage. En effet, Halla bloque, freine, ralentit. Elle empêche le passage de l’énergie électrique, nécessaire à
la production économique – faisant sien, à sa manière, l’un des mots d’ordre du comité invisible (« Le pouvoir est logistique – bloquons tout ! ») ou appliquant, en quelque sorte, la stratégie de blocage plus récemment mise à l’œuvre par le mouvement des gilets jaunes. Effectivement, Halla parvient à toucher le cœur de la machine, elle matérialise les nœuds
des problèmes écologiques. Sous son action, ceux-ci deviennent palpables et concrets. Ce qui est désigné habituellement comme « trop loin », « décidé ailleurs » se révèle d’un coup tout près de nous. Halla frappe là où ça fait mal, là où elle peut être entendue, là où il est question d’argent. Et ça marche…

crédit : Caroline Glorie

La communauté réenchantée

J’ai insisté précédemment sur le fait que Woman at war mélange des éléments merveilleux et très actuels. Si l’on peut facilement dégager un message du film à partir de ses caractéristiques les plus réalistes (« c’est un film qui parle de, avec une femme qui »), je voudrais montrer comment une série d’éléments merveilleux permettent d’enrichir une lecture politique du film. Le merveilleux ne sert pas (ou pas seulement) à adoucir ou à détendre le propos : il rend possible l’action politique (solitaire) de Halla.
Premièrement, Halla brouille les frontières habituelles du temps. Deuxièmement, elle est aidée par deux de ses doubles (elle est, pour ainsi dire, doublée deux fois). Enfin, troisièmement, s’agrège autour d’elle une communauté politique très particulière : une sorte de famille recomposée et des animaux vivants et morts. À chaque fois, le film opère un brouillage entre le privé et le politique.

Premièrement, une femme rêve d’avoir un enfant. Ce rêve ne se réalise pas. Elle passe alors dans un combat pour le futur, pour la terre des enfants du futur, des enfants qui viendront et qui ne seront pas « les siens ». Puis, fait inattendu, cet enfant apparaît, incarnant le futur dans le présent. Quand Halla apprend qu’elle pourra adopter, elle ne renonce pourtant pas au sabotage économique. Au contraire, elle articule ses aspirations privées et politiques les unes aux autres. L’adoption de la petite Nika induit encore une autre modification du temps. Elle représente ici du temps en sursis. Cet enfant qui arrive alors qu’elle n’y croyait plus, qui arrive parce qu’en Ukraine elle n’est pas trop âgée pour adopter, représente un temps supplémentaire. Pour une femme de la cinquantaine, cet enfant est du
temps en plus, du temps qu’on pensait ne plus avoir.

Deuxièmement, Halla bénéficie de l’aide de doubles. Sa sœur jumelle finira par lui venir en aide. Si l’une a des aspirations privées, l’autre en a de politiques. Mais lorsque le film lie leurs destins, ces deux orientations deviennent indissociables. Le second double de Halla est un personnage mineur mais tout aussi nécessaire au bon déroulement de son entreprise
de sabotage. Un touriste lui permet à plusieurs reprises d’échapper aux filets de la police parce qu’il se fait prendre à sa place. En plus d’être nécessaire à la drôlerie du film, le touriste suggère lui aussi l’usage nécessaire de doubles. Ainsi, Halla qui masque son visage et agit seule, est aidée par des doubles qui n’ont a priori pas les mêmes aspirations qu’elle. Halla est un personnage politique anonyme doublé, sans le vouloir, deux fois.

crédit : Caroline Glorie

Troisièmement, le film reconsidère ce qui fait une communauté politique. Dans le film, un groupe de musiciens qui rythme les scènes d’action évoque une communauté. Ces musiciens sont présents à l’image mais l’héroïne ne les voit pas. On a pu les comparer à un chœur grec. La comparaison ne convient pas, au moins, pour trois raisons. Le chœur grec discute avec les personnages de la tragédie, il participe au développement de celle-ci, au déroulé de l’intrigue. Le chœur est très souvent composé de femmes, de vieillards ou d’esclaves. S’il est le point de vue de la cité, c’est à partir de la position des vulnérables. Par contraste, les musiciens, des hommes blancs adultes et qui ne parlent pas, ne peuvent être comparés à ce chœur grec. Il s’agit plutôt de fantômes ou d’une présence fantomatique. Les fantômes évoquent un manque. Ici, c’est la communauté politique qui, tout d’abord, manque. Mais le film en réinvente de toutes différentes, d’inattendues. Qui se rassemble autour d’Halla ? Son prétendu cousin, sa sœur jumelle et, dans l’avenir, la petite Nika. Et aussi, cet ami Baldwin qui s’inquiète pour elle comme un frère. Halla ne fait pas appel à ses amis ; elle rencontre ce présumé cousin parce que sa ferme est la plus proche des lignes à haute tension. Plus tard, sa sœur décide, en dernière instance, de lui venir en aide. Ce sont des aides qui s’agrègent progressivement autour d’elle. Parce qu’elle ne présuppose pas de liens politiques, elle parvient à toucher une sorte de famille recomposée. Mais la reconfiguration de la communauté va encore plus loin dans le film. Comme je l’ai déjà dit, Halla est aidée inopinément par un touriste, par des animaux et même par une carcasse de mouton. Par-là, le film ouvre ce qu’on entend par collectif et suggère une communauté flottante, une aide fortuite. Plus qu’un effacement de la communauté politique, nous assistons à sa réinvention sous des formes mineures, des formes intermédiaires que le film nous suggère de retrouver.

À bien des égards, Woman at war peut être considéré comme une fable, qui distillerait une morale, une petite leçon de morale et toucherait ainsi quelque chose de vrai. Cette « leçon », n’est pas prescriptive – elle n’affirme pas ce que devrait être une action politique, ce qui définit la responsabilité individuelle ou ce qui caractérise la capacité d’une personne – mais elle figure une action, celle d’Halla, qui pourrait être réaliste, et pourrait être dupliquée. En jouant sur les trois éléments du récit que sont le temps, les doubles et la collectivité, Woman at war ébranle nos évidences concernant l’action politique aujourd’hui possible. La solitude de Halla n’est pas celle d’une héroïne infaillible et solitaire, mais les relations qu’elle tisse, souvent fortuitement, ne redessinent pas non plus les contours d’une communauté politique, telle qu’ancrée dans les imaginaires de gauche.

Remerciements à Thomas Beyer de Réjouisciences, Alicia Del Puppo et Catherine Lemaire des Grignoux pour l’organisation d’un débat après une des projections du film, Marianne Slot, productrice de Woman at war qui a eu la gentillesse de répondre à quelques questions, et à Jeremy Hamers pour ses suggestions.