« Espace sensible », du dessin à la recherche et retour

À l’occasion de l’exposition de la bâtarde Caroline Glorie chez Odette, une bijouterie joaillerie – galerie d’art au cœur de Liège, nous publions ici un texte à l’origine publié dans la newsletter de l’université de Liège le 26 octobre 2020. Certaines œuvres exposées ont permis d’illustrer le dossier « Nos corps nous disent » (La bâtarde, 2019).

Caroline Glorie est chercheuse au département Médias, Culture et Communication de l’ULiège. Après un master en philosophie, elle réalise une thèse au sein du projet ARC-GENACH « Genèse et actualité des Humanités critiques. France – Allemagne 1945-1980 ».

Grâce à la bijouterie Odette, située dans le vieux centre de Liège, elle expose pour la première fois ses dessins aux pastels secs. Entre les vitrines de créateurs et d’artisans de bijoux, les dix-neufs dessins de l’exposition « Espace sensible » invitent à un voyage à plusieurs épaisseurs. On voit des corps féminins, des visages et des regards dessinés avec des couleurs vives et des traits vigoureux. L’exposition a pour thème principal les émotions. La colère, la joie et la tristesse sont évoquées avec leurs dimensions de fragilité et de force : la colère est empouvoirante, la tristesse est calme et résiliente, la joie est une extase.

La-main-verte

« La main verte » représente la tension créatrice de la main, outil au service du dessin et des bijoux, l’énergie circule par traits jaunes et organes, les muscles sont maigres, à la fois puissants et faibles. Tout autant l’est le trait du pastel sec, à la fois fragile car il peut être effacé, estompé ou flouté, et fort car il est immédiat, sans gommage et sans reprise.

Les trois couleurs

« Les trois couleurs » est un dessin qui superpose un visage et des corps expressifs. Le dessin est empreint de tristesse, mais de quelle tristesse ? De nostalgie ou d’acceptation ?

Le corps noir

« Le corps noir » représente un corps qui danse et qui combat, pris dans le mouvement des couleurs qui rappellent le vent, le changement et des silhouettes lointaines.

Les dessins ont été réalisés entre 2008 et 2020, dans l’espace du privé et de l’intime, sans que la technique utilisée n’évolue. Ce qui a changé, c’est ce que représentent les dessins, accompagnant de nouveaux apprentissages et efforts à fournir. Ainsi, « Personnel scientifique » connecte le travail de représentation du corps scientifique de la Faculté de Philosophie et Lettres et l’impact qu’on peut vouloir d’un dessin. Il y est question de colère, une colère pleine de force et d’espoir, comme dans beaucoup d’autres dessins de cette exposition.

Le dessin est un espace de travail parallèle au travail de thèse de Caroline Glorie. Sa thèse porte sur le concept d’espace public, ses appropriations et ses transferts franco-allemands. Ce concept est institué par Jürgen Habermas en 1962 et a donné lieu, en réaction à ses dimensions universaliste et libérale, à la création d’autres concepts comme celui d’espace public oppositionnel (Oskar Negt et Alexander Kluge) et de contre-public subalterne (Nancy Fraser), créés pour diversifier, multiplier et inscrire la réflexion sur la publicité dans une visée politique marxiste et émancipatrice.

L’exposition « Espace sensible » est visible jusqu’au samedi 7 novembre inclus, à la bijouterie-joaillerie galerie d’art Odette, 30 rue Hors-château, 4000. Du mercredi au samedi, de 10h à 18h.




#CiteUnePhotographe

Le confinement apporte son lot de sexisme. La presse ne fait pas exception. La semaine dernière, nous avons pu à nouveau constater l’invisibilisation du travail des photographes qui ne seraient pas des hommes lorsqu’il s’agit de mettre en avant la créativité durant la pandémie. Un constat relevé par le collectif La Part des Femmes, qui réunit des professionnelles de la photographie en France :

La Presse, Québec : 11 photographes, 11 hommes

M Le Monde, France : 16 photographes, 16 hommes

Télérama, France : 6 photographes, 5 hommes, 1 femme

Ce n’est pourtant pas si compliqué de proposer d’autres visions. C’est ce que souhaite faire La Bâtarde en vous invitant à citer en commentaire une photographe qui travaille sur le confinement, parce qu’elle en a fait son thème, ou parce qu’elle innove dans son métier du fait de la pandémie.

Eve de Saint-Ramon

Confinée, Eve de Saint-Ramon a développé une collaboration avec ses modèles afin de les photographier chez elleux. Un travail à suivre sur sa page Facebook ou sur Instagram.

https://www.instagram.com/p/B_E62pDg9Qu/

Constance Decorde

Confinée, Constance Decorde a choisi de créer une série « superficielle et personnelle » en réinterprétant chaque jour une action du confinement, en prenant pour modèle son fils. Un travail à suivre sur son Instagram.

https://www.instagram.com/p/B–En85B_ps/?utm_source=ig_web_copy_link

Léonor Lumineau

Confinée, Léonor Lumineau propose des extraits de son journal de confinement : « Vu que le quotidien enfermé est quand même assez ennuyeux, je me suis dit que j’allais essayer de profiter de la période pour travailler mon imagination, qui a tendance à s’encrasser avec les soucis de la vie d’adulte. Dans mon appartement parisien de 45m2, j’ai donc réinventé mes petits mondes du quotidien, pour garder le fil. Une semaine presque comme une autre quoi… Une série réalisée avec l’aide précieuse de Thomas Géhant. » Un travail à suivre sur son Instagram.

https://www.instagram.com/p/B-2J3wfBB2E/?utm_source=ig_web_copy_link

Teresa Suárez

Confinée, Teresa Suárez produit un projet documentaire depuis le début du confinement : « N’ayant pas une carte de presse pour me permettre de couvrir les effets du Covid19 dans les rues de Paris, je me suis plongée dans une écriture différente, toujours documentaire, essayant de raconter les effets du confinement dans mon intimité. »

« Desde el inicio de la cuarentena, llevo a cabo un proyecto un poco diferente de lo que hago normalmente. Al no tener una tarjeta de prensa que me permita cubrir los efectos del Covid19 en las calles de París, he decidido utilizar una escritura diferente, siempre documental, para contar los efectos del encierro en mi intimidad. » Un travail à suivre sur son Instagram.

Florence Levillain

Confinée, Florence Levillain prend une photo par jour de son vasistas pendant le confinement. Un travail à suivre sur son Instagram.

https://www.instagram.com/p/B-glXj6CpQU/?utm_source=ig_web_copy_link

Miss Martha King

Confinée, Miss Martha King reproduit des célèbres peintures et se prend en photo. Un travail à suivre sur son Instagram.

https://www.instagram.com/p/B_Cs-oijgHz/?utm_source=ig_web_copy_link

Eugénie Baccot

Confinée, Eugénie Baccot constitue avec le photographe Cyril Abad un Coronascope dans les rues de Paris. Un travail à suivre sur Instagram.

https://www.instagram.com/p/B_PJXEPJFdz/?utm_source=ig_web_copy_link

Bénédicte Desrus

Confinée, Bénédicte Desrus réalise une série documentaire sur un enfant (son fils) qui grandit en quarantaine. Un travail à suivre sur Instagram.

https://www.instagram.com/p/B_T6WJFD0SA/?utm_source=ig_web_copy_link

Adeline Rapon

Confinée, Adeline Rapon propose une série spécial confinement où elle recrée des portraits d’Antillaises de la fin du XIXe. Un travail à suivre sur Instagram.

https://www.instagram.com/p/B_SisD_pPf5/?utm_source=ig_web_copy_link

Melanie Wenger

Confinée, Melanie Wenger documente la pandémie depuis l’Italie. Un travail à suivre sur Instagram.

https://www.instagram.com/p/B_SS4HvF1Sw/?utm_source=ig_web_copy_link




J’ai jamais su m’sentir (le vagin)

On a tous et toutes l’habitude de se sentir discrètement les aisselles, pour vérifier qu’une odeur puissante ne s’échappe pas de notre corps. Qu’elle n’aille pas titiller les narines de la voisine. Que, surtout, surtout personne ne puisse détecter ma présence par ma seule trace olfactive. J’ai grandi avec la crainte complètement irrationnelle d’être rejetée à cause de mes odeurs. Pour une raison tout aussi absurde : je suis rousse. Et je vous entends déjà rire de ce trauma pourtant réel dû à des attaques lancées dans les cours de récréation, de la maternelle au lycée, liées à une légende urbaine performative : les roux, ça pue.

Alors ça angoisse. Ça s’achète des produits pour couvrir toutes ses odeurs. Quitte à se gaver de perturbateurs endocriniens. Quitte à pourrir sa peau et ses vêtements. Vous savez, cette odeur âcre et acide qui s’accroche aux tissus de mauvaise qualité qu’aucun lavage à 30°C n’arrive à effacer. À l’adolescence, et dès mes premiers rapports sexuels, cette honte de sentir des aisselles s’est très vite transférée à la honte des odeurs de mon sexe, un vagin en l’occurrence (pour les personnes dotées d’un pénis, ne quittez pas, l’éducation n’a jamais fait de mal).

Le problème avec ce genre d’obsession est qu’on n’est plus capable de reconnaître ses propres odeurs, celles qui signifient que tout va bien, et celles qui pourraient vous indiquer qu’il y a un souci. Persuadée d’être par essence porteuse d’odeurs fortes et mauvaises, on ne se doutera pas que les causes sont tout autres. Qu’une infection devrait peut-être être prise en charge – expérience somme toute complètement banale pour une majorité de la population. 

J’ai alors dû déconstruire le postulat précité pour arriver à la conclusion : je ne pue pas, mais je sens, comme tout le monde. Et j’ai dû me réconcilier avec mes odeurs vaginales, apprendre à me connaître. J’ai appris à me sentir.

Ça sent quoi, un vagin ?

Il faut d’abord bien comprendre que le vagin sert, entre autres, de porte de sortie pour l’élimination de certains “déchets” du corps, sous forme de pertes. Quand on est malade, par exemple, on sécrète des pertes de textures différentes, avec des odeurs différentes (plus acides ou autres). C’est une fonction positive. Comme le rappelle Rina Nissim, autrice de Mamamélis: manuel de gynécologie naturopathique à l’usage des femmes, avec qui j’ai pu échanger au téléphone : « Tous les orifices servent à maintenir les différents pH de l’organisme, pour maintenir une stabilité. Les sécrétions vaginales sont un effort du corps pour se débarrasser de toxines. » En fonction du pH, qui doit normalement se maintenir à 4,5, notre flore composée de millions de bactéries se modifie, et son odeur avec.

Un article datant de 1975, « Les odeurs du vagin humain » (Keith, L., Stromberg, P., Krotoszynski, B.K. et al. Arch. Gynak. (1975) 220: 1.)  apporte des précisions sur la composition des odeurs vaginales. À partir d’un échantillon de 90 sécrétions vaginales, issues de 10 femmes, une analyse de chromatographie en phase gazeuse a permis de conclure que chaque individu avait une odeur composée de plus de 2000 effluents odorants. Cela veut donc dire que la signature olfactive de chaque personne est « complexe, extrêmement individuelle et composée de beaucoup de « mini odeurs » ».

Les composants de l’odeur vaginale varient en fonction de la personne, d’éléments parfois extérieurs comme la nourriture qu’on mange, des substances ou objets qu’on insère dans nos vagins, de notre état de santé, d’une grossesse, du moment de son cycle ou des transformations et dégradations microbiennes. « Les carnivores auront des odeurs plus fortes que les végétariennes », indique Rina Nissim.

Le sperme peut aussi modifier temporairement le pH de la flore vaginale, entraînant un changement d’odeur. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas la personne munie de son pénis qui imprime son odeur, mais c’est bien l’odeur de notre propre vagin qui change, en restant dès lors le fait de notre propre corps. Pas de mâle alpha qui met sa marque sur la femelle comme on aimerait nous le faire croire.

Se réconcilier avec ses odeurs

Les personnes avec un utérus sont acculées d’injonctions pour cacher leurs odeurs (coucou les protections hygiéniques parfumées) et à en avoir honte. Il n’y a qu’à voir les résultats proposés par Google lorsqu’on tape « les odeurs du vagin » : la première page multiplie les articles sur « ces odeurs désagréables » et comment « lutter contre »…

Seth Stephens-Davidowitz a mené une recherche intitulée « Searching for sex » publiée par le New York Times en 2015 où il a analysé les recherche sur Google liées au sexe. En ce qui concerne les odeurs, il écrit : « Une inquiétude particulièrement courante concerne la façon d’améliorer son odeur. Les femmes s’inquiètent régulièrement que leur vagin sente comme du poisson, suivi de requêtes avec les termes vinaigre, oignon, ammoniac, ail, fromage, odeur corporelle, urine, pain, javel, selles, sueur, métal, pieds, ordure et viandes avariées. » Cette même étude indique aussi que « lorsque les hommes font des recherches sur le vagin de leur partenaire, c’est généralement pour se plaindre de ce dont les femmes redoutent le plus : l’odeur. Majoritairement, les hommes essayent de savoir comment parler à une femme d’une mauvaise odeur sans heurter ses sentiments. Cependant, des questions d’hommes à propos de l’odeur peuvent révéler leurs propres insécurités. Des hommes demandent parfois comment utiliser les odeurs pour détecter s’il y a eu tromperie ; par exemple en détectant l’odeur de préservatif ou de sperme d’un autre homme. »

À force d’associer toutes les odeurs au mal, on oublie ce qu’est une bonne odeur. On ne sait pas accepter que, oui, parfois, en fonction de son cycle, de si on est malade ou pas, notre sexe change d’odeur, sans pour autant signifier qu’il faut absolument consulter. Alors, quelles sont les odeurs à repérer ?

Suivre ses propres odeurs sur le long terme permet d’identifier des variations tout à fait normales pouvant être provoquées par : les règles, un aliment, des sécrétions d’autres humains, une activité sportive, un tissu, etc. On peut constituer sa grille de lecture seule, ou en les comparant avec d’autres personnes (dans des groupes d’auto-santé par exemple). Certains magazines communiquent de plus en plus des listes d’odeurs (métalliques pour les règles, de levure, de poisson, etc.) issues d’expériences collectives qui peuvent être de bons repères. Mais sans son propre référentiel, on peut facilement s’affoler et s’inventer toutes sortes de maux plus ou moins alarmants, à l’image d’une auto-consultation sur Doctissimo sans suivi médical.

Prendre soin de soi

En se connaissant soi-même, il est plus facile de se rendre compte si une odeur forte persiste – allant de l’œuf au poisson pourri selon les références – sur une période longue. Il est alors essentiel de consulter. Cela peut être le signalement d’une infection comme une mycose ou une vaginose. Rassurez-vous, la plupart sont extrêmement courantes et se traitent sans problème.

En se réconciliant avec ses odeurs, on diminue les pratiques à risque comme l’utilisation de savon non adapté ou les douches vaginales. Les vagins sont munis d’un système de nettoyage automatique qu’il est important de ne pas entraver par des produits inutiles. Oubliez les crèmes lavantes pour « toilette intime », les déodorants vaginaux, les tampons aux herbes parfumées, les douches vaginales, les bains de vapeur ou encore les poires vaginales… De l’eau suffit pour se nettoyer. Cela vous permettra en plus de retrouver vos propres odeurs et d’effacer toute effluve issue de l’industrie du parfum et autres senteurs artificielles.

Si vous en avez les moyens, limiter l’utilisation des tampons sera toujours un plus – et réduit les risques de l’oublier. D’ailleurs, si cela vous arrive, votre vagin vous le fera sentir !

Le sexe a ses odeurs, que la raison passe trop de temps à ignorer

Désagréables pour certain.e.s, attirant.e.s pour d’autres (le commerce des culottes déjà portées et non lavées est florissant sur internet), les odeurs émanant des parties génitales, tout comme l’odeur des aisselles, voire de l’anus, peuvent être un répulsif comme un facteur d’excitation lors des rapports sexuels ou simplement de rencontres fortuites. Ce pouvoir totalement subjectif (Qui n’a pas déjà apprécié l’odeur de son.sa partenaire pendant la relation mais qui n’a plus pu le.la sentir après la rupture ?), n’est que très rarement discuté. Les odeurs sont des sujets tabou qui n’ont pas encore droit à des discussions sereines et ouvertes. Comme tout sujet de l’intime, on préfère garder ça pour nous. Mais il y a pourtant tellement d’avantages à s’ouvrir. La bâtarde vous invite alors, en commentaires ou par mail sur contact@labatarde.be, à partager vos histoires d’odeurs vaginales. Cela pourra nourrir nos réflexions communes, une sorte d’atelier self-help connecté, si vous voulez !




Stérilisation volontaire, un choix libre ?

Dans ma tête trônait une idée préconçue selon laquelle il est illégal d’être stérilisé.e avant 30 ans. Finalement, j’ai découvert que la Belgique n’avait même pas de loi régissant la stérilisation volontaire, alors qu’en France, il en existe bien une, depuis 2001 (!). Elle l’autorise à partir de 18 ans sous seule condition d’un délai de réflexion de 4 mois. Pourquoi alors être persuadée que l’âge est un facteur primordial dans le choix d’une personne à ne plus pouvoir enfanter ? Face à mes doutes, j’ai cherché l’origine de cette légende urbaine, formée en partie dans les cabinets médicaux de praticien.ne.s réfractaires.

À 30 ans, nullipare (qui n’a jamais eu d’enfant), nulligeste (n’ayant jamais eu de grossesse), il était impossible que la loi m’autorise à être stérilisée. J’étais prête à partir en bataille. M’insurger contre cette injustice qui me privait d’un choix potentiel. J’étais en colère. Et puis, j’ai commencé à me renseigner. C’est quoi, finalement, la stérilisation volontaire pour une personne dotée d’un utérus ?

Visuel fait par une membre d’un groupe Facebook sur la stérilisation volontaire (cas français)

Ce sont plein d’options qui ne répondent pas toutes aux mêmes besoins ni résultats. Si la stérilité, sans toucher aux cycles menstruels, est dans le viseur, parmi toutes les procédures qui existent, les trois suivantes sont les plus courantes : la ligature des trompes ; l’électrocoagulation ; la pose d’anneaux ou de clips. Ces interventions n’ont pas d’impact sur l’équilibre hormonal, le désir et le plaisir sexuel. Si, en plus de vouloir devenir stérile, la personne désire également stopper ses cycles menstruels, alors l’hystérectomie (ablation de tout ou partie de l’utérus, difficilement pratiquée sans pathologie) ou l’ovariectomie (l’ablation d’un ou deux ovaires, peu pratiquée car elle provoque une ménopause précoce), peuvent être recommandées. Toutes ces techniques ont pour objectif d’empêcher la rencontre entre spermatozoïdes et ovule (voir les ressources en fin d’article).

Mais la stérilisation volontaire ce sont aussi des centaines d’appels à l’aide pour la recherche du ou de la bonne praticienne, notamment sur internet : « Bonjour, qui connaît un.e gynéco qui ne juge pas ? » « Bonjour, qui connaît un.e médecin qui ne me mentira pas ? » Au cours de mon enquête, j’ai pu me rendre compte que les deux pays frontaliers, l’un encadré par une loi, l’autre par un flou juridique, avaient un point commun : les arguments avancés par une partie du corps médical pour refuser ces opérations se fondent majoritairement sur base de jugements personnels. J’ai pu rassembler un florilège de remarques infantilisantes et sexistes que je vous livre sans contexte, afin de garantir l’anonymat de chaque témoignage :

 « C’est de la mutilation ! »

« C’est à cause de vos parents que vous ne voulez pas d’enfant. »

« Avez-vous pensé aux personnes stériles ? »

« Si votre enfant tombe gravement malade, vous aurez besoin d’un autre pour le soigner. »

« Si tous vos enfants meurent, vous voudrez peut-être les remplacer. »

« Si votre mari meurt, vous voudrez peut-être d’autres enfants avec le suivant ? »

« Si vous changez de partenaire et que le suivant veut des enfants ? »

« Vous n’avez que des garçons, vous voudrez peut-être une fille. » (Et vice-versa)

« Non, ça ne regarde pas seulement vous. Si vous regrettez, vous allez vouloir faire des FIV, qui sont remboursées. Donc vous allez coûter très cher à la sécurité sociale. »

« Si madame tombe enceinte, il y a toujours des solutions. »

« Je ne sais pas si l’ordre des médecins va accepter. »

 « Vous devriez peut-être voir un psy, les personnes telles que vous sont faites pour concevoir. »

« Si vous rencontrez Brad Pitt et qu’il veut un enfant ? »

« C’est trop bien d’être mère ! »

« Votre envie de stérilisation est forcément un trouble psychologique. »

« Je préfère vous avorter plutôt que de procéder à une ligature des trompes. »

« Revenez quand vous aurez 38 ans, peut-être que je vous opérerai. Peut-être. »

« Vous n’en voulez pas à cause de votre histoire familiale ? »

« On ne le fait pas avant 35 ans. »

« Si vous aviez eu 6 enfants à 25 ans en touchant le RSA, j’aurais dit oui. »

« Les seules personnes que je stérilise ce sont les déficients mentaux ou avec des maladies graves génétiques. »

« Votre compagnon va vous quitter. »

« Ne pas vouloir d’enfant est une maladie. »

« Vous ne trouverez jamais de compagnon. »

« Vous allez perdre votre statut de femme et une part de féminité. »

« Vous devez en faire pour vos parents. »

« Vous allez forcément changer d’avis, c’est dans l’ordre des choses. Votre horloge biologique va se réveiller. »

« On fera des IVG jusqu’à 40 ans ! »

Et, sorti un nombre incalculable de fois, quelle que soit la situation de la personne concernée, le fameux : « Vous êtes trop jeune ! »

Entendu à 18, 19, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38 et 41 ans selon mes sources. Sans enfant ou avec 1, 2, 3, 4, 5… 7 enfants, ou même après 1, 2, 3, 4 ou 5 grossesses. Avec ou sans conditions ou pathologies telles que l’endométriose, la paraplégie ou des troubles autistiques. Marié.e, en couple ou célibataire. Ayant subi aucune, une ou plusieurs IVG… Une chose est donc sûre : il n’existe pas de profil type pour essuyer le refus d’une stérilisation volontaire.

Le grand Bingo de la stérilisation volontaire
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Dans le meilleur des cas, ces médecins proposent une contraception différente, souvent un stérilet ou la pilule. Pour d’autres, rares mais qui existent, les personnes repartent sans rien d’autre qu’une leçon de morale.

Ce fut le cas de Marine* (femme cisgenre), entre la France et la Belgique. Elle a commencé à vouloir en parler à 16 ans. Aujourd’hui, à 24 ans, elle veut « tout enlever » avant la trentaine. « Pourquoi ? Parce que je suis atteinte d’endométriose stade 3. Je dois me gaver aux hormones depuis que j’ai 14 ans. J’en souffre beaucoup. » Consciente que sa maladie peut provoquer la stérilité ou du moins de grandes difficultés pour avoir un enfant, elle est arrivée à ce constat : « Pourquoi m’embêter avec des organes qui ne fonctionnent quasiment pas ? » Elle en parle pour la première fois avec une gynécologue en France. « J’avais 16 ans, peut-être 17 ans. Je lui ai demandé d’avoir au moins des informations sur la possibilité de le faire ou non. J’ai eu droit à : ‘vous êtes trop jeune pour prendre ce genre de décisions, on en parlera si un jour il faut y penser (sans même me demander mon avis).’ Elle a préféré me foutre sous Luteran, un médicament de merde. »

À 21 ans, après une fausse couche, entre deux traitements pour l’endométriose, elle repose la question mais cette fois pour une ablation des ovaires. « Je me disais, OK, j’arrive peut-être à tomber enceinte mais je ne sais pas le garder. C’était un autre gynécologue en Belgique et encore une fois j’ai eu le droit à ‘vous êtes trop jeune pour penser à ça, ce n’est pas une solution à votre âge’. » Sa dernière tentative a eu lieu cette année, dans un planning familial de la Province de Liège. « Cette fois, la gynéco m’a demandé pourquoi j’en étais arrivée là. Si j’y pensais depuis longtemps… Je lui ai donc expliqué. Mais on n’a pas pu aller plus loin parce que j’étais encore sur la sécurité sociale en France, donc c’était difficilement envisageable en Belgique. » À 25 ans, Marine espère toujours. « J’ai assez mal vécu tout ça parce qu’on n’a même pas jugé important d’au moins me donner des informations, j’ai dû fouiner de mon côté, me renseigner avec d’autres femmes atteintes aussi d’endométriose. Je me suis vraiment sentie comme si je n’avais pas le droit de disposer de mon propre corps et c’est extrêmement frustrant. »

Il arrive aussi que la femme cisgenre d’un couple hétérosexuel se voit refuser une stérilisation mais qu’on lui suggère – et qu’on accepte – une vasectomie pour l’homme ; il arrive aussi que des médecins demandent l’avis du mari avant d’opérer… voire sa signature ! Ce corps capable d’enfanter doit être préservé, tandis que du sperme, on en trouvera toujours bien quelque part… Et encore, pour les vasectomies, plusieurs hommes cisgenres ont témoigné avoir dû faire face à un chantage : d’accord pour la vasectomie si la personne n’a jamais eu d’enfant, mais à condition de payer pour la conservation de son sperme.

Sereb (homme cisgenre), a été opéré il y a trois ans, à 28 ans. Lui aussi a fait face à des premières réponses négatives : « On ne vous le fera pas. Trop jeune, pas assez d’enfants. Et si vous voulez procréer plus tard ? C’est le genre de choses que j’ai entendues. On parle aussi de la « qualité » des enfants. Ils pourront dire des choses du type ‘si vous avez un autiste ou un trisomique, vous en voudrez peut-être un plus valide’ … » Il trouve finalement un praticien qui accepte de lui faire une vasectomie contre la conservation de ses gamètes au Centre d’Étude de Conservation des Œufs et du Sperme humains (CECOS) du coin. « Je l’ai fait, c’était la condition de mon urologue. Ça m’a paru un compromis acceptable. À mes frais, 100 euros à la prise, et 50 euros l’abonnement pour un an. Si je suis à 50 euros prêt, je résilie. Tout est une histoire de rapport bénéfice/coût et bénéfice/risque. »

« Vous êtes folle ! »

Malgré une loi claire en France et une absence de loi en Belgique, nombre de médecins font leur propre interprétation des procédures. Ainsi, le passage par un.e psychiatre ou psychologue devient quasi systématique pour prouver que la personne est capable de prendre une décision et que celle-ci n’est donc pas… Quoi ? Le fruit d’une maladie mentale liée au non désir d’enfants ? Par cette imposition d’un passage chez le psy, on cherche à savoir si la personne est bien « saine d’esprit ». « Il s’agit de l’une de ces conditions morales, extralégales, et paternalistes, commente Sereb. On estime qu’un psy est plus apte que le patient à mesurer ses hypothétiques regrets. C’est infantilisant. Si chacun joue le jeu ça peut être un autre compromis acceptable, mais il arrive que des praticien.ne.s jouent cette carte pour décourager le.la patient.e et refusent malgré un avis favorable du ou de la psy. »

À 24 ans, la demande d’Émilie* a mis du temps à pouvoir aboutir « à cause des psychologues », dit-elle. « J’ai essuyé beaucoup d’absences et d’annulations de rendez-vous… Une seule a finalement accepté de me recevoir. D’autres n’ont pas accepté. Plusieurs ont signalé qu’ils.elles ne préféraient pas prendre parti. »

En France, c’est ce qu’on appelle la « clause de conscience ». Inscrite dans la loi, elle permet à un.e médecin de refuser de pratiquer certains actes médicaux, comme la stérilisation volontaire. Un rapport publié en 2011 par le Conseil national de l’Ordre des médecins précise : « La clause de conscience, c’est, pour le médecin, le droit de refuser la résiliation d’un acte médical pourtant autorisé par la loi mais qu’il estimerait contraire à ses propres convictions personnelles, professionnelles ou éthiques. » Elle est par exemple toujours inscrite dans la loi Veil de 1975, qui accorde le droit à l’avortement. Le refus doit être transmis « sans délai » mais aussi sans obligation d’en expliquer les raisons.  

Problème : les personnes repartent alors trop souvent de chez ces médecins sans informations éclairées et complètes et doivent se débrouiller seule pour rassembler du savoir [voir plus bas pour les ressources disponibles en ligne].

« Vous prenez des risques. »

En plus des jugements personnels, qui sont donc légaux mais qui n’ont pas à être communiqués à la personne concernée, certain.e.s médecins semblent eux.elles-mêmes mal informé.e.s. Ignorance ou mensonge ? Les témoignages, s’ils sont plus nombreux à dénoncer des refus catégoriques pour des raisons personnelles, révèlent aussi des arguments médicaux peu fiables ou exagérés pour « faire peur ». « La gynécologue m’a parlé de risques de ménopause, raconte Émilie, alors que je voulais une ligature. Elle a aussi parlé de descente d’organes. J’ai dû lui prouver que ça n’arrivait pas en gardant l’utérus. Elle a refusé de m’appuyer. »

Sur son site très complet, Martin Winckler, médecin et essayiste, fait un point sur les « risques médicaux ». Il écrit : « Statistiquement, en effet, contraception, IVG et stérilisation ne sont pas médicalement plus risquées pour la vie de la femme qu’une grossesse, c’est même le contraire. Ainsi, le risque de mourir d’un accident de pilule est SIX FOIS INFÉRIEUR au risque de mourir d’une grossesse… » Il écrit plus loin : « Les risques psychologiques existent, certainement, mais sont-ils plus grands que ceux d’une grossesse ? Dissuade-t-on les femmes d’être enceintes pour prévenir les dépressions du post-partum ? Non, bien sûr. De plus, les études effectuées dans les pays où la stérilisation volontaire existe depuis plusieurs décennies montrent que les troubles psychologiques après l’intervention sont liés à la personnalité de l’individu, non à l’intervention elle-même – comme pour toute situation exceptionnelle. »

Un argument évoqué par Martin Winckler a néanmoins retenu mon attention : « Plus la femme est jeune, plus les échecs de stérilisation (par les méthodes de ligature de trompe) sont nombreux. » Il s’appuie sur une étude du CREST : « Avec la méthode la plus efficace utilisée pendant l’étude (l’ablation partielle des trompes juste après un accouchement) le taux d’échec pour les femmes stérilisées avant 27 ans est de 11,4/1000 ; entre 27 et 33 ans, de 5,7/1000 ; après 34 ans, de 3,8 /1000. De plus, d’après l’étude du CREST, 33 % des grossesses survenues après une stérilisation sont des grossesses extra-utérines, ce qui évidemment est préoccupant. »Autrement dit, selon Martin Winckler, « avant 27 ans, il n’est pas sûr que la stérilisation soit la meilleure méthode contraceptive » : statistiquement, les DIU (3 à 8/1000 d’échecs) et l’implant (moins de 5/1000) ont de meilleurs résultats. « Après 30 ans, en revanche, étant donné les faibles risques liés à la chirurgie, la sécurité et le confort (absence des effets secondaires liés aux méthodes contraceptives) sont des arguments MEDICAUX de poids justifiant une stérilisation contraceptive par une femme, un homme ou un couple qui en ont pris la décision. »

(c) Hélène Molinari

« Vous allez le regretter. »

Liée à la question de l’âge, il y a bien sûr celle du regret : toujours celui de ne pas avoir d’enfants. Ou pas assez. Ou pas les bons. « Il va de soi que toutes ces conditions arbitraires témoignent tout autant du paternalisme de la société que de celui du médecin, et plus ces conditions sont restrictives plus je considère le praticien comme conservateur, analyse Sereb. On demande plus facilement à quelqu’un, surtout si c’est une femme, s’il ne risque pas de regretter de ne pas faire d’enfants que de regretter d’en avoir fait. »

Des données sur le taux de regret, même si elles ne sont pas foisonnantes, sont pourtant disponibles. Aux USA, 0,2 % des femmes ayant été stérilisées ont demandé une chirurgie réparatrice. Dans l’éditorial du numéro 41 de la revue Gynécologie Obstétrique et Fertilité, publiée en 2013, le docteur Marret écrit : « Le taux de regret et de reperméabilisation est faible, de 4/10 000 pour Essure [implants de stérilisation, désormais interdits en France suite aux nombreux effets secondaires, ndlr] et de 23/10 000 pour la ligature de trompe ; (étude PMSI française 2011 non publiée). » Il poursuit : « La meilleure contraception, c’est celle que la femme choisit : à condition que l’information ait été donnée de façon éclairée, sans jugement et conforme, notamment sur l’irréversibilité pour la SFV. Quant aux regrets, il faut les accepter car ils sont finalement assez rares et trouvent leurs solutions réparatrices lorsqu’elles sont demandées. Nous sommes là pour entendre les demandes, les reformuler, les étayer mais pas pour les contredire sans raison médicale, juste pour l’âge, parce qu’elles ont leur pertinence, au moment où elles sont formulées avec leur impact sur la vie à ce moment-là ; vie qui n’est pas toujours un long fleuve tranquille. » Il conclut sans hésitation : « l’âge n’est donc pas un motif suffisant pour refuser ou accepter une stérilisation ».

Un choix éclairé ?

Après avoir passé des mois sur un groupe Facebook de personnes souhaitant se renseigner sur la stérilisation volontaire, j’ai constaté que les mots « parcours du combattant » revenaient régulièrement. Un parcours long et douloureux pour arriver enfin à avoir des réponses claires et précises, pour garantir un choix éclairé. Pour ma part, mon choix de ne pas enfanter est définitif. Celui d’avoir recours à une opération de stérilisation ne l’est pas. Mais c’est mon choix. Mon corps, mon choix.


Ressources disponibles en ligne




« Aotearotica », l’érotisme dans un journal

En matière d’érotisme, la littérature continue d’avoir un côté souterrain. On l’imagine encore être transmise sous le manteau, à la discrétion des amateurs et amatrices. En Nouvelle-Zélande, Laura Borrowdale a franchi le palier de l’intimité en 2016 en créant un journal littéraire érotique, le premier de tout le pays. Parce que la bâtarde aime explorer les sexualités, nous l’avons rencontrée à Christchurch, sur l’île du sud, pour parler d’édition et d’esthétique.

Aotearotica. Rien que le nom vous fait voyager. Il est constitué du nom du pays en maori : Aotearoa. Et du mot érotisme en anglais : erotica. À l’origine d’Aotearotica, une histoire écrite par Laura, qui ne trouvait pas sa place. « Il n’y avait pas de journal pour publier une histoire littéraire qui parle de sexe. C’était à propos de sexe oral, d’un point de vue de femme. Je m’intéresse beaucoup à ce qu’il se passe dans la tête des gens, plus que ce qui arrive à leur corps. J’ai écrit là-dessus. Je me suis dit que je devrais créer un endroit où la publier. »

Dans ses pages, de la prose, des poèmes et des illustrations. Pour constituer chaque numéro, Laura lance un appel sur l’Instagram du journal, qui compte aujourd’hui 156 000 abonné.e.s. Elle reçoit des centaines de propositions qu’elle trie au fur et à mesure. Chaque numéro (le 6 est sorti au printemps dernier) est construit comme un puzzle à partir des éléments qu’elle sélectionne, sans à priori ni envie prédéfinie. Laura se laisse porter par la créativité des collaborateurs.trices. Il ne lui faut pas longtemps pour comprendre ce qui fonctionne ou pas. « Ensuite, dit-elle, j’essaye de trouver des connexions entre l’art et l’écrit ; souvent deux personnes qui travaillent loin l’une de l’autre, parfois à des milliers de kilomètres, se retrouvent dans les pages. » Cela donne des surprises, comme ce numéro où « tout semblait être à propos des mains« . 

https://www.instagram.com/p/BmaqiL-gpdMK_AvVwaJdSxtp8CORsZE2ajnR0A0/?hl=fr

Multiplicité 

Laura Borrowdale a la volonté d’éditer un journal érotique inclusif, pour tous et toutes. Alors qu’elle ouvre un numéro déjà paru, elle énumère : « Nous avons une personne qui vient d’Auckland, une Japonaise-Néo-zélandaise, une illustratrice française, une femme de 70 ans, une Américaine, une Indienne… Les âges, les genres, les nationalités sont vraiment variés. J’ai peut-être une préférence pour les voix de femmes. » Elle poursuit : « Une femme trans, une personne identifiée queer… »

Mais consciente de l’importance d’ouvrir l’édition, Laura Borrowdale invite maintenant des personnes extérieures pour codiriger le journal. « Ça devient de plus en plus important pour moi de ne pas être la seule voix à l’édition. Pour chaque nouveau numéro (depuis le 6), je sélectionne des auteurs.trices invité.e.s que je connais, dont j’aime le travail, avec un budget et qui peuvent faire des commandes. C’est ce qu’a fait Monica pour le numéro 6. »

Aotearotica, volume six

La diversité des auteurs.trices et illustrateurs.trices permet à la revue de proposer des angles et approches différentes de ce qui est perçu comme érotique, selon nos humeurs, nos envies ou nos excitations. Avec #MeToo, le consentement a pris de plus en plus de place dans les contenus liés aux sexualités. Aotearotica parvient à le rappeler dans chaque histoire racontée, tout en célébrant les besoins d’être proches et intimes.  

https://www.instagram.com/p/Br3PEo_A_ELx-LccE8KseJFxfG0skCI4vml3WM0/?hl=fr

« L’une des raisons pour lesquelles j’ai commencé est que j’avais en tête le fait qu’on puisse dire : « voici une meilleure option », « je préfèrerais avoir ça » ou « faire ça ». C’est ce que je veux raconter : qu’il y a de meilleures options, quelque chose de fun, de sexy, où les voix des femmes et des personnes racisées sont entendues. Que ces personnes soient au centre de l’histoire et non pas des objets ou des sortes de sex toys. »

Dans les récits érotiques rassemblés par Laura, tout ne se passe pas toujours bien. Certaines personnes sont sentimentalement blessées, ou se sentent bizarres. Parce que ça arrive réellement. « C’est réel, en ne portant atteinte à personne. Je crois que c’est vraiment le gros problème du contenu qui concerne les femmes et la sexualité, il y a trop souvent quelqu’un qui a été exploité. »

Subtilité

En lisant Aotearotica, on perçoit une liberté d’écriture, une confiance de la part des auteur.trices. Pas de sensation de sexe à la chaîne en mode mainstream mais du contenu étonnant, varié dans les goûts, les formes et les couleurs. Une attention particulière est portée au vocabulaire utilisé (la revue n’est disponible qu’en anglais) et à la construction de la narration. « J’aime vraiment le vocabulaire simple. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut utiliser le mot « bite » tout le temps. Certains mots de parties du corps disparaissent, c’est important de les réutiliser et de les rendre confortables. Ce que je déteste c’est quand les personnes ne se parlent pas comme normalement deux personnes se parlent. C’est important d’utiliser les mots qu’on utiliserait en parlant. »

https://www.instagram.com/p/Bck49tIARMEjGxLFInL0OGKmbt5VJUTKZZT9S80/?hl=fr

Alors on se réapproprie “cunt”, “pussy”, “cock”… « Je crois que l’écriture que j’apprécie est très empreinte de la vie réelle. À cause de ça, on ne cherche pas de récits forcés.« 

Lors d’un atelier d’écriture sur le sexe, Laura expliquait aux participant.e.s comment rendre les choses sexy ou intéressantes pour un personnage qui met son préservatif : « C’est important d’inclure le consentement, la contraception ou la discussion. Une personne m’a dit : « Non mais je veux que ce soit un fantasme, et ne pas me retrouver dans la réalité. » Donc il y a deux courants de pensée : le fantasme ou, ce que je préfère, la représentation de la réalité. »

Créativité 

Entre les livres érotiques de la maison d’édition française J’ai lu et les VHS des films érotiques du dimanche soir (merci M6, pardon pour les références françaises, votre autrice ayant grandi dans l’Hexagone), l’évocation d’un « journal littéraire érotique » ne m’inspirait pourtant rien d’émoustillant au départ. Fort heureusement ma curiosité m’aura permis de découvrir et d’apprécier, contre toute attente, la poésie érotique.

Kneed me like bread

I need pounding, I need muscle

All these gluten-free, low carb diets can go

Eat a rice cake

I need to be moved

And pressed fiercely on to a surface

Use your knuckles

Stretch me to my limit

Maybe later, I’ll let you eat me

Cassie Welch, « Bread », Aotearotica, volume two

L’humour y est très surprenant aussi. « Nous avons vraiment une vision très large de ce qui est érotique, dit Laura. Je le vois comme quelque chose qui concerne la sexualité, le sexe ou le genre. C’est le triptyque. Mais ils ne sont pas tous faits pour être excitants ou titiller. On essaye d’avoir un équilibre entre toutes ces choses. Le sexe est vraiment quelque chose de ridicule. Et c’est très comique. Je crois qu’il faut le reconnaître. Qu’on a l’air stupide. Mais quand on est dans le moment, c’est merveilleux. Mais il y a tellement de choses qui peuvent mal se passer dans un sens humoristique et ridicule. On parlait de réalité… Ça en fait partie. »

Ce format papier, mélangeant art, prose et poésie, se déguste comme une nouvelle saveur à ajouter au menu de vos explorations sexuelles. 

Aotearotica

Pour le trouver : en ligne, dans des librairies néo-zélandaises ou des bibliothèques. 




Une bâtarde a lu : « Silence sous la blouse »

Je viens tout juste de reposer le livre de Cécile Andrzejewski, que j’ai lu en à peine trois jours. J’ai tourné la dernière page avec ce sentiment étrange et paradoxal : celui de vouloir que ça continue, parce que l’écriture est fluide, humaine et la lecture agréable ; tout en voulant balancer le livre à travers la pièce de rage et de dégoût en découvrant les horreurs et les injustices subies par toutes les survivantes citées (et celles non citées mais qui existent bien).

Cette enquête sur les violences et les harcèlements sexuels et sexistes dans les hôpitaux français est sortie en février 2019. C’est une amie, collègue pigiste, qui l’a menée. Nous nous sommes rencontrées sur une autre enquête d’envergure, traitant de ces mêmes violences, mais en zone de guerre. Ça s’appelle Zero Impunity, nous étions 11 femmes journalistes à avoir travaillé sur 6 “terrains” (comme on dit dans le jargon), et c’est sorti au début de l’année 2017.

Recommander une enquête sur les violences sexuelles et sexistes me paraît être d’utilité publique, mais ce n’est pas chose facile. On peut difficilement le conseiller comme un “bon bouquin à lire au coin du feu”. Tout de même, ici, j’aimerais mettre en avant le courage des femmes qui ont accepté de raconter les pires moments de leur vie. Rien que pour tout ce que ça a dû leur coûter en force, en énergie et en souffrance, nous leur devons un peu de notre temps.

J’évoquerais aussi le travail d’investigation impressionnant de Cécile Andrzejewski, sa déontologie, son humilité.

Je pourrais aussi dire à quel point cette enquête répond aux habituelles critiques : oui, il y a des chiffres, non, ce ne sont pas “quelques histoires”, oui, la journaliste démontre le système qui écrase les victimes, et donc les femmes, non, le livre n’est pas “juste une série de témoignages et après on fait quoi ?”. Et même si ce n’était qu’un témoignage, sa nécessité reste la même : celle de parler, de parler et d’encore parler. De dénoncer et de mettre mal à l’aise, très mal à l’aise. Même si ce livre était mal écrit – ce qui n’est pas du tout le cas -, je le recommanderais. Parce qu’il pousse à la prise de conscience et à la vigilance. Parce qu’il participe, livre après livre, enquête après enquête, à révéler toutes les violences étouffées qui ne doivent plus être ignorées.

Silence sous la blouse de Cécile Andrzejewski est paru aux éditions Fayard en février 2019.




Désirs, attentes, limites

Safe space sexe. Google France commence par me lister des articles sur le sexe dans l’espace. Émoustillant, mais hors de propos. Quoique ? Safe space sexualité. Je poursuis ma recherche et navigue entre violences et harcèlement sexuel. Dans la sexualité, le safe space serait alors une réaction à l’agression, une nécessité pour se protéger des attaques extérieures et créer un espace sécurisant dans lequel chacun.e peut s’exprimer en toute liberté, sans jugement. Je quitte Google.

Établir un lieu, physique ou psychologique, bienveillant pour tous.tes pour tout ce qui concerne la sexualité et l’intimité n’est toujours pas considéré comme un apprentissage obligatoire. Dire que l’on peine à transmettre une éducation à la sexualité de qualité est un euphémisme. Si les nouvelles générations commencent à intégrer la prévention contre les MST (même si les chiffres sont flippants : 9 Belges sur 10 estiment ne pas être concernés par le risque de “contracter” une IST. Les cas de chlamydia ont quadruplé entre 2003 et 2015. 1/3 des Belges ignore que les IST se transmettent lors d’un rapport sexuel non protégé. 57% des jeunes Belges ignorent que le sexe oral est l’un des modes de transmission des IST et du SIDA), le relationnel et la communication font rarement partie du programme. Et vu le nombre de campagnes de prévention sur le consentement depuis l’année dernière, la base ne semble même pas acquise.

Je ne fais pas exception. J’ai avancé à tâtons, sans toujours savoir ce que je faisais, si cela convenait à l’autre, si cela me convenait à moi aussi. J’ai subi. J’ai souffert. J’ai affronté des traumas. Je me suis relevée. J’ai pris du plaisir. J’ai appris en autodidacte à formuler un oui, et un non. Cela vient de mes rencontres, qui m’ont apporté des outils pour mieux réagir et être épanouie. Parce que le sexe – entendu dans un sens très large et n’impliquant pas forcément du génital – est bon lorsqu’il est partagé entre personnes consentantes, à l’écoute et libres.

crédit : Hélène Molinari

Sur ma route, j’ai croisé Tigrou. L’exploration de sa sexualité a commencé à 15 ans. Il n’a pas de souvenir où il ne se serait pas senti en sécurité dans ses relations, à deux ou à plusieurs, tous genres confondus. À 30 ans, il a déjà découvert les soirées horizontales (qu’on appelle plus communément « orgies »), le libertinage, le shibari ou encore le BDSM. Tigrou n’est pas monogame, cela signifie qu’il peut entretenir plusieurs relations en même temps. Tigrou parle beaucoup d’amour et de confiance. Pour chaque pratique, les règles sont posées à chaque fois.

« J’ai participé pour la première fois à une soirée type orgie dans une coloc de polyamoureux [ces soirées ne sont pas l’apanage des polyamoureux.ses, et tous les polyamoureux.ses ne participent pas à des horizontales, ndla]. Cela ne signifie pas forcément qu’il y a du génital. » Invité par une amie, avant de pouvoir participer, il a dû passer un entretien avec les quatre colocataires. « Je faisais de l’hypnose érotique [de la sexualité sous hypnose, ndla]. Un coloc était curieux. Je lui ai montré. J’ai passé le test. » 20 personnes, mixtes, se retrouvent. Chacun.e apporte de quoi manger. Pas d’alcool, pas de drogue, pas de musique forte, pas de lumière éteinte, pas de cercle de parole. Tigrou n’a pas de mal à se laisser aller. « En tant que mec, c’est plus facile, dit-il. Je me sens fort physiquement si j’ai besoin de me défendre. »

Depuis deux ans, il réalise que ses relations s’autorisent une plus grande liberté sexuelle et sentimentale avec lui, parce qu’il arrive à les faire se sentir plus en sécurité. Sans doute parce qu’il parvient à créer un espace dans lequel ses partenaires ont conscience que la communication verbale est respectée.

Le soir de notre première rencontre, je suis Tigrou chez lui. J’ai un peu bu, je ne veux pas rentrer seule chez moi. Deux autres amies nous accompagnent. Arrivé.e.s chez lui, tous.tes les quatre assis.e.s en cercle dans son studio, Tigrou me surprend. Pour la première fois, sans aucun rapprochement physique préalable, on me demande quelles sont mes attentes, mes désirs et mes limites. Je suis troublée par le côté inédit de la situation. Je ne sais pas tout de suite comment y répondre. Je regarde autour de moi, réalise que je ne désire pas spécialement avoir des relations sexuelles avec les personnes présentes et me rends compte qu’il est très difficile pour moi de l’exprimer. Je bafouille un peu, me demande quels sont les codes, s’il y a une bonne façon de le dire, comment ne pas froisser, est-ce que je veux vraiment être là, est-ce que je peux partir et changer d’avis, je ne suis pas contre des câlins, peut-être des bisous, j’ai sommeil, j’ai bu… C’est le tour de Tigrou. Il souhaite que tout le monde garde ses sous-vêtements, qu’il n’y ait « pas de génital ». Il est d’accord pour faire des câlins à tout le monde. À nouveau, je peux dire si je suis d’accord ou non avec les propositions de chacun.e. En toute confiance, je me mets au lit et je ne crains rien.

À presque trente ans, je découvre une approche complètement nouvelle de la sexualité, à peine effleurée lors de mes discussions avec des ami.e.s. Sans tout expérimenter, j’ai posé la question aux personnes concernées. Parce qu’il n’existe pas de « guide des bonnes pratiques sexuelles », il faut se le créer soi-même, s’inspirer des expériences vécues par d’autres et beaucoup échanger. Jusqu’à trouver son propre équilibre. Jusqu’à pouvoir formuler sans hésitation ce qu’on veut vraiment. Et avec qui. Jusqu’à entendre l’autre, avec clarté et reconnaissance.

Dire non, tu sais, c’est pas si facile

La personne qui tient le compte Instagram @Tasjoui a récemment publié un texte au titre volontairement provoquant « Je me suis violée pour qu’on m’aime encore ». Elle écrit : « J’ai violé mon corps pour qu’on m’aime encore. […] Quand vous n’avez pas envie mais que vous vous offrez, car tout c’est tout ce qu’il vous reste dans cette relation. […] Le sexe comme monnaie de l’attention, la seule façon, tordue et malsaine, d’avoir encore un langage commun. Ce besoin douloureux de « faire l’amour » pour savoir, pour être sûre, que c’est la fin de l’amour. […] Alors, pour ne pas tout perdre, je me viole. Je me fais du mal. Je ne sais plus quelles sont mes limites. Je ne sais plus me protéger. Ni de lui, et encore moins de moi-même. Je suis consentante. Je lui donne l’autorisation. Je me donne l’autorisation. Mais il n’est pas avec moi. Il est seul dans l’acte. J’ai vécu des moments de terreur en réalisant que ses gestes étaient mécaniques. Des moments de solitude. Des moments de douleurs. Je sors de mon corps. […] Je ne suis qu’un morceau de chair. Il ne se rend pas compte que je ne suis pas là. Je pleure en silence pendant qu’il me pénètre. Des larmes envahissent mon visage. Et lui, il ne voit rien. […] Je ne l’ai jamais arrêté, j’en ai même réclamé. […] Des années après, je me sens encore atteinte dans mon intimité. »

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Dans les commentaires, beaucoup affirment que ce que @tasjoui décrit est un « viol conjugal ». En réponse, elle insiste pourtant : « Non dsl ce n’est pas un viol. C’était consenti à 100%. C’est beaucoup plus subtile (sic) que ça, d’où l’écriture de ce texte. »

Ce qu’interroge @tasjoui est en effet beaucoup plus profond, et exige de nous la capacité à refuser ce qui nous fait du mal, mais aussi à refuser d’accepter des choses qui ne nous font pas plaisir sous prétexte de satisfaire son, sa ou ses partenaires, jusqu’au point de souffrir et de se briser. Sauf qu’on ne nous apprend pas à dire non, ni à le recevoir.

Lors d’une « horizontale », les règles sont claires et répétées à chaque fois, me confie Tigrou. Le consentement y est évidemment fondamental. Un « peut-être » est un « non ». On demande avant de toucher. Les rires et les larmes sont bienvenus. On peut partir quand on veut. Les photos sont interdites. « On commence par un cercle où on dit qui on est et comment on se sent. Par exemple : Tigrou, excité. Puis on se dit nos désirs, nos non-désirs, nos attentes et nos limites. Par exemple : j’aimerais bien une connexion, je n’ai pas envie de fessée, j’attends qu’on me demande avant de faire, ma limite c’est pas de contact génital avec les garçons. Ça sécurise parce qu’on se rend compte qu’on n’est pas le seul à être anxieux. »

Une soirée peut démarrer avec des jeux « brise-glace ». Sur de la musique ou pas, une personne volontaire dit comment elle veut être déshabillée, comment elle veut être touchée ou pas. Cela permet d’apprendre à mieux se connaître et comment répondre à ces demandes sans peur de vexer et sans honte. Les jeux se poursuivent avec un exercice sur le consentement. En groupe de deux, l’un.e fait face à l’autre. L’un.e est obligé.e de dire non. L’autre est obligé.e de dire merci.

Ce jeu, Camélia, 25 ans, l’a découvert en se rendant dans une soirée « Tendresse et pyjama », organisée par l’association française Les Chahuteuses. Camélia est une amie. Elle a réussi au cours de l’année écoulée à se construire une sexualité qu’elle trouve aujourd’hui épanouie. L’événement auquel elle a participé il y a quelques mois propose aux participant.e.s de questionner désir et non-désir, mais aussi la réception de la réponse de la ou les personnes en face. « On ne peut pas toucher quelqu’un sans avoir demandé son accord au préalable, précise Clara, bénévole chez Les Chahuteuses depuis deux ans et demi. C’est un événement grand public, où il n’y a pas de nudité, ni de sexe à proprement parler. Donc il faut pouvoir s’adresser aussi bien à la personne qui découvre, que celle qui connaît déjà. Avant de commencer, on se présente tous.tes, puis on s’engage à respecter les règles communes en levant la main. » Les retardataires ne sont pas admis pour ne pas perturber ce cercle de confiance mutuelle.

« On apprend aussi qu’un non n’est pas forcément négatif, que quand je dis non, je dis oui à quelque chose. Parfois, une personne répond qu’elle est « incapable de dire non ». Alors on essaye de comprendre : À quoi tu n’arrives pas à dire non ? Comment donner de la valeur à un non, alors que j’ai dit oui plus tôt ? »

Chacun.e sa responsabilité

La mise en place d’un safe space, comme lors de la soirée “Tendresse et pyjama”, peut créer l’illusion que rien ne peut nous arriver, parce que le cadre est bien défini. Qu’il suffirait d’être « juste entre nous », personnes conscientes et averties, pour que tout se passe bien. « On porte la responsabilité sur le cadre », dit Estelle. Iel est bénévole auprès de plusieurs collectifs ou associations (dont Les Chahuteuses et Erosticratie) en prévention des risques, inclusion et accessibilité. « Depuis une dizaine d’années, je mets au point des outils, des formations et des supports pour offrir un cadre bienveillant et le plus sécurisant possible à des activités variées notamment dans les milieux queer (Radical Queer Semaine de Montréal) et les sexualités alternatives. » Iel a maintenant créé CEBI, sa micro-entreprise dédiée à la Création d’Espaces Bienveillants et Inclusifs dans différents cadres (événementiels, culturels, loisirs et entreprise).

Selon iel, l’expression « safe space » n’est pas la bonne. On devrait plutôt parler d’ « awareness space », c’est-à-dire d’être “en conscience des personnes”. « C’est le fait d’être en coresponsabilité et en coconstruction. Il faut jouer le jeu, dit-iel. Si une personne n’est pas dans la volonté d’être dans la cohésion d’ensemble, il faut être très clair.e sur les limites du cadre et avoir conscience de ce qui nous dépasse. » En cas de rupture de la confiance, parfois due à une incompréhension, – un préjugé ou un à priori, un travail peut être fait au niveau de la communication. « In fine, il y a un droit à l’imperfection. On ne peut jamais promettre que rien ne va arriver, mais – si quelque chose arrive, on n’est pas tout.e seul.e. On peut apprendre aussi a posteriori. C’est une collaboration évolutive. Sinon on place beaucoup trop de charge sur les épaules du cadre, et on déresponsabilise les personnes. » Une fois le lieu bienveillant et inclusif établi, selon des règles partagées et admises, nous sommes responsables de dire notre oui et notre non. En cas de difficulté, il s’agit alors d’aider, d’écouter ou de proposer des alternatives. « Si tu n’arrives pas à dire non, ajoute Clara, tu peux essayer « je préfèrerais », ou « je ne sais pas, attends, j’ai besoin de temps ». On a toujours le choix de prendre son temps, de se mettre sur le côté, ou de partir. » Les propositions ne sont que des propositions.

Sexualité joyeuse et ludique

Pour Clara et Estelle, leur position de « sachant.e » vis-à-vis de ces questions-là les positionnent parfois dans des contradictions. Iels sont en perpétuelle évolution personnelle et continuent de s’interroger. « Parfois, dit Estelle, dire les choses peut couper le désir de l’autre. Est-ce que je ne deviens pas intransigeant.e sur certaines choses ? Comment maintenir la spontanéité ? L’autre se sent-il.elle encore libre ? Comment apporter de la légèreté ? Est-ce que je ne me pose pas trop de questions ? »

Et puis, iel se trouve des moments fluides, où tout va bien. « Ce sont les moments où les choses sont posées, intégrées et qu’elles n’ont plus besoin d’être redites. On est beaucoup moins dans le verbal et on entre plus dans la métaphore. On sort de la lourdeur. Où je peux me dire que je peux sortir de ma zone de confort parce que je sais que si je veux y retourner, elle sera respectée. La fluidité vient de la confiance. On danse ensemble, sans se marcher sur les pieds. » (Sauf si on veut se faire marcher sur les pieds, bien sûr).

Clara sait qu’elle peut demander et ne s’autocensure plus, même si « ça ne marche pas toujours ». « Je prends plaisir à dire merci à un non. J’ai appris à me renseigner sur la façon dont fonctionne la personne avec qui je suis. Ce n’est pas grave si on ne réalise pas toutes ses envies, peut-être qu’on ne fera jamais quelque chose qu’on aura exprimé, mais on peut voir où ça se rejoint, sur du commun. »

crédit : Hélène Molinari

Un équilibre peut se trouver entre le « donner » et le « recevoir ». Camélia en a fait l’expérience avec des partenaires qui lui faisaient confiance, et en qui elle avait confiance. Après une soirée dans un club libertin, elle a pu découvrir le « non merci » avec des inconnu.e.s venant la solliciter. « On pouvait aussi mettre des limites. Par exemple, avec un couple homme/femme, la femme ne voulait pas de relation avec mon partenaire, juste avec moi. Elle a pu décider ce qu’elle voulait, et on a respecté. » Camélia redouble de vigilance pour se créer des espaces bienveillants pour s’éclater, en partie à cause des agressions qu’elle a subies, et aux trahisons auxquelles elle a dû faire face. Comme cette fois où son partenaire a éjaculé en elle alors qu’elle lui avait demandé de se retirer. Ne prenant aucun moyen de contraception, elle lui avait fait confiance. Ils avaient accepté, après avoir vérifié que leurs tests complets MST étaient négatifs, de ne pas utiliser de préservatif – pour une sexualité safe, les maladies sexuellement transmissibles ne peuvent pas être mises de côté ou ignorées. Mais il a joui à l’intérieur de son vagin, sans son autorisation. L’accord entre eux était pourtant de limiter les risques pour Camélia de tomber enceinte par la technique dite « du retrait ». Peu importe ici le débat sur l’efficacité ou pas d’un tel acte, l’engagement était clair entre les deux parties. L’une d’elle a décidé, seule, de ne plus en tenir compte, sans consulter la deuxième. Une sexualité safe est alors tout autant une question émotionnelle que physique.

« Ce ne sont pas que des actes sexuels, poursuit Camélia, mais aussi de la tendresse, du toucher. Chaque geste compte. Des amis se disent que je fais des trucs de ouf au pieu, parce que je suis polyamoureuse, que j’ai organisé une orgie ou que je vais en club libertin. Mais pas du tout ! J’fais pas du kung fu ! Je suis d’accord avec le fait d’être basique, et de ne plus me forcer ou de culpabiliser parce que je n’ai pas certaines envies. Je découvre des parties de moi, à un niveau émotionnel. Si dans l’intimité tu te laisses écraser, comment tu veux être sûr.e de toi ? » Pour l’organisation de sa première horizontale, Camélia a donc fait attention aux choix des personnes, pour assurer une parenthèse dans laquelle elle se sentirait libre d’explorer. Dans le cercle de confiance, tous.tes énoncent des craintes. Après quelques jeux, comme ceux dont parlait Tigrou, l’ambiance se détend. L’un des participants décide finalement de partir. Aucun jugement, aucune honte, personne ne se sent vexé. On lui dit merci.

Il n’est pas facile de parler de son intimité, et encore moins de trouver des lieux où l’on se sente à l’aise de partager ses désirs et ses expériences. J’ai moi-même eu du mal à m’ouvrir pleinement pour cet article. Certaines choses ne regardent que moi, d’autres doivent sortir du privé pour engager la conversation, par nécessité de nommer des comportements qui sont respectueux, et d’autres qui ne devraient plus être la norme. Parce qu’il est impossible de laisser tomber des habitudes et de se transformer, si on ne sait pas par quoi il faut les remplacer. Tout comme il peut être bénéfique de réfléchir à un « after care », c’est-à-dire de discuter en aval, de se donner du temps pour prendre conscience de son propre fonctionnement et se demander : « Comment ça va ? »

Les « safe words » et les règles communes de consentement et d’écoute ne sont pas l’apanage d’une sexualité plutôt qu’une autre. Tous ces outils peuvent être utiles, qu’on soit à deux ou à plusieurs, quels que soient les genres ou les génitalités impliquées, quel que soit le lieu, privé ou public, quels que soient les envies et les actes, un bisou sur la joue, des caresses, avec des jouets, nu.e.s ou même habillé.e.s.

Quelques lectures recommandées au cours de mon exploration

La salope éthique : guide pratique pour des relations libres sereines, Dossie Easton et Janet Hardy

Le Corps, le soi et l’âme, Dr Jack Lee Rosenberg

La technique du périnée, Florent Ruppert et Ruppert et Mulot

Drawn to sex: The basics, Erika Moen, Matthew Nolan

Girls will be girls, Emer O’Toole

Sexpowerment, Le sexe libère la femme (et l’homme), Camille Emmanuelle

Le Slow Sex, s’aimer en pleine conscience, Anne et Jean-François Descombes




Rom et LGBT+ : comment lutter depuis une niche, dans la niche ?

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De la Hongrie en passant par l’Allemagne, la Belgique ou la République tchèque, les droits des Roms LGBT+ ne défrayent pas la chronique. Ils et elles existent et demandent à être entendu.e.s. Laszlo Farkas (aka Gypsy Robot) et David David Tišer incarnent cette nouvelle génération de militant.e.s qui refusent d’être ignoré.e.s.

La première association LGBT+ et rom en Europe (et probablement au monde), Ara Art, a été fondée à Prague par David Tišer, il y a cinq ans. Je le rencontre au café Putica, dans le quartier Vinohrady (littéralement « les vignobles »), connu pour rassembler de nombreux lieux de sortie LGBT+ dans la capitale tchèque.

Ara Art a d’abord été créée pour soutenir la création artistique et la culture rom ; l’association a ouvert le premier théâtre rom et expose des artistes roms dans sa galerie. À 15 ans, David Tišer était déjà volontaire dans de nombreuses organisations, comme Romea.cz, un site d’information pour les Roms de Tchéquie ou encore pour Slovo 21, une ONG soutenant la culture rom et les étrangers. « Je me suis rendu compte que ces associations n’abordaient jamais la question des Roms LGBT+. C’est vite devenu une évidence qu’il fallait en créer une. En fait, quand on est LGBT+ et rom, on accumule les discriminations. D’abord parce qu’on est rom, puis parce qu’on est LGBT+, enfin parce qu’on est LGBT+ dans la communauté rom. »

Même constat pour Laszlo Farkas : « On est attaqués des deux côtés. » Ce Hongrois de 31 ans est le fondateur de qr.tv, un projet média en ligne. « Q, pour queer, r, pour rom, explique-t-il. Avec un arc-en-ciel dans le logo. Et multilingue. »

Laszlo

Laszlo habite depuis mars 2018 à Berlin avec son mari. Avant, ils habitaient Prague. Durant l’été, il est DJ pour la gay pride en tant que Gypsy Robot. Il a déjà mixé à Budapest, Prague, Amsterdam et en Slovaquie. « Quand j’ai découvert ma sexualité, à l’adolescence, j’étais très perturbé de savoir que j’allais faire partie d’une minorité. L’homophobie chez les Roms est très présente. » Il existe plusieurs groupes roms différents. Les plus traditionnels, et donc ceux qui infligent les punitions les plus sévères, comme l’excommunication, sont les Olah et les Sinti. Parmi les autres groupes et sous-groupes, l’ouverture est variable.

Son militantisme a commencé en 2014, après la mort d’un leader activiste LGBT+ hongrois, Milan Rozsa, à 26 ans. La version officielle conclut à un suicide. Laszlo continue de trouver les circonstances suspicieuses. « Mes amis et moi nous aurions dû dire quelque chose. » À partir de là, Laszlo fait tout pour sortir de l’invisibilité. « Nous avons même organisé un mariage rom gay en flashmob à Budapest. »

Laszlo rencontre David lors de la première conférence LGBT+ rom à Prague en 2014. 20 jeunes Roms LGBT+ y étaient invités par Ara Art pour leur apprendre comment lutter contre l’homophobie et les discriminations et discuter de leur vie quotidienne. « C’était une expérience incroyable, se souvient Laszlo. Cet événement nous a réunis. On a pu réaliser que dans différentes parties de l’Europe, nous avions les mêmes problèmes du fait de notre origine rom. »

Pour Laszlo, c’était d’échanger sur le fait de grandir, en Hongrie comme en République tchèque, dans une société qui est très raciste envers le Roms. David a grandi à Plzen (ou Pilsen, qui donna son nom aux bières dites « pils »), près de la frontière allemande : « Au lycée, la sous-culture principale était celle des skinheads. J’ai dû être frappé plus de vingt fois pendant mon adolescence parce que je suis rom. Jusqu’à mes 17-18 ans, je n’étais jamais sorti en club. Je n’avais pas le droit d’y rentrer. Alors que mes amis non-roms sortaient tout le temps. Ça a été aussi horrible de trouver un appartement. J’ai mis un an à trouver un propriétaire qui m’accepte. Mon cousin voulait acheter l’année dernière, personne ne voulait lui vendre de bien. » David, 32 ans, est le plus âgé de ses huit frères et sœurs. Il quitte sa ville natale pour étudier l’art et la romologie (étude des Roms) à l’université Charles de Prague après le lycée.

Pour son coming out, David se sert du court métrage qu’il a réalisé en 2009 et dans lequel il joue, Roma boys, inspiré de sa vie. « Je l’avais fait à ma mère avant la sortie. Avec elle, ça s’est bien passé. Le reste de ma famille a appris que j’étais gay après la projection du film. Juste après, je suis parti étudier en Bulgarie pour une année. Quand je suis revenu, toute la famille l’avait accepté. Je ne sais pas s’il y a eu des réactions négatives, j’étais loin ! Pour mon petit-ami, avec qui je suis depuis 12 ans, c’est différent. Il est issu des Olah de République tchèque. Son père l’a battu et il a été excommunié. Il a dû fuir sa ville natale pour venir à Prague, seul. »

Dans le film, le personnage du petit-ami est marié de force. Roma boys présente en effet d’autres fins possibles suite à un coming out dans une famille rom. Trouver des acteurs a été difficile. « Finalement, ce sont tous des amis qui ont accepté de participer. C’était la première fois en République Tchèque qu’on parlait de Roms LGBT+. Maintenant ce serait différent, je pense que plus de personnes se porteraient volontaires. »

Laszlo et David tentent donc à la fois de lutter pour les droits des Roms, mais aussi pour les droits des personnes LGBT+, sur plusieurs niveaux. Avant de créer Ara Art, David prend contact avec les Roms LGBT+ à travers l’Europe pour établir des liens de confiance et monter un réseau. « J’ai posté des annonces sur tous les réseaux sociaux et les applications de rencontres possibles. J’ai créé Gay Gypsy sur Facebook, qui ressemblait plus à un site de rencontre au début… ! Je voulais savoir ce qu’ils voulaient ou attendaient comme soutien. J’ai rencontré un grand nombre d’entre elleux. » Une première vidéo de campagne est diffusée impliquant des personnalités tchèques. Avec plus de 40 000 vues sur Facebook, elle a reçu de nombreuses réactions positives. Elle marque la première campagne LGBT+-Rom, en 2017.

En parallèle, l’association s’est développée pour avoir une présence dans les quatre régions de République tchèque, avec un centre d’aide. Ça s’appelle « reknu.to » (« je le dirai »), dont le but est que les gens se voient en vrai, discutent, s’aident et pas seulement quand ça va mal. « Les jeunes roms font rarement leur coming out et n’ont personne avec qui parler de leur sexualité par exemple, dit David. Ces « consultants » LGBT+ parlent alors de la vie quotidienne et apportent une oreille attentive. » Mais seulement huit, c’est peu pour répondre aux quelque 300 personnes qui appellent par an. Toutes les associations LGBT+ savent qu’Ara Art existe et sont en relation avec elle. « Je suis membre du groupe LGBT du gouvernement et membre de l’organisation de la Pride de Prague. On coopère énormément, mais si elles reçoivent des personnes roms, elles leur disent de nous contacter. Elles sont heureuses qu’on existe parce qu’elles ne savent pas comment aider les Roms puisqu’il faut nécessairement connaître notre culture, nos traditions, le fonctionnement de nos communautés. Bien sûr, si des personnes non-rom LGBT+ nous appellent, nous répondrons. Nous sommes seuls à faire ce travail dans le pays. »

Ara Art peut continuer d’exister grâce au soutien d’un seul donneur, l’Open Society Foundations (Human Rights Department). Ils ne reçoivent rien de la République tchèque ou du réseau LGBT+. Ce manque de moyens empêche Ara Art d’embaucher des personnes à temps plein et ralentit le travail accompli. Le but principal est de lever suffisamment d’argent pour ouvrir un premier lieu refuge. Pour le moment, ils payent des nuits d’hôtel, parfois avec leur propre argent, ou chez eux. Sans cette aide précieuse, de nombreux.ses jeunes roms pourraient se retrouver à la rue, sans argent, sans réseau, sans formation. Le risque est alors de tomber dans la prostitution et la drogue. « Nous essayons de prévenir cela en leur trouvant un logement et du travail. Un refuge permettrait de créer du lien entre tous.tes, au sein d’une même communauté. »

Laszlo, de son côté, grâce à son média qr.tv, veut contrer certaines fake news qui circulent en Hongrie de la part des extrêmes xénophobes et homophobes. C’est aussi un moyen pour lui de créer une plateforme qui puisse rassembler les Roms LGBT+ et les faire communiquer entre eux.elles. « Heureusement, nous sommes de plus en plus à prendre la parole. On sait qu’on existe et qu’on peut être plus fort ensemble. » À Berlin, la communauté rom n’est pas grande mais Laszlo a été heureux de découvrir un cercle de soutien au sein d’autres organisations LGBT+. La Hongrie n’était pas une option pour vivre avec son mari. « D’autant qu’ils ont banni les gender studies à l’université. Le seul à travailler sur ces questions dans le pays a été déclaré « ennemi du pays » dans les journaux. Dans la rue, on peut vraiment ressentir la colère des gens avec des bannières anti-migrants. »

En 2013, David se lance dans une carrière politique, « suite logique de son engagement », dit-il. « Je me suis déjà présenté deux fois aux élections pour le parlement, avec le parti écologique. Aucun Rom n’a été élu au Parlement tchèque. Mais tous les grands partis ont des candidats roms. Pour le moment, les Roms n’ont ni pouvoir financier, ni pouvoir politique. Et je ne parle même pas des Roms LGBT+ ! Essayons déjà de gagner du pouvoir politique ! »

La République tchèque n’est pas idéale, mais c’est l’un des pays les plus avancés d’Europe centrale en ce qui concerne les droits LGBT+. « On a des contes de fée avec deux princes ou deux princesses, des pubs et des films dans lesquels nous sommes visibles. Ça ne veut pas dire que tout va bien, mais qu’on peut au moins commencer la conversation », commente David. Le pays, qui a intégré depuis 2006 le partenariat pour les couples de même sexe (sorte de cohabitation légale tchèque), pourrait même devenir le premier pays post-communiste à légaliser le mariage pour tous. En juin dernier, un groupe de 46 parlementaires a en effet déposé un projet d’amendement au Code civil.