Enfanter dans les violences

Depuis quelques années, la violence obstétricale fait parler d’elle grâce à des ouvrages pionniers comme celui de Marie-Hélène Lahaye Accouchement, les femmes méritent mieux, Le livre noir de la gynécologie de Mélanie Déchalotte ou encore avec des documentaires comme celui d’Ovidie,  Tu enfanteras dans la douleur. J’en passe et des meilleurs. Cette vague a aussi touché la Belgique où une étude a récemment été publiée par Vie Féminine ; étude dont les médias se sont largement fait écho ces derniers mois. La parole des femmes a commencé à effleurer ces violences dans le paysage médiatique. Elles commencent à raconter certaines des atrocités commises à l’encontre de leur corps, à parler de l’impact de ces violences sur leur vie et à rendre visibles les traces qu’elles en gardent.

Dans ce dossier, nous avons voulu parler des violences obstétricales et donner (beaucoup) de place à ces injustices vécues dans notre chair. On abordera donc les violences d’un point de vue beaucoup plus large que la violence en milieu médical, car elles ne s’arrêtent pas en sortant de chez le gynéco ou de l’hôpital. Il nous semble que la libération de cette parole cache toute une série d’autres violences, très diverses, qui s’accumulent pendant la période « du désir d’enfant », la « grossesse » (désirée ou non), l’accouchement, le post partum, voire plus tard pendant les  premiers mois de la vie du bébé.

Ces violences sont passées sous silence du fait de leur intensité en milieu médical (et cela peut se comprendre). Mais on tentera ici de contourner la tendance à minimiser ces autres violences, tendance qui conduit parfois à les nier… Car le « méchant » n’est pas si facilement identifiable – famille, conjoint, pression sociale, manque d’estime de soi, néolibéralisme, etc. Le processus d’enfantement est saupoudré d’infinies violences (et de plaisirs, mais ça, on en parlera une autre fois !) qu’on a souvent du mal à nommer, voire à assumer en tant que tel. Avec cette série d’articles, on a voulu les partager, les explorer, les questionner et surtout donner la possibilité à des femmes de raconter ce sentiment de violence, qu’il soit un ressenti plus généralisé ou plus particulier.

Ce dossier sur les violences a été organisé autour de trois moments clés : la Série I intitulée “De l’envie d’enfanter (ou pas) au fait accompli…” recoupe la période du désir d’enfant, des fausses couches, des IVG puis la grossesse jusqu’à son terme. Elle comprend trois épisodes couvrant tentative d’être enceinte, le contrôle du corps gestant et la préparation à l’accouchement. La Série II aborde les violences obstétricales pendant l’accouchement sous le titre “Donner naissance comme expérience violente”. Trois épisodes évoquent l’absence d’écoute bienveillante pendant l’accouchement, les expériences traumatisantes des femmes “accouchées” et “sauvées” par la médecine et un article final sur les solutions politiques à ces violences. La Série III, nommée “La grande (lourde et heureuse ?) délivrance”, s’attarde sur le post-partum et les premiers mois de l’enfantement. En deux épisodes, on revient notamment sur les séquelles de l’accouchement et les violences sociales exercées sur les mamans. La trilogie se conclut avec une tentative d’ouverture au dialogue sur les violences. Trigger Warning! Vous l’aurez compris, le contenu de certains articles peut être très violent !


Générique

L’envie de parler de ce sujet est venue d’une bâtarde, Marta Luceno, et de son expérience de maternité. Elle s’est elle-même incluse dans les témoignages que vous allez lire par la suite. Elle a tenu à garder la longueur des témoignages récoltés, les tournures de phrase, les contradictions parfois… L’autrice a demandé à toutes ces femmes d’écrire ou de raconter elles-mêmes leur récit de violence. Et elle tient à les respecter. La compilation de témoignages provenants de différents pays (Belgique, France, Italie, Tunisie et Allemagne avec certains détours en Croatie et en Espagne) sont à la source de cette série d’articles. On tient à présenter les participantes qui ont participé à l’enquête, formellement ou informellement. Il s’agit d’un groupe de femmes très varié qui se sont engagées à des degrés différents : des témoignages écrits, des entretiens, des conversations autour d’un café, des retours sur Messenger, des questionnements à des femmes inconnues lors des voyages, etc. Toutes ces femmes sont d’une façon ou d’une autre incluses dans ces articles même si on ne les nomme pas toutes.


Merci infiniment à

Chloé, deux enfants, Belgique

Ana, deux enfants, entre la Croatie et la Belgique

Malika, un enfant, France

Marta, un enfant, entre la Tunisie, la Belgique et l’Espagne

Aurore, un enfant, entre la France et la Tunisie

Caroline, un enfant, Belgique

Besma, deux enfants, Tunisie

Saussen, deux enfants, Tunisie

Sophie, trois enfants, Tunisie

Anne, trois enfants, Belgique

Flore, deux enfants, France

Betty, un enfant, entre l’Allemagne et la Tunisie

Juliette, un enfant, Belgique

Fatoumata, deux enfants, Guinée et Belgique

Khadiya, un enfant, Tunisie

Aminata, deux enfants, entre la belgique et la Guinée

Kalista, deux enfants, Hongrie

Mario, un enfant, Belgique

Et à toutes les femmes qui ont participé, de près ou de loin, avec leurs savoirs et leurs expériences. 


Présentation de la démarche artistique, par l’artiste Alesoni

Certains des dessins présents dans cette trilogie ont été réalisés il y a sept ans, alors que je commençais ma relation avec le monde du travail et aussi celle avec l’homme qui allait devenir mon mari. C’est très intéressant de les lier avec des dessins plus récents car aujourd’hui, étant accomplie professionnellement et devenue maman, je ressens les choses d’une manière un peu différente… Comme dit l’autre : « Il y a les constantes et les variables. » Une même technique, un même thème : la femme et son corps représentés de la manière la plus brute possible, au pinceau imbibé d’encre de chine sur papier blanc… De la violence sournoise à une agressivité bien marquée, la ligne noire sur le papier blanc ne peut pas mentir, tremblante ou lente, sûre ou rapide, calme ou mouvementée… De ma main lourde ou de mon cœur léger… Ici, chaque trait détient son caractère, tout en transparence. Une continuité de la dualité corps/esprit, incarnée dans ce noir/blanc, dans un environnement plus ou moins hostile où peu de place est laissée à la nature féminine dans sa juste simplicité. 

C’est tout à fait volontaire de ma part de ne pas avoir représenté l’enfant (le seul bébé dessiné est une projection de l’image que se fait de l’enfant la future maman au travers de ce ventre/boule de cristal), les préoccupations étant centrées sur les enjeux féminins d’avoir une enveloppe si prisée, à la merci de ce monde centré sur le désir que son corps peut susciter, qui devient asexué quand il est au service de la reproduction. Une nudité imposée de fait, qui ne dévoile pourtant que peu des parties intimes. La femme cache ce qui la dit femelle, pour laisser place à l’expression de ses sentiments. Le regard se porte donc sur les sensations que les passages fille/femme/mère peuvent induire dans une société (du qu’en-dira-t-on au corps médical) qui vise à s’approprier son corps constamment, jugeant tous ses faits et gestes, sans pour autant, quasiment jamais, faire preuve d’empathie. De la lourde tâche d’incarner tout un tas de symboles au « je m’en fous, je suis qui je suis », voilà 21 dessins qui présentent des sentiments variés de la riche palette de couleurs féminines.


Introduction « Enfanter dans les violences »

Série 1 : « De l’envie d’enfanter (ou pas) au fait accompli… »

Épisode 1 « Quand le(s) passé(s) s’invite(nt) dans la grossesse« 

Épisode 2 « Le contrôle du corps gestant »

Épisode 3 « Se préparer à l’accouchement. Contourner les violences ? »

Série 2 : Donner naissance comme expérience violente

Épisode 4 : L’écoute des femmes, ce grand oubli de l’accouchement

Épisode 5 : « Ces femmes (et enfants) qui seraient mort.e.s en couche sans la médecine moderne »

Épisode 6 : Les violences obstétricales comme problème public : quelles réponses politiques ?

Série 3 : La grande (lourde et heureuse ?) délivrance

Épisode 7 : Le post-partum, la violence des séquelles de l’accouchement

Épisode 8 : La violence, c’est nous… mais surtout les autres !

On ne conclut jamais un sujet pareil !




De l’envie d’enfanter (ou pas) au fait accompli…

Du « je suis enceinte… La ga-lè-re ! » au « je suis ENFIN enceinte », il existe tout un éventail d’expériences et de manières de vivre le fait d’apprendre sa grossesse. Chaque femme éprouve ce moment différemment : pour certaines, apprendre qu’on est enceinte peut être d’une violence inouïe ; pour d’autres, un soulagement instantané ou encore une inquiétude écrasante. La grossesse est pour beaucoup de femmes marquée par de nombreuses restrictions, des visites chez le gynécologue, des analyses, des médocs, des commentaires inopportuns, des atte(i)ntes, des peurs, du contrôle sur notre corps, des rapports de tension avec notre passé, ancré à nos corps, à notre dossier médical… Plusieurs femmes, dont moi, ont voulu témoigner et mettre l’accent sur ces violences subies ou qu’on s’est fait subir. Car oui, la violence peut aussi venir de nous-mêmes.  

« Je n’en serai pas capable. Je ne suis pas du tout sûre. Ça me fait trop peur. » C’est la première chose que, moi, Marta, mère d’un enfant, ai pensé en regardant ce bout de plastique qui montrait ces deux lignes roses, fatidiques. « Je m’en doutais déjà mais je ne voulais pas y croire. C’était trop tôt, ce n’était pas dans mes plans, dans nos plans de just married ! Je l’ai annoncé à mon mari qui m’a rassurée et m’a rappelé cette envie d’enfant déjà présente en moi. N’empêche, cela a été très violent de me savoir enceinte, de me savoir bientôt maman, mais ce n’était que le début. » 

Ana, mère de deux enfants en Belgique, a de son côté eu à l’époque une réaction qu’ont beaucoup de femmes qui ne cherchent pas forcément à avoir d’enfant : « Sur le moment, je voulais avorter car notre situation était précaire. Tu es un peu entre la joie de ce bébé et la peur de tout ce qui va suivre, l’inconnu. Je pense que si j’avais été en couple avec quelqu’un qui me soutenait, et que le désir d’enfant était clair et évident pour les deux, ça aurait été différent. »

Le moment et l’état d’esprit du couple (s’il y en a un) demeurent centraux dans la manière de vivre cette nouvelle. L’instabilité économique, amoureuse ou personnelle peuvent jouer un rôle majeur dans le fait de penser à l’IVG. Comme Ana, j’ai aussi pensé à l’IVG car « c’était trop tôt et je devais partir à l’étranger pour mon travail. En même temps j’avais déjà fait une IVG plus jeune, j’approchais la trentaine et je m’étais toujours dit que je voulais avoir des enfants avant la trentaine. J’avais du travail et je venais de me marier, donc tout semblait aller dans le sens de le garder. » 

Une fois la décision de garder l’enfant prise, en solo ou à deux, les questions s’accumulent. Une des premières pensées est de se remémorer tout ce qu’on a fait « qu’on est censé ne pas faire quand on est enceinte » : les soirées bien arrosées, les joints pour aller dormir, les relations sexuelles extraconjugales… Toute une série d’actes qui, tout d’un coup, nous semblent répréhensibles ou dangereux, mais qui n’ont pas été évités, juste par ignorance.

Épisode 1 : Quand le(s) passé(s) s’invite(nt) dans la grossesse

Parfois, même des actes censés préparer les femmes à la grossesse, comme la vaccination, peuvent provoquer des situations terribles, notamment la remise en question de sa grossesse pour des risques majeurs. L’expérience de Malika, mère d’un enfant en France, qui s’était fait vacciner en prévoyant de tomber enceinte. Manque de chance, elle était déjà enceinte lorsqu’elle l’a fait ce qui a provoqué des moments de tension chez le gynécologue. 

« Fait traumatisant dans ma grossesse, c’était à la première échographie. Il faut savoir que j’ai retiré mon stérilet et, deux semaines après, je me suis fait vacciner contre la rubéole, vaccin qu’on conseille aux femmes avant la grossesse. Je suis tombée enceinte au cours du premier cycle qui a suivi, malgré des comptes savants pour essayer d’éviter (On avait le temps, aucun lien avec le vaccin…). Bref, je me suis fait vacciner en tout début de grossesse, sans le savoir. Quand, après la première écho, j’ai posé toutes mes questions sur les indications et contre-indications à suivre en étant enceinte, j’ai terminé par : « Ah oui, je me suis fait vacciner, je pense que j’étais déjà enceinte sans le savoir, est-ce un problème ? » Et là, la tête de ma gynécologue a changé… Elle a essayé de trouver des infos directement, a appelé un confrère spécialiste des grossesses à risques, puis m’a annoncé qu’elle devait vérifier mais qu’à priori, elle pensait que c’était tout à fait contre-indiqué, qu’on parlait de potentiels handicaps et qu’une interruption de grossesse était conseillée. Elle m’a demandé d’y réfléchir le week-end (nous étions un vendredi) et m’a assuré que, de son côté, elle chercherait les statistiques exactes et toutes les infos. C’était des montagnes russes émotionnelles après avoir entendu le « cœur », vu l’embryon, etc. Le mardi, elle m’a appelée en matinée alors que j’annonçais à ma coordinatrice une potentielle absence pour raison médicale la semaine suivante (ma gynéco m’avait donné des délais précis pour ce cas de figure). Elle m’a dit ceci : « Bonne nouvelle, les derniers chiffres et les études ne montrent aucune transmission congénitale suite à une vaccination au 1er trimestre donc l’IVG vous est toujours accessible car c’est un choix que vous pouvez poser mais, médicalement, rien ne le justifie. » Ces informations contradictoires et l’attente ont été vécues comme violentes par mon compagnon et moi… »

Le ressenti des hommes revient assez souvent dans les témoignages recueillis, lorsqu’ils assistent à de telles expériences. D’ailleurs, ces premiers rendez-vous chez le gynéco, souvent accompagnés, sont des lieux où la violence est partagée avec cet.te accompagnant.e : les mamans, les sœurs, le papa, les cousines, etc. Ces personnes peuvent alors devenir un soutien incontournable ou, au contraire, un poids et une violence de plus. Il n’est pas rare d’entendre des femmes raconter que leur accompagnant.e leur a fait la morale en sortant de chez le médecin car elle n’avait pas respecté l’une ou l’autre consigne du gynécologue. 

La peur de la fausse couche

Les violences issues du milieu médical peuvent être activées dès les premières consultations. Avant même la grossesse, au moment où la patiente exprime son désir d’enfant ou l’arrêt de la pilule. Ce temps écoulé entre la verbalisation du désir d’enfant jusqu’à la conception peut être un calvaire. Les rendez-vous médicaux se transforment en série de questions sur la femme elle-même, sur son corps, sur son comportement et même sur sa capacité d’enfanter. Préparer son corps à la grossesse peut impliquer implicitement d’innombrables violences : médicalisation, contrôle du cycle menstruel, perte de poids, relations sexuelles « sur commande », pression pour y arriver. Aurore, mère d’un enfant à cheval entre la France et la Tunisie, a vécu la pression sociale de faire des enfants, avant une grossesse désirée mais aussi après une fausse couche douloureuse. À la douleur de la perte d’un enfant sont venus s’ajouter l’incompréhension, l’attente, le désir, la culpabilité… 

« Plus ou moins rapidement, la vie en couple suscite auprès de l’entourage la question de l’enfant… Et d’autant plus après un mariage ! Ça commence par : “Vous allez faire un enfant ?” Puis… “Elle est enceinte ?” Et enfin… “Tu es allée voir un docteur ?” Nous ne prenions pas en considération toutes ces remarques et nous vivions tranquillement notre vie d’amoureux jusqu’à ce qu’un beau jour, je suis tombée enceinte. Heureux comme jamais, nous avons dit la nouvelle à tout le monde et tout de suite. Grossière erreur. Nous avons finalement perdu le bébé et là a commencé le cauchemar. Les conditions traumatisantes dans lesquelles s’est passée ma fausse couche n’étaient que le début d’une longue et lente descente aux enfers… Ayant annoncé la grossesse, on était bien obligé d’annoncer son arrêt. Je me suis donc retrouvée  face à des situations que j’aurais préféré éviter.

Les fausses couches ou du moins la peine que ça provoque sont très mal connues et l’entourage est souvent maladroit… Pour ne pas dire complètement con. J’ai compris trop tard pourquoi beaucoup de femmes attendent trois mois avant de donner l’information… Si certains pouvaient se réjouir, ce n’est pas pour autant qu’ils partagent la douleur… Comme si ce n’était pas de la même vie qu’on parlait… Ça passe de mots élogieux à du mépris insupportable. Le monde considérait cette vie comme un futur enfant aimé puis d’un coup la compare à un œuf, l’intègre dans des statistiques, avec des phrases telles que : « La nature fait bien les choses. » C’est fou ce que j’ai pu entendre comme conneries… Je me suis mise à détester quasiment tout le monde, me sentant plus seule et plus vide que jamais. J’ai compris avec cette expérience qu’il était préférable de ne pas annoncer les grossesses trop tôt pour s’épargner de voir sa peine incomprise décuplée par tant de maladroites intentions. Les gens ne comprennent pas en général et oublient, passant vite à autre chose. Tandis que la tristesse, elle, reste et se modifie. Ceux qui savent ont des mots réparateurs et reprennent des nouvelles, même le temps passé. J’ai trouvé du réconfort, c’est navrant de le dire mais seulement au contact de femmes ayant eu une fausse couche et avec mes amies dont les mamans avaient vécu cette expérience et leur en avaient parlé.

Le temps est passé mais la souffrance ne partait pas, elle se transformait. Pour faire court, d’une grossesse ratée ont découlé des doutes quant à la crédibilité de notre couple. Sans compter la culpabilité que l’on m’adressait… Nous avons mis notre couple à l’épreuve comme pour nous prouver que nous étions prêts à rester ensemble, même sans enfant. Ce projet, qui n’était pas l’origine de notre amour, a avec le temps pris le pas sur tout en devenant une obsession d’un but comme impossible à atteindre. Chaque mois j’attendais que ça arrive et voyais mes règles venir comme un échec perpétuel et grandissant. Sans compter les phrases de l’entourage qui cette fois-ci remuaient la plaie : « Ça y est, tu es enceinte ? » Ou pire : « Vous ne voulez plus faire d’enfant ? » J’ai fini par ne plus y croire du tout et j’ai finalement terminé par me dire que je ne voulais plus être mère… Tout ça pour me persuader que ce n’était pas important, comme pour accepter le sort qui nous avait été jeté. Et alors qu’on n’y prêtait plus attention, là, juste là, la magie a opéré. Près de deux ans après, j’ai été de nouveau enceinte et il était clair que cette grossesse devait se passer différemment… »

L’attente demeure une double peine pour les femmes désirant un enfant avec un sentiment d’échec chaque mois à l’arrivée des règles ou, bien pire, à chaque fausse couche. Certaines femmes vivent des fausses couches à répétition qui les plongent dans un chagrin souvent incompris par la majorité de leur entourage, voire de la part des plus proches. L’injonction à la maternité et à l’enfant biologique pèsent terriblement. Sur la femme en premier lieu, mais aussi sur le couple, qui peut se déchirer comme l’explique Aurore. La fausse couche reste un tabou dans la société. Très peu d’ouvrages et de recherches portent sur ce sujet banalisé par la médecine, par la société et par les proches qui passent « à autre chose facilement » tandis que la femme continue à souffrir. Le Guide féministe de la grossesse touche un mot à ce sujet, souvent écarté dans les ouvrages consacrés à l’enfantement et à la grossesse. Pihla Hintikka et Elisa Rigoulet mettent en avant le fait de se permettre de faire le deuil d’une fausse couche à la hauteur des attentes de la grossesse à laquelle elle a mis fin.

Le temps de deuil et les formules pour avancer vers une possible guérison de cette douleur peuvent aller du partage au sein du couple à une discussion avec des personnes ayant souffert de ce même événement, ce qui a été pour Aurore le seul moment de compréhension. Il semble fondamental de se laisser le temps et l’espace nécessaires malgré les diverses pressions, parfois imposées par la personne concernée elle-même. De plus en plus de personnalités dans le monde lèvent le tabou de la fausse couche en en parlant dans les médias. Des femmes “ordinaires” aussi font le pas. C’est le cas de certaines journalistes, comme notre collègue de Slate,  qui avance qu’il faudrait un #Metoo pour libérer massivement la parole.

La peur de la fausse couche fait renoncer à des femmes de partager la nouvelle. Une autre violence s’installe lors de ce premier trimestre : l’attente. « Pourtant c’est un des moments les plus difficiles à vivre pour la femme qui a envie de partager la nouvelle avec les autres. Puis c’est très difficile à cacher avec les nausées, l’envie terrible de dormir… », avoue une collègue en fin de grossesse. D’autres femmes comme Aurore apprennent dans leur chair les raisons de cette attente imposée et se servent de leurs expériences malheureuses pour gérer autrement la grossesse suivante : « Je fais les choses comme je veux. »

Efface-moi cette trace d’IVG, que je choisis de ne plus subir

Si le souvenir ou la peur de la fausse couche peuvent énormément influencer la grossesse, d’autres événements vécus comme violents finissent par s’immiscer d’une façon ou d’une autre dans la grossesse de certaines femmes. Certaines expériences douloureuses – parfois guéries, parfois encore brûlantes – réveillent des démons qu’on avait réussi, à minima, à maîtriser. Quand j’ai parlé à Lina, Italienne enceinte actuellement, de mon projet d’article sur les violences, elle m’a dit tout suite qu’elle désirait partager une expérience du passé, dont elle n’avait jamais réussi à parler dans son entourage, qui s’était infiltrée dans sa grossesse comme un intrus indésirable : une vieille IVG sur son dossier médical.  

« À tout juste 18 ans, j’ai eu une grossesse non désirée et j’ai décidé de mettre un terme à la grossesse sans en parler à personne, sauf mon compagnon et ma meilleure amie de l’époque. Je savais que ma famille n’aurait pas bien réagi et je ne voulais pas compromettre ma relation avec eux. J’ai eu beaucoup de chance avec la gynécologue qui m’a suivie, mais pas tant que ça avec l’assistante sociale, dont le regard ne pouvait pas cacher le jugement cassant et constant sur ma vie et ma façon solitaire de prendre des décisions. Cela fut dur, mais depuis j’ai beaucoup travaillé cette décision par moi-même puis avec le suivi de professionnels.

J’ai eu dans ma vie, à plusieurs reprises, des épisodes où je me suis questionnée à ce sujet, que je n’ai pas su comprendre jusqu’à ce que je commence à voir la vie avec des lunettes féministes. Une fois, je suis allée voir une gynécologue psychothérapeute avec une approche de la médecine alternative. La médecin disait qu’une IVG était quelque chose de « gros » pour une femme et qui, si je ne le travaillais pas en psychothérapie, allait laisser une trace énorme dans ma vie. Elle disait que je risquais de subir, tout suite ou après, un abandon qui allait beaucoup me blesser. Depuis je continue à me demander comment cette femme peut donner ce genre de sentences fatalistes à des jeunes de 20 ans qui ont toute leur vie devant elles. Vraiment, cela me fait de la peine, mon « moi jeune » sortait de cette consultation très inquiète.

Dix ans après, à côté d’un compagnon très spécial, j’ai décidé d’avoir une grossesse désirée. J’ai réfléchi et je continue à réfléchir encore sur les différences entre les deux expériences de grossesse, sur la merveille de jouir de la grossesse sans peurs, sans hontes, sans jugements… sur le privilège d’avoir la possibilité de planifier, d’avoir un enfant dans ce moment de ma vie. Il y a quelques mois j’ai eu mon premier rendez-vous avec la matrone et l’assistante sociale du cabinet de grossesse où je me suis inscrite. J’ai été accueillie par une matrone souriante qui ne m’a pas félicitée et qui a commencé à me poser des questions. Elle m’a questionnée à propos de ma santé, ma situation économique et petit à petit elle remplissait un dossier blanc qui allait contenir tous les documents et qui serait la première page de ma nouvelle vie.

Elle m’a demandé plein de choses, notamment si j’avais eu d’autres grossesses et elle a noté avec son stylo noir, dans la première page du dossier : « IVG – 2008. » Je l’ai super mal pris, je suis restée stupéfaite en me demandant pourquoi mon dossier, qui allait contenir toutes les premières traces de l’existence de mon fils ou de ma fille, devait être sali par une grossesse que j’avais décidé de ne pas mener à terme quand j’avais à peine 18 ans ? Je suis sortie de la consultation et suis rentrée dans ma voiture énervée, déçue, presque trahie. Jusqu’à ce que je dise à mon compagnon de faire demi-tour. Je suis rentrée encore une fois dans la consultation et j’ai dit à la matrone : « Je ne veux pas ce dossier, je veux un dossier sans trace de mon IVG. » La meuf m’a regardé surprise et m’a dit qu’elle ne pouvait pas le changer. J’ai insisté et elle s’est mise à copier toutes les informations avec son stylo noir, sauf mon IVG.

J’ai senti l’empowerment (empoderada) et j’ai pensé que cela montrait le travail fait à propos d’un avortement traumatique : se sentir libérée signifie oser ne pas se laisser salir par une IVG, exiger qu’un avortement ne te marque plus jamais comme femme et comme future mère. La matrone m’a demandé si je voulais voir un psychologue, elle n’a pas écouté ma réponse lorsque je lui disais que j’avais déjà travaillé cela avec un professionnel… Elle m’a dit que nous toutes nous devions travailler sur notre passé, pour faire la paix avec nos décisions passées. Ceci suivi par un monologue qui allait de mal en pis, elle disant : « Tu sais, selon les constellations familiales, il faut parler avec les enfants des IVG qu’on n’a pas eus. En fait, les ainé.e.s sentent le poids d’être « les premièr.e.s » alors il faut leur dire qu’ils.elles ne l’ont pas vraiment été. »Je suis restée bouche bée, j’ai pris mon dossier, je me suis retournée et je suis partie. »

Le milieu médical et la culture du traumatisme post-IVG ont privé Lina d’une IVG dans la sérénité, dès la minute 0 jusqu’à sa grossesse désirée. Loin d’être un cas rare, les histoires d’IVG s’invitent souvent dans les grossesses souhaitées, voire dans les IVG qui suivent, mais cela dépend aussi du pays dans lequel ce choix a été posé, de l’établissement et des membres qui accueillent les femmes. La culture du traumatisme post-IVG est vraiment répandue aussi bien dans la société que dans le milieu médical. Cette culture amplifie les effets d’une IVG sur le moral des femmes alors que les travaux scientifiques montrent que seulement 10% de femmes qui posent ce choix souffrent d’un traumatisme – dont certains se demandent si ce traumatisme n’est pas plus lié à la pression sociale, religieuse et autre, qu’au vécu en tant que tel. La réaction des médecins ou de l’entourage face à ce choix peut influencer la vision que la femme a sur ce choix : « J’ai fait une IVG lorsque j’avais une vingtaine d’années, je l’ai choisie et mon compagnon était d’accord. J’ai fait une IVG médicamenteuse vers la 12ème semaine, sans aucune conséquence physique ni morale. Par contre, ma mère pendant des années me rappelait assez souvent pendant les premiers temps que j’aurais pu avoir un enfant de tel ou tel âge !!! Cela me touchait, sans m’avoir causé de dommages », raconte une femme qui préfère garder l’anonymat. En tout cas, d’autres femmes comme Lina ont dû mener un travail sur leur choix, alors qu’il était réfléchi et à la base sans conséquences.

L’injonction à la césarienne après une césarienne

Le rappel du passé dans nos grossesses peut aussi prendre la forme d’injonctions formelles sur le type d’accouchement souhaitable. La femme peut perdre en partie la capacité de décider les conditions dans lesquelles son accouchement aura lieu, c’est notamment le cas de femmes ayant accouché par césarienne auparavant. Chloé, mère de deux enfants en Belgique ayant eu une césarienne lors de son premier accouchement, se questionne lors de sa deuxième grossesse sur cette injonction, parfois critiquée par les médecins eux-mêmes. Car, comme le dit l’étude menée par Olivier Irion L’épidémie de césariennes : un mal nécessaire ? : « Compte tenu des complications possibles lors d’un futur accouchement, il faut dans la mesure du possible éviter la première césarienne en respectant la physiologie. On se rappellera que la provocation de l’accouchement augmente le risque de césarienne.  Une tentative de voie basse après césarienne n’est pas contre-indiquée, mais ce projet doit tenir compte des facteurs de risques et du souhait des parents. »

« Mon ressenti global pour Nora est plutôt positif alors que pour Romy beaucoup moins. Lorsque j’ai appris que j’étais enceinte de Romy, je me suis dit que je voulais une césarienne comme pour Nora : pas d’épisiotomie, du coup moins de douleurs, des rapports sexuels plus vite.  Pendant 6, 7 mois, je me disais que c’était ce que je voulais… En même temps, selon mon gynéco, ce n’était pas systématique. Le seul truc, c’était qu’on faisait quand même fort attention à la violence du travail sur un utérus cicatriciel. Puis vers la fin de grossesse, je ne veux plus de césarienne, je veux un accouchement par voie basse, je me sens prête, je veux le vivre comme ça avec une césarienne si ça devient dangereux, pour moi ou pour elle. Du coup 4 semaines avant le terme, je fais des séances d’acupuncture pour déclencher la descente du bébé avec une sage femme. Mais ça ne marche pas trop, le bébé reste très haut, du coup ma gynéco craint la violence du travail si on devait déclencher le travail chimiquement. On reparle de césarienne, j’en ai un peu marre de la grossesse, j’ai peur de ce qu’on va faire de Nora si ça se déclenche dans la nuit. Je veux avoir Mehdi près de moi mais qu’il soit avec Nora aussi. Bref, tous les paramètres se bousculent et personne ne m’aide à prendre une décision et on me laisse prendre la mauvaise selon moi… On prévoit une date de césarienne s’il n’y a pas de changement au niveau du col un jour avant. La violence c’est la non-information. Et le fait que maintenant, j’ai un ressenti hyper négatif par rapport à la venue de Romy. J’aimerais bien tout recommencer avec quelqu’un qui m’aide à tout faire pour que je puisse accoucher normalement. J’ai pu le dire à ma gynécologue quand j’y suis retournée. Elle m’a expliqué qu’au vu de la position de Romy lors de la césarienne, elle ne voit pas comment elle aurait pu descendre et appuyer sur le col, etc. Ça m’a un peu rassurée, mais ça n’empêche pas le ressenti. »

Chloé a vécu la prise de décision de la césarienne comme une violence et craint d’avoir pris la mauvaise, malgré la réponse de sa gynécologue. Comme elle le dit, le plus violent est le manque d’information, le fait de devoir choisir – lorsque cela nous est possible – sans une connaissance approfondie du sujet. Comment peut-on donner notre consentement éclairé dans ce contexte ? On devrait pouvoir prendre cette décision sans jugement de valeur, sans que les informations soient données en fonction de ce que le médecin pense être le plus convenable et sans en “cacher” les conséquences importantes.

La grossesse demeure un processus physiologique médicalisé et régulé légalement par les États dans lesquels nous vivons, ce qui a certaines implications morales, médicales et sociales plus ou moins enracinées dans chaque culture nationale. La régulation du recours à l’IVG avec sa lecture morale très répandue en Europe n’a par exemple pas de lecture morale-religieuse en Tunisie où l’IVG a été légalisé bien avant la plupart de nos pays européens. Ce débat marque certainement la culture du traumatisme dont nous avons bel et bien hérité et qui, en tant que femmes, nous suit – mais qu’on peut finir par contourner. Alors que l’IVG « doit forcément laisser de traces », la fausse couche est par contre « quelque chose qui arrive à tout le monde » et ne doit pas en laisser. Cette lecture relève d’un constat sournois sur le manque d’écoute des femmes et de leurs expériences. Mais elle est aussi influencée par une attitude infantilisante des femmes et par une vision très patriarcale : lorsqu’elles prennent une décision, les femmes se trompent ou risquent de s’en vouloir (discours aussi présent dans le cas des femmes qui décident de ne pas avoir des enfants) alors que quand c’est la « nature » qui fait les choses, c’est normal, pas traumatisant. Certaines femmes, moi y comprise, vont jusqu’à intérioriser cette infantilisation, en se culpabilisant pour ce qu’elles vivent, ou ont vécu.


Introduction « Enfanter dans les violences »

Série 1 : « De l’envie d’enfanter (ou pas) au fait accompli… »

Épisode 1 « Quand le(s) passé(s) s’invite(nt) dans la grossesse« 

Épisode 2 « Le contrôle du corps gestant »

Épisode 3 « Se préparer à l’accouchement. Contourner les violences ? »

Série 2 : Donner naissance comme expérience violente

Épisode 4 : L’écoute des femmes, ce grand oubli de l’accouchement

Épisode 5 : « Ces femmes (et enfants) qui seraient mort.e.s en couche sans la médecine moderne »

Épisode 6 : Les violences obstétricales comme problème public : quelles réponses politiques ?

Série 3 : La grande (lourde et heureuse ?) délivrance

Épisode 7 : Le post-partum, la violence des séquelles de l’accouchement

Épisode 8 : La violence, c’est nous… mais surtout les autres !

On ne conclut jamais un sujet pareil !




Épisode 2 : Le contrôle du corps gestant

La période de la grossesse a été marquée pour beaucoup d’entre nous par une phase de contrôle total sur notre corps ; que ce soit le contrôle de nous-même, des médecins, de notre entourage et/ou de la société. L’étude récemment menée par l’association belge « Corps écrits » sur la « Stigmatisation de la maternité dans une société néolibérale » recueille la parole d’une femme qui affirme : « Si tu es enceinte, tu ne t’appartiens plus ! » Les premiers rendez-vous chez le médecin sont une série d’interdictions : pas d’alcool, pas de cigarette, pas de médicament, pas trop de sucre, pas de viande, ni de poisson cru… Une longue liste de risques suit ces interdictions. Ces premiers moments sont remplis de peurs. Parfois l’incompréhension fait face à la méconnaissance de toutes ces règles et ces dangers. Mais il y a aussi un certain non-conformisme dans cette phase durant laquelle certaines femmes envoient balader leur gynécologue à cause de leur contrôle excessif sur telle ou telle contre-indication. Cela peut créer énormément de frustrations, et surtout une sensation d’insécurité chez les primipares (qui accouchent pour la première fois).  

Enceinte de mon premier enfant, à cheval entre la Belgique, la Tunisie et l’Espagne, moi, Marta, ai dû faire face à ma propre ignorance de la question (ce qui n’a pas été facile) : « Lors d’une de mes premières visites chez un gynécologue francophone, je n’ai presque rien compris ! Je ne connaissais pas du tout le vocabulaire qui entoure la grossesse, ni en espagnol ni en français, donc j’étais dans  l’incompréhension totale. Cela a été vraiment violent car j’étais censée faire ou ne pas faire certaines choses… J’ai dû apprendre en très peu de temps beaucoup de mots, des concepts, etc. Je me suis familiarisée avec le vocabulaire biologique lié au corps de la femme et à la croissance du bébé. Cela peut paraître bête, mais la grossesse était déjà un nouveau truc auquel s’ajoutait l’incapacité de nommer, de m’exprimer, surtout de formuler des craintes, et de comprendre ce qu’on attendait de moi – j’avais tout le temps l’impression qu’on attendait plein de choses de moi. » 

Les changements corporels : le poids, le poids et encore le poids

Lors de cette découverte d’un nouveau monde rempli de contraintes, le suivi médical peut être rassurant lors des pertes de sang, des symptômes trop forts ou de maladies. Mais il peut aussi devenir étouffant et devenir source d’angoisses, notamment par rapport à un des sujets récurrents de nos témoignages : la prise de poids ! À peu près toutes les femmes ont eu droit à des commentaires dans le milieu médical – et en dehors aussi. Le contrôle mensuel de la prise de poids impose un calvaire aux femmes. On vient leur « taper sur les doigts » parce qu’elles ont grossi plus que ce qu’autorisent les « courbes médicales » ; courbes qui ne tiennent pourtant compte ni de la physionomie, ni de l’alimentation de la personne enceinte. Pour Malika, maman d’un enfant en France, la réaction de sa médecin vis-à-vis de sa prise de poids a été disproportionnée :

« Dans l’ensemble, j’ai vécu une belle grossesse : je me sentais assez épanouie et outre quelques désagréments (brûlures d’estomac, douleurs sciatiques, mise sous tension notamment), j’étais bien. J’ai vécu comme violente la façon dont ma gynécologue contrôlait ma prise de poids. Elle a affirmé plusieurs fois qu’une grossesse, c’était 1 kg par mois, donc qu’au-delà de 10 kg, c’était problématique. Au début, je n’ai rien pris. Puis j’ai pris 2 kg par mois en moyenne pour arriver à 13 ou 14 kg… À chaque fois, j’angoissais au moment de la pesée parce que je savais qu’elle allait me faire des remarques : « Il va falloir se reprendre » ; « Oulah, que s’est-il passé ? » ; « Que pouvez-vous limiter dans votre alimentation ? » Je trouvais que ce contrôle, presque obsessionnel, était violent parce que je ne me sentais pas mal et trouvais, personnellement, ma prise de poids tout à fait raisonnable. Il n’empêche qu’elle m’a conseillé de boire une tisane quand j’avais faim ou de croquer dans une pomme plutôt que dans un biscuit. »

Flore, mère de deux enfants en France, a aussi eu droit au même « flicage » de la part de son médecin, qui a fini par lui conseiller de ne plus manger ! Mais les violences outrepassent le milieu médical. La société, incarnée dans le badaud, l’inconnu.e, se mêle aussi du corps de la femme enceinte, parfois de façon sournoise.

« J’ai pris beaucoup de poids lors de mes grossesses (27 kg et 25 kg). Le premier gynécologue que j’ai vu pour ma première grossesse m’a rapidement expliqué qu’il fallait que je ne mange rien le soir si je ne voulais pas finir par ressembler à une baleine… Selon lui, j’avais déjà des « réserves » pour le bébé, et ne pas me nourrir devait me faire du bien ! Des passants dans la rue m’arrêtaient régulièrement pour me demander pour quand était l’accouchement (c’est drôle d’ailleurs qu’on parle du terme de la grossesse et moins souvent de la naissance du bébé… Bref !) et comme j’avais beaucoup de ventre très tôt, l’échéance était souvent plusieurs mois plus tard. On me dévisageait d’un air réprobateur en m’expliquant que ce n’était pas normal d’être si grosse. Un homme m’a accostée dans le train (alors que je lisais un livre avec mes écouteurs dans les oreilles en prime) pour me demander combien il y avait de bébés à l’intérieur… Quand je lui ai répondu « un seul, en pleine forme » (histoire d’essayer de le faire taire de manière humoristique et polie) il a dit que mon mari avait dû en ajouter deux ou trois de plus sans que je ne m’en aperçoive… Tout ça c’est pour l’extérieur, les inconnus. C’est assez blessant, des petites phrases, des regards qui en disent long et qui, pendant neuf mois, étiolent l’estime de soi. Parce qu’évidemment, c’est la mère le problème ! Mon compagnon avait du mal à comprendre mes humeurs hormonales et me demandait régulièrement de faire un effort, pour rester au maximum « constante »… Aucune réflexion par contre vis-à-vis de mon corps qui s’arrondissait de toute part, et heureusement ! »

Dans une société obsédée par la maigreur, ces réflexions sont facilement considérées comme justifiées sous la bannière de la santé et des complications liées à la prise de poids. Il suffit d’aller lire des articles sur le sentiment de culpabilité chez les femmes enceintes pour se rendre compte que même quand les femmes osent critiquer cette attitude du milieu médical, elles sont tout de suite reprises par « l’expert de service » afin de mettre les « les points sur les i » ;  au nom d’une santé publique qui nous oblige à avoir une conduite irréprochable pour exister. La santé mentale des femmes a tendance à être oubliée devant la mise en avant du « péril » (le danger de mort de l’enfant ou de la mère dont en parle longuement dans la partie sur les violences lors de l’accouchement). Il semble socialement et médicalement préférable de gronder une femme et de la faire se sentir coupable, plutôt que de la « laisser » prendre quelques kilos. Tout cela résonne comme un paradoxe puisque lorsqu’il s’agit de consommer de l’alcool ou de fumer des cigarettes, certains gynécologues préfèrent « laisser » les femmes enceintes fumer plutôt que de mettre en danger la grossesse à cause du stress lié à l’arrêt.

La culpabilité m’a toujours paru l’une des pires violences que j’ai subies pendant la grossesse, qu’elle soit liée à ma prise de poids (en étant à la base déjà grosse, vous pouvez vous faire une idée des commentaires du genre « avec toute cette graisse on va avoir du mal à voir à travers le bébé » ou encore  « pouvez-vous soulever tout ça ? »), au fait d’être expatriée ou encore au fait de fumer. Voici une des expériences qui m’a le plus traumatisée jusqu’à aujourd’hui (et qui vient d’une personne avec qui je n’ai plus beaucoup de relations) : « On était dans un bar en train de prendre un verre vers 20h, je buvais un café tandis que mes amis se bourraient la gueule. J’ai allumé une cigarette, la troisième de la journée. Un de mes amis d’enfance, avec qui je n’ai presque plus de relation, m’a regardé avec un air réprobateur et il m’a sorti : « Lorsque ton bébé sera né et qu’il aura des problèmes respiratoires, tu vas le regretter. » J’ai été très choquée de sa façon de me parler et de se mêler de ma vie sans aucune honte. Je m’en suis voulue toute ma grossesse de fumer. Je me contrôlais en fumant maximum cinq cigarettes par jour alors que j’étais une grosse fumeuse. Effectivement, mon fils a eu une maladie pulmonaire pendant les premières années de sa vie, je vous laisse imaginer combien j’ai souffert de tout ça. La culpabilité est pour moi l’une des violences que j’ai le plus fortement ressenties. » Quoi qu’il en soit, je me suis moi-même surprise à faire des commentaires sur tel ou tel comportement d’une femme enceinte et je me suis dégoutée d’avoir reproduit ce schéma qui permet à la société de s’immiscer dans les choix et le corps d’une personne, pour la seule raison qu’elle attend un enfant.

Bien au-delà du supportable

Parfois ce contrôle médical lors de la grossesse devient violent et insupportable jusqu’au point où certaines femmes voient leurs droits bafoués. Cela peut devenir du contrôle corporel majeur dans des situations atypiques : des femmes en situation irrégulière, des femmes mineures, des femmes ayant eu auparavant des grossesses à risque. Pour Fatoumata, mère de deux enfants guinéenne, la période de grossesse dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile a parfois été difficile, notamment du fait que sa souffrance n’était pas écoutée : « Au centre d’asile, j’avais vraiment très mal, je suis venue demander qu’on me donne quelque chose pour la douleur, les infirmières ont refusé. « Tu n’as qu’à attendre qu’on finisse la réunion. » Ce n’est qu’après deux heures que j’ai pu prendre un médicament. » Elle affirme avoir eu plus de chance en milieu hospitalier où elle a été vraiment « chouchoutée » par la gynécologue et l’équipe pendant l’opération d’une hernie qu’elle a dû subir avant l’accouchement. Lorsque les femmes se trouvent « sous tutelle » d’une administration, les violences peuvent vraiment se multiplier. Anne, mère de trois enfants en Belgique, a vécu comme une violence son placement judiciaire parce qu’elle était mineure : « J’ai accouché de mon premier enfant le 30 avril 2000. Ça a été une grossesse difficile sur le plan psychologique dans la mesure où j’étais mineure et j’ai donc fait l’objet d’un placement par le juge durant la deuxième partie de ma grossesse. J’ai choisi d’être enceinte. Je me sentais prête pour cela. Tu imagines bien que la société tout entière se sentait légitime pour m’enlever ce choix… Ce que je peux comprendre aussi, dans un sens… »

Autre situation spécifique : lorsqu’une femme a déjà eu un enfant avec des particularités, les médecins poussent au sur-contrôle la grossesse suivante. Pour Marie, déjà mère de Pierre, les premiers rendez-vous avec le médecin pour sa deuxième grossesse ont été marqués par une statistique : une chance sur deux que sa fille soit aussi porteuse de la particularité de Pierre. « Cela a été très difficile, savoir qu’on peut avoir deux enfants avec des nécessités particulières, c’est beaucoup ». La question de l’IVG s’est aussi posée, ce qui fut très violent dans le cadre d’une grossesse désirée, voire « sauveuse », selon Marie. Elle était alors dans un des moments les plus durs de sa vie en attendant l’annonce des résultats de l’origine des particularités de Pierre. Finalement, sa fille n’était pas porteuse et sa grossesse s’est super bien passée : « On m’a foutu la paix, s’exclame Marie. Tout était plus simple cette fois, j’étais beaucoup plus sûre de moi. »

Ana, maman de deux enfants en Belgique, a été confrontée à des violences gynécologiques lors d’un rendez-vous de contrôle de la grossesse dans son pays d’origine, la Croatie : « J’ai subi une ablation de polype à vif durant le début de grossesse, en Croatie. Disons que faire ça à ce moment, c’était dangereux. Je saignais tout le temps. Ça se fait en temps normal, mais il faut quand même prévenir la patiente. Moi c’était lors de l’examen de routine, il m’a dit : “On va vite vous enlever quelque chose et l’infirmière me tenait.” Ça fait super mal… Ça s’est fait tellement vite. Et puis, « enlever quelque chose »… Je ne m’attendais pas à ça ! J’ai hurlé. L’infirmière m’a dit de me taire car tout le monde allait m’entendre – vieille mentalité croate, faire attention à ce que les autres pensent et disent. » 

Pour sa deuxième grossesse, en Belgique, elle est confrontée à un autre type de violence, à nouveau d’un gynécologue : « J’étais enceinte de mon deuxième enfant, le gynécologue est vraiment bon. Il m’a déjà opérée du col de l’utérus. Un pro. Bref, vers la fin de grossesse je lui dis que je vais prendre une chambre commune. Et là, catastrophe. Il se met en colère, limite me gueule dessus (pas à ce point, mais il a bien haussé la voix très énervé). En me disant que ce n’est pas normal car lui il ne reçoit que 50 € si j’accouche la nuit, alors qu’il reçoit bien plus si je prends chambre seule, que ce n’est pas normal que les gens ne se rendent pas compte des priorités de la vie. On n’accouche pas dix fois dans sa vie, c’est super important, il faut être bien. Que les gens s’achètent des gsm à 500-1000 € mais ne savent pas mettre de l’argent pour un accouchement ! Évidemment tout le monde sait à quel point j’aime le luxe – note Ana sur le ton de l’ironie – et que si je veux accoucher dans un autre hôpital (CHU), je serai prise en charge par des assistants… Que c’est risqué… blablabla. Bref, j’ai accouché avec une assistante du CHU et elle a été top. » Le système de santé semi-privé belge permet ces aberrations qui seraient impossibles dans un pays comme l’Espagne où la santé publique est complètement gratuite, et les médecins directement payés par l’État. Toutefois, d’autres violences liées aux coupes budgétaires, étendues partout en Europe, ne jouent pas en faveur d’une prise en charge décente des femmes pendant leur grossesse et plus tard pendant l’accouchement.

Petites violences de grande proximité

Ne pas aimer être en enceinte, trouver violent ces changements du corps, détester la sensation du ventre, en avoir marre de se cogner le bide partout, se trouver grosse tout le temps, ne pas arriver à attacher ses propres chaussures… Nombre de violences quotidiennes liées à la grossesse sont rarement évoquées. Lorsqu’on en parle, on a tendance à banaliser les sentiments des femmes avec des phrases du type : « C’est rien, ça va passer, c’est normal, tu as de la chance… » Pourtant, cela peut être vécu très violemment tout au long du processus, comme ce fut le cas de Juliette, mère d’un enfant en Belgique : « Pour la grossesse, je n’ai pas grand-chose à dire. Même si j’ai détesté être enceinte, et que je trouvais assez violent le rapport que j’avais à mon propre corps (qui n’a jamais été bon). Mais la grossesse s’est plutôt bien déroulée. J’ai adoré le suivi de ma gynéco, chez qui je vais depuis mes seize ans. Elle était présente, ouverte, répondait très bien aux questions, me gardait tout le temps nécessaire lors des consultations (même si ça devait durer longtemps), me donnait beaucoup d’informations sans être culpabilisante, était douce dans ses manipulations et à l’écoute de mes besoins, et, surtout, faisait tout ça avec humour (ce qui avait le don de me détendre). » Pour elle, le milieu médical a été une sorte de soulagement, grâce à l’attitude de sa gynécologue qui a pris le temps et les mesures nécessaires pour apaiser les tensions. Toutefois, ce témoignage montre l’interdit social qui consiste à mal parler de sa grossesse. Les femmes « doivent » aimer « leur pouvoir de procréation » car d’autres ne peuvent pas, car c’est beau… Moi, « j’avais pourtant l’impression d’avoir un alien à l’intérieur qui contrôlait beaucoup de choses de ma vie de tous les jours, qui m’étouffait en fin de grossesse, qui me faisait aller pisser chaque 15 minute ou encore qui me faisait me sentir affamée toute la journée ». La société prend très à la légère le mal-être de certaines femmes qui souffrent de leur rapport à leur corps, aux changements et surtout au contrôle social sur ce qu’il nous est permis de ressentir ou pas.

Bien que ce contrôle social soit parfois pesant, à l’opposé, l’insouciance totale peut aussi être accablante. Il s’agit d’une forme de passivité qui peut être ressentie comme violente pour certaines femmes comme Caroline, mère d’un enfant en Belgique : « Pendant la grossesse, la violence se situait surtout selon moi dans le comportement des gens. En fin de grossesse j’ai plusieurs fois été blessée par le manque d’empathie ou d’égard des gens. Personne pour me laisser une place dans le bus, pour me laisser passer alors que je suis à la limite de m’effondrer, des collègues qui n’envisagent pas que monter trois étages enceinte c’est difficile. Rien de méchant, jamais, mais une passivité ressentie comme violente. » En fait, dans les récits de ces femmes, peu d’entre elles parlent des violences subies au sein du cercle proche, de la famille, ou même au sein du couple. Pourtant, les belles-mères trop invasives, la cousine contrôlante ou la maman qui ne fait pas toujours attention à ses paroles existent bel et bien ! Toute une série de micro-violences qui s’accumulent au fil des mois de grossesse… puis de maternité (mais c’est un autre chapitre).

Un des tabous majeurs est la violence à l’intérieur du couple. Je ne parle pas ici de maltraitance – ce qui relève d’un crime puni par la loi – mais de commentaires, de gestes peu agréables et une forte incompréhension, voire du manque de tact ou de patience. Je me rappelle avoir été blessée, sans vraiment pouvoir en parler. Au sein du couple, une de ces violences est l’absence de sexe dûe aux craintes des parents que quelque chose arrive à leur rejeton. Ceci peut être vécu comme une forte violence pour certaines femmes, comme Malika, mère d’un enfant en France, qui raconte : « Finalement, dès que mon ventre a été fort visible (vers 6 mois environ), nos rapports sexuels se sont fortement espacés avec mon compagnon. Je pense qu’il vivait assez mal mes changements corporels et l’existence de ce ventre arrondi porteur d’un bébé… C’était assez difficile à vivre moralement. » Caroline, maman d’un enfant en Belgique, était rassurée sur le fait d’avoir des rapports sexuels sans problème tandis que son mari restait très hésitant : « Il avait des craintes, et assez tôt dans la grossesse (j’ai rapidement eu un gros ventre, ce qui ne lui facilitait pas les choses). Moi pas trop, le gynécologue avait été super rassurant (enfin, pas pour tout le monde visiblement !). Je pense que les deux ou trois derniers mois, c’était hors de question. »

Ce manque de sexe contraste avec l’envie de certaines femmes enceintes d’avoir des rapports, liée parfois à des sentiments d’abandon, de remise en question voire de culpabilité. Une femme qui tient à garder son anonymat sur cette question raconte son expérience atypique de rapports hors couple pendant la grossesse : « J’étais séparée du papa et la grossesse m’empêchait (moralement ?) d’avoir des rapports ailleurs qu’avec le papa. Ce blocage a été déchiré par une envie, pressante et puissante d’avoir des rapports sexuels, en-dehors de toute relation de couple – ce n’était pas possible pour moi. J’ai fini par trouver une personne avec qui partager des moments intimes, dans le cadre d’une amitié, sans liens amoureux. Il a été doux et attentif sans être une présence sur laquelle s’appuyer dans les bouleversements qui surviennent pendant la grossesse. J’ai tenu à ce que personne ne soit au courant de cette relation. J’en avais honte. Et j’avais peur. Une nuit après le sexe j’ai saigné, je me suis torturée mentalement toute la nuit. Je culpabilisais. Je me disais que s’il arrivait quelque chose au bébé, c’était de ma faute car j’avais couché avec quelqu’un. Finalement rien n’est arrivé. J’ai été soulagée mais la culpabilité n’a jamais disparu. »

La désexualisation de la femme se produit très souvent dès que les signes de grossesse se font très présents. Pourtant, depuis quelques années, certaines femmes revendiquent le rapprochement de la grossesse et de l’accouchement avec la sexualité, notamment à travers les accouchements orgasmiques. Sans aller si loin, les recommandations des médecins vont aussi dans le sens de mener une vie sexuelle active en fonction des envies. Ils ou elles mettant en avant l’importance de l’ocytocine, hormone de l’amour et de l’accouchement, qui est libérée pendant l’orgasme de la femme, pouvant aider à déclencher l’accouchement. Or, on constate que la sexualité dans l’imaginaire des couples demeure une vision de l’acte sexuel centré sur la pénétration – ce qui peut faire craindre une certaine proximité avec le bébé. Toutefois, des relations sexuelles sans pénétration peuvent être tout aussi satisfaisantes pour les femmes souhaitant avoir une vie sexuelle active pendant la grossesse et nous permettent de sortir du schéma phallocentré de la sexualité. D’ailleurs, l’étude de Doucet-Jeffray « Quelle sexualité pour les hommes pendant la grossesse ? » tend à confirmer la difficulté des hommes à découvrir d’autres formes de sexualité. Les chercheurs abordent dans l’article la profusion de pratiques de « substitution » pendant la grossesse : la pratique des câlins arrive en premier lieu, suivie de la pratique de la masturbation personnelle et beaucoup plus loin de la masturbation du ou de la partenaire, puis le cunnilingus. 

Le contrôle demeure finalement très invasif pour le corps et la vie des femmes enceintes : de la sexualité au choix du lieu de l’accouchement en passant par le contrôle de ses comportements vis-à-vis des interdits et des changements de son corps. Toutefois, la plupart des femmes concentrent leurs craintes et leurs récits de violence sur celles qu’elles ont vécues pendant l’accouchement, le moment clé pour beaucoup d’entre elles. La peur de ces violences obstétricales s’installe bien avant l’accouchement, notamment via la prise de conscience par la médiatisation croissante de ces sujets et par le fait que d’autres femmes partagent leurs expériences – celles qui contournent le récit de l’émerveillement total et de l’oubli de la douleur. Face à cette peur de la violence, beaucoup de femmes se préparent à l’accouchement, elles prennent en main ce passage de leur vie, ou du moins elles essayent. 


Introduction « Enfanter dans les violences »

Série 1 : « De l’envie d’enfanter (ou pas) au fait accompli… »

Épisode 1 « Quand le(s) passé(s) s’invite(nt) dans la grossesse« 

Épisode 2 « Le contrôle du corps gestant »

Épisode 3 « Se préparer à l’accouchement. Contourner les violences ? »

Série 2 : Donner naissance comme expérience violente

Épisode 4 : L’écoute des femmes, ce grand oubli de l’accouchement

Épisode 5 : « Ces femmes (et enfants) qui seraient mort.e.s en couche sans la médecine moderne »

Épisode 6 : Les violences obstétricales comme problème public : quelles réponses politiques ?

Série 3 : La grande (lourde et heureuse ?) délivrance

Épisode 7 : Le post-partum, la violence des séquelles de l’accouchement

Épisode 8 : La violence, c’est nous… mais surtout les autres !

On ne conclut jamais un sujet pareil !




Épisode 3 : Se préparer à l’accouchement. Contourner les violences ?

La peur des violences obstétricales pousse bon nombre de femmes à se renseigner, à poser des choix alternatifs et à se préparer physiquement et moralement à ce moment tant craint pour certaines, tant espéré pour d’autres. Selon l’ouvrage de l’association belge Femmes et Santé portant sur la stigmatisation de la maternité : « Les femmes recherchent des alternatives, refusent certaines interventions médicales ou décident d’accoucher dans d’autres lieux souvent plus intimes que l’hôpital (maison de naissance, à domicile) et avec d’autres accompagnant.e.s que les gynécologues et obstétricien.ne.s (les sages-femmes, les doulas, etc.). Se réapproprier l’étape de l’accouchement peut alors être vécu comme une forme de prise de pouvoir par le corps, ainsi qu’une source d’empowerment et d’émancipation pour les femmes. » Ces démarches réussissent parfois, alors que pour d’autres, la situation ne leur permet finalement pas de mettre en place les alternatives qu’elles avaient prévues.

La préparation via la transmission de savoirs

Certaines femmes peuvent être entourées par d’autres – mères, cousines, tantes, amies – qui participent à la transmission de savoirs liés à la grossesse, à l’accouchement et à la quarantaine. Il peut s’agir de savoirs ancestraux comme les herbes présentes dans la zone de vie et utilisées pour soigner des symptômes de la grossesse comme le reflux, les vergetures, le gonflement des extrémités… Ces recommandations sont souvent accompagnées de vieux dictons ou de croyances beaucoup moins crédibles, qui changent selon la région. Pour ne donner qu’un exemple, en Espagne, les reflux sont lus comme le signe d’un enfant « poilu », alors que d’autres croyances devinent le sexe du bébé en fonction de la forme du ventre de la maman. Anne, belge, maman de trois enfants, a été formée par sa maman à communiquer avec son bébé via les techniques de l’haptonomie : « Ma mère m’a transmis beaucoup de connaissances et m’avait rassurée et aidée à préparer un accouchement naturel. Elle m’a appris à écouter et à communiquer avec mon bébé par haptonomie. » Ces types de transmissions sont de moins en moins présents dans nos sociétés où ce rôle d’apprenant a été relégué au milieu médical et paramédical, notamment à travers les cours prénataux, ou toute forme d’accompagnement accessible dans le privé ou dans les maisons de naissance (que nous aborderons plus tard).

Mario, père d’un enfant en Belgique, et la maman de son enfant, ont pu accéder à une série de séances de préparation collectives et individuelles avant la naissance : « Nous avons fait chant périnatal, gestion de la douleur, haptonomie, stades physiologiques de l’accouchement, ateliers sur l’allaitement, plus le suivi individuel avec la sage-femme. J’ai pas mal réfléchi pendant ces trucs parce qu’à la fois il y a un côté très féministe dans le fait de rendre à la femme son pouvoir d’agir, son expertise, etc. Et à la fois les soignantes font souvent référence (implicitement) à la sacralité de la femme, avec un côté pas religieux mais disons au moins mystique. » Alors que les transmissions familiales sont accompagnées par des croyances peu fiables, la transmission par le biais de « formatrices » ou d’« accompagnatrices » peut être liée à des approches mystiques. D’ailleurs, l’ouvrage Stigmatisation de la maternité dans une société néolibérale. Entre représentations idéalisées et dévalorisation sociale : quel(s) choix pour les femmes ? de Corps Écrits, ancien CEFA, met en garde contre les risques de sacralisation de l’expérience de l’accouchement : « Vivre l’expérience de la maternité transforme les femmes. Qu’elle soit bien ou mal vécue, elle ne laisse pas indifférente. Il existe une tension omniprésente quant à pouvoir parler de cette singularité sans biologiser, sans sacraliser, sans discriminer celles qui n’auraient pas d’enfant. »

D’autres femmes n’hésitent pas à entrer complètement dans la religion. Les femmes croyantes s’en remettent à Dieu ou à la Vierge avant et pendant l’accouchement. La mystique et les rituels anciens sont aussi très présents pendant le 7ème mois dans plusieurs cultures anciennes : « « Dine Bizzaad » (Blessingway) chez les Indiens Navajo, « Cha de bébé » au Brésil, « Façadura » en Turquie, « Stork Party » (Fête de la cigogne) en Afrique du Sud, « Valaikappu » ou « Pauch Masian » en Inde, « Rituel de la fontaine d’eau » au Japon… ». Marie, maman de deux enfants en Belgique, a organisé pour sa deuxième grossesse « un « Cercle de femmes » inspiré du Blessing Way des Indiens d’Amérique, une cérémonie faite pour célébrer la femme enceinte, lui apporter des gâteaux et des perles, pour faire un collier que la femme porte le jour de l’accouchement pour la protéger ». Ce rituel l’a véritablement aidée moralement et spirituellement dans les moments qu’elle traversait et dans son cheminement vers son deuxième accouchement après une première expérience marquée par des violences. Il est important de donner un large choix de types de savoirs auxquels les femmes ont accès pour se préparer à l’événement de l’accouchement, puis à chaque femme de faire le tri entre celles qui s’adaptent au mieux à son vécu et à son envie.

La question qu’on se pose est notamment de savoir comment favoriser les diverses formes de transmission de savoirs : les activistes qui luttent pour une naissance respectée se l’ont déjà posée, notamment pendant la soirée « Grossesse, accouchement : où sont les voix des femmes ? », dont le compte-rendu est publié sur le site de Naissance respectée, collectif belge, qui joue un rôle important dans la transmission des savoirs et le renseignement des femmes à propos de la naissance, dans le respect de leur physiologie et de leurs droits. À partir du questionnement sur la présence de la voix des femmes, les présentes donnaient des conseils et avançaient des constats sur la réalité en Belgique : « Il faut se parler, diffuser de l’information, tenir des blogs, réaliser des bandes dessinées, passer à la radio. Il faut aussi communiquer ses ressentis, échanger horizontalement entre femmes. Il ne faut pas compter que sur l’institutionnel, que sur ceux qui détiennent l’autorité. Les femmes plus informées doivent aussi aller vers les femmes plus fragilisées. Il faut maîtriser le savoir et le transmettre. » La mystique et les rituels sont des formes de connaissance qui peuvent apporter une force supplémentaire à ces femmes lorsqu’elles y ont recours. Cette réalité d’absence de transmission s’étend à d’autres régions de l’Europe, voire à des pays méditerranéens comme la Tunisie. Amel, une Tunisienne mère de deux enfants, affirmait lors d’une conversation informelle à ce sujet que « cette transmission n’est plus présente, elle s’est perdue en grande partie à cause de la médicalisation de l’accouchement en Tunisie ». De nombreuses connaissances et outils se sont perdus lors d’un transfert de responsabilité des matrones ou des femmes de la famille à la maison vers l’accouchement en milieu médical. Bien que certaines injonctions des savoirs populaires ont été bien heureusement perdues en chemin, d’autres informations, des savoirs utiles, ont été balayés dans ce même mouvement.

Les choix alternatifs : des maisons de naissance au plan d’accouchement

« Je voulais aller avec Lily dans une maison de naissance pour plusieurs raisons, notamment pour échapper à la violence obstétricale et à la médicalisation de l’accouchement – seulement avec une matrone, il n’y a pas de docteur ni rien pour la douleur. » Betty, maman d’un enfant entre l’Allemagne et la Tunisie, n’avait pourtant « JAMAIS songé à accoucher dans une maison de naissance AVANT d’être en Allemagne. La médicalisation de l’accouchement me semblait être une solution pour palier une douleur que je ne connaissais pas. En France comme en Espagne, je n’ai aucune amie qui ait accouché sans péridurale. Quand je suis arrivée en Allemagne et qu’on m’a parlé de l’accouchement dans une maison de naissance ou à la maison, j’ai pensé que les femmes étaient inconscientes, rétrogrades, voire masochistes : « Pas de péridurale, j’ai eu un vrai accouchement. » Mais j’ai commencé à réfléchir à tous les récits de mes amies, françaises et espagnoles… Je n’ai JAMAIS entendu qu’un accouchement avait été beau, avait été joyeux, avait été un moment de partage à trois, avec le papa… Par contre, des épisiotomies à gogo, des césariennes à gogo, des infirmières qui t’engueulent, etc. Je n’ai entendu que ça. Résultat : j’ai commencé à me renseigner et effectivement dans une maison de naissance : pas de médecins seulement des sages-femmes… Le médecin est celui qui décide mais qui ne parle pas à la parturiente, la sage-femme est celle qui te rassure, t’accompagne, te parle, t’explique et qui évitera toute intervention chirurgicale (car elle n’en a pas les compétences et souvent elle n’y voit pas l’intérêt). Voilà pourquoi j’ai préféré la « douleur » d’un accouchement dit naturel au traumatisme d’un accouchement où je ne serais ni écoutée, ni rassurée et où on pourrait me faire vivre des violences obstétriques. »

Le récit de Betty rappelle la mise en garde de certaines féministes à propos de la stigmatisation des femmes accouchant sous épidurale ou par le biais d’une césarienne car elles n’auraient pas eu « un vrai accouchement ». La peur des violences obstétricales demeure centrale dans les choix alternatifs des femmes, mais ce n’est pas la seule raison abordée par les femmes. Beaucoup ne sont pas au courant de ces violences et font ce choix pour contourner un accouchement gynécologique qui ne leur semble pas très adapté à leurs besoins, notamment concernant la position « allongée avec la péridurale. Elle voulait quelque chose de plus « naturel », une position plus naturelle, pas couchée sur le dos », affirme Mario, papa récemment, pour ensuite avouer : « On ne s’est rendu compte qu’après des nombreuses violences médicales qu’on avait contournées. »

Certaines femmes choisissent d’accoucher à la maison. Elles sont accompagnées par une sage-femme ou par une doula qui veille sur l’évolution de l’accouchement, sur le moral de la maman et sur les possibles complications qui peuvent arriver lors du travail. En cas de danger ou de problème la femme est conduite à l’hôpital ou à la maison de naissance. Parfois, les accompagnantes font office de sage-femme car la nature de l’accouchement – très rapide par exemple – ne permet pas à la doula ou à la sage-femme d’arriver sur place. 

Les femmes qui choisissent un milieu hospitalier peuvent s’orienter en fonction des la réputation de l’institution et de la panoplie de choix qu’offrent ces hôpitaux pour veiller à un accouchement respecté. Certains hôpitaux comptent avec un milieu aquatique, d’autres permettent de tamiser la lumière ou éviter les bruits forts, etc. Ces hôpitaux mettent un point d’honneur au respect des limites données par les femmes. Betty avait pris soin de choisir un hôpital en plus, car elle était en liste d’attente de la maison de naissance : « Donc je devais choisir un hôpital, que je n’aimais pas beaucoup… Mais la sage-femme m’a conseillé de choisir cet hôpital à Francfort. [Puis mon] bébé est arrivé un mois avant. MAIS j’avais choisi cet hôpital parce qu’il réalise en majorité des accouchements naturels et seulement une épisiotomie sur 1000 naissances l’année dernière. Je n’ai pas eu de péridurale, j’ai eu une sage-femme fantastique et j’ai accouché avec mon mari dans le lit avec moi. » Elle constate d’ailleurs un « retour en force des maisons de naissance » dans la ville de Francfort et elle a l’impression que « lors de la réunion d’information de la maison de naissance, la plupart des gens étaient assez « bobo », éduqués, informés ». 

Dans cette enquête, j’ai constaté que beaucoup de femmes n’étaient pas au courant des différentes formes de violences pendant l’accouchement (ni avant) mais aussi sur les divers moyens pour tenter d’éviter ces violences. Le plan d’accouchement ou de naissance demeure un bon exemple, car beaucoup des femmes ayant subi des violences pendant l’accouchement n’étaient même pas au courant de la possibilité de mettre en place des limites et des choix de façon formelle. Comme l’explique ce guide du ministère de la Santé de la région andalouse espagnole (en français et assez bien fait d’ailleurs) : « Un plan d’accouchement et de naissance est un document écrit que la femme enceinte utilise pour exprimer ses désirs et attentes concernant le déroulement de ces événements. Il doit servir à orienter l’équipe de professionnels responsables de votre prise en charge lors du séjour hospitalier. Même s’il peut être élaboré à tout moment de la grossesse, il est conseillé de le faire entre la 28ème et la 32ème semaine. Malgré son nom, il ne vise pas à prévoir exactement le déroulement de l’accouchement ou de la naissance, événements au cours desquels un grand nombre de variables imprévisibles entrent en jeu, mais à permettre à la femme enceinte d’exprimer ses préférences concernant les aspects pour lesquels il existe des solutions aussi efficaces et sûres les unes que les autres. En tout cas, le seul fait de lire ce document vous aidera, vous et votre conjoint, à mieux comprendre tout ce qui va se passer et vous permettra de participer activement à l’accouchement. » Ce plan précise toute une série de choix lors de l’hospitalisation :  l’accompagnement, les procédures qu’on peut éviter – ou accepter moyennant le fait d’être informée et donner son consentement – comme le rasage (ça pique après !) ; les lavements pré-accouchement ; la liberté de mouvements – pour ne pas être collée à la machine de surveillance du fœtus ; l’administration d’ocytocine pour accélérer l’accouchement ; les touchers vaginaux ; l’épisiotomie ; etc. Ce type de document permet de mieux connaître le processus d’accouchement en hôpital, car avant d’être sur place, on ne connaît généralement pas toutes ces choses. 

Il y a un manque clair de communication autour de ces « actes médicaux » qui sont souvent acceptés parce qu’ils proviennent d’une institution respectée comme la médecine. Toutefois, une bonne partie de ces actes ne sont ni toujours nécessaires ni forcément meilleurs pour la femme ou pour le bébé, mais on s’arrêtera sur ces questions dans le prochain chapitre sur les violences lors de l’accouchement. Au-delà du contrôle que la femme peut exercer sur l’accès à son corps de la part du corps médical, le plan de naissance permet à la femme de demander à être informée des actes médicaux et de donner son consentement. Toutefois, il ne faut pas oublier que ces choix peuvent facilement être contournés par des « conseils » médicaux, pas toujours neutres, qui poussent les femmes à donner leur consentement. D’ailleurs, cette prise de « pouvoir » sur leur propre corps peut être très mal comprise par le milieu médical qui n’accepte pas la démarche ou qui fait pression pour imposer sa position hiérarchique à un moment où la femme se trouve en situation de faiblesse. Une phrase revient souvent : « J’ai eu tout ce que je ne voulais pas. » Puis, on se demande comment on est arrivé là. On essaiera de répondre à cette question dans les prochains épisodes. Car on constate que le milieu médical peut se montrer très réticent, voire contre ce genre de démarches d’empowerment et de prise de conscience.

Les choix alternatifs visant à éviter la violence ne sont pas assez connus du grand public, souvent réservés à des personnes informées et avec un haut pouvoir d’achat. Le milieu médical « normal », dans le sens de ceux qui ne sont pas dans la mouvance de la naissance respectée, ne facilite ces informations que si la personne a déjà des connaissances. De plus en plus de femmes parlent de ces choix alternatifs et cherchent à aider d’autres femmes pour qu’elles ne subissent pas de violences, que ce soit via les réseaux sociaux, les médias ou dans les conversations entre copines. La question de l’information est très importante et délicate. S’il existe beaucoup de travaux qui montrent les liens entre le milieu de naissance et les violences (comme celui-ci au Canada), il n’est ni envisageable ni possible pour toutes les femmes de s’informer de façon scientifique. Il n’est pas non plus convenable de décrier le milieu médical car celui-ci peut sauver des vies ; les professionnel.le.s de la santé vivent d’ailleurs eux.elles aussi des violences. Il ne semble pas possible d’éliminer tout contrôle social car ceci pourrait être ressenti comme de l’indifférence par les femmes enceintes face aux particularités de la grossesse. Un nécessaire juste milieu est à trouver entre injonctions et partages d’informations, entre violences et soins des femmes en grossesse, entre l’importance de cette étape et la capacité de parler d’un vécu violent.


Introduction « Enfanter dans les violences »

Série 1 : « De l’envie d’enfanter (ou pas) au fait accompli… »

Épisode 1 « Quand le(s) passé(s) s’invite(nt) dans la grossesse« 

Épisode 2 « Le contrôle du corps gestant »

Épisode 3 « Se préparer à l’accouchement. Contourner les violences ? »

Série 2 : Donner naissance comme expérience violente

Épisode 4 : L’écoute des femmes, ce grand oubli de l’accouchement

Épisode 5 : « Ces femmes (et enfants) qui seraient mort.e.s en couche sans la médecine moderne »

Épisode 6 : Les violences obstétricales comme problème public : quelles réponses politiques ?

Série 3 : La grande (lourde et heureuse ?) délivrance

Épisode 7 : Le post-partum, la violence des séquelles de l’accouchement

Épisode 8 : La violence, c’est nous… mais surtout les autres !

On ne conclut jamais un sujet pareil !




Donner naissance comme expérience violente

Les chiffres sont accablants. La plupart des violences obstétricales ont lieu pendant l’accouchement et en milieu hospitalier. L’étude des Femmes Prévoyantes Socialistes belges affirme que les violences obstétricales touchent entre 65% et 70% des femmes dans la partie francophone du pays. Chez nos voisin.e.s français.e.s, on monte à 50%. Ces violences existent dans tous les pays de l’Union européenne et dans le bassin méditerranéen, sans  exception. Les différentes enquêtes menées en Belgique, en France ou encore en Espagne, sont extrêmement récentes (2018 et 2019) et ont été lancées après une prise de conscience du problème sociétal que représente la banalité de ces violences. En attendant, les épisiotomies non justifiées, les expressions abdominales (des poussés sur le ventre de la femme) ou les « points du mari » continuent à violenter des milliers de femmes. Ces trois exemples demeurent les plus décriés car fort douloureux physiquement, mais d’autres violences physiques, verbales et légales peuplent les témoignages des femmes qui interviennent ici. Nous ne comptons pas être exhaustives dans cette partie sur les différentes formes de violence, ni ne voulons classer des « types de violences » mais souhaitons plutôt relayer les ressentis. Ces deux prochains épisodes (épisode 4 ci-dessous et épisode 5) recoupent des témoignages racontant l’accouchement, des premières contractions jusqu’à l’expulsion du placenta. Un troisième article analyse l’absence de réponse politique à la question des violences obstétricales dans nos sociétés.

Les violences pendant l’accouchement peuvent prendre des formes très diverses, certaines plus connues, alors que d’autres sont moins visibles car totalement normalisées par les femmes et par celles.eux qui les accompagnent lors de l’accouchement ; dans la catégorie des violences verbales on trouve le fameux : « C’est comme ça et pas autrement. » Même dans les cas où l’accouchement se déroule sans problème, les violences peuvent s’installer dès le début. Caroline, maman d’un enfant en Belgique, n’a vécu pendant son accouchement qu’une seule violence. Elle venait du comportement déshumanisé du personnel médical : « Pour l’accouchement, c’est douloureux, mais la plus grande violence est, dans mon cas, venue de l’attitude d’une infirmière. Une seule alors que j’en ai croisé quatre ou cinq, donc je ne généralise pas. Elle m’a vraiment marquée en ce qu’elle m’a donné l’impression d’être un vulgaire morceau de viande qu’on devait simplement laisser mijoter. Elle me mettait dans des positions « médicalement favorables » mais hyper inconfortables alors que je crevais déjà de mal. Elle ne me demandait mon avis sur rien et me laissait entendre, quand j’avais besoin d’un soutien psychologique, que ce que je vivais n’avait rien d’extraordinaire, que c’était comme ça. Heureusement, j’en ai eu d’autres hyper douces et rassurantes. » Malgré ce contact violent avec une des infirmières, Caroline fait confiance à l’équipe et en leurs choix. Elle subira tout de même une épisiotomie : « J’avais aussi réfléchi à un plan d’accouchement mais j’avoue que sur le moment je m’en fichais. Quand mon gynécologue a pratiqué une épisio alors que j’espérais pouvoir l’éviter, j’étais juste soulagée, parce que hyper en confiance, qu’il intervienne pour aider le petit. Il ne m’a rien demandé avant de couper mais, véritablement, j’avais tellement confiance que je n’ai pas été perturbée par son intervention. La violence est plutôt venue d’une autre sage-femme qui est entrée dans la salle en plein accouchement et qui m’a enfoncé un coude dans le ventre sans me prévenir. Résultat, je ne pouvais plus respirer et le petit est immédiatement remonté. Mon gynécologue lui a demandé d’arrêter immédiatement. Idem pour moi. Elle s’est excusée après l’accouchement. Ça reste un souvenir marquant. Gros moment de violence dans un moment certes douloureux mais doux et calme en-dehors de ça. L’autre sage-femme présente, plus jeune et plus douce, par son écoute, sa douceur, m’a par contre beaucoup aidée. » 

Ce moment qui peut être vécu comme doux et calme malgré des instants de violence peut devenir un cauchemar pour d’autres. Juliette, mère d’un enfant en Belgique, a souffert psychologiquement lors de l’expulsif (dernière phase de l’accouchement avant la délivrance). 

« J’ai très mal vécu l’accouchement, pas à cause du personnel soignant, qui était à l’écoute, mais pour l’épreuve physique et psychologique que l’événement représente. L’accouchement n’a pas été considéré comme dangereux sur le plan médical. Le bébé est né le jour avant la date prévue ; déclenchement spontané ; travail relativement rapide pour un premier enfant ; pas de césarienne… Pourtant, ça a été atroce, pour moi. Le travail n’a duré que six heures, j’étais sous péridurale et j’étais persuadée que le pire était passé, mais la poussée a duré plus d’une heure. La petite ne descendait pas, on appuyait sur mon ventre. Plus le temps passait, plus je m’épuisais et je perdais pied. J’étais fatiguée, et je sentais la tension dans le bloc, le personnel commençait à devenir inquiet. J’avais suivi toute une série de modules de préparation à l’accouchement ; je connaissais le déroulement, je savais aussi comment pousser. Pourtant, je n’arrivais pas à le faire, il y avait un véritable blocage. J’étais horrifiée de me sentir « traversée » par un corps. Ce n’était pas vraiment une question de douleur, mais cette sensation était vraiment bouleversante, ça me terrifiait. Je la ressens encore assez nettement dans mon corps. Tout le monde commençait à devenir nerveux, j’étais en pleurs et je parvenais encore moins à pousser efficacement. J’ai entendu ma gynéco et l’accoucheur prononcer le mot « forceps », et j’ai complètement perdu les pédales. Je suis née à l’aide de forceps. Je n’avais pas le récit très précis de ma naissance, mais je projetais tout un tas de choses horribles, et je ne voulais surtout pas accoucher comme ça. La gynéco était tracassée ; me disait que ça commençait à être très long, pour moi comme pour le bébé. L’accoucheur m’a dit, sans être convaincu, qu’on pouvait essayer une dernière fois, que si je poussais bien sur la prochaine contraction, ça irait peut-être. Et là, le blocage s’est levé. J’ai réussi. On l’a posée sur mon ventre, je ne me suis même pas rendu compte qu’elle était sortie, j’étais stupéfiée. Elle avait de la fièvre parce que l’accouchement avait été trop long. De mon côté, mon utérus ne se remettait pas en place. Je perdais du sang. On appuyait encore sur mon ventre. On a rappelé du personnel, notamment l’anesthésiste. Tout ça a duré encore trois heures, durant lesquelles je ne pouvais même pas prendre ma fille contre moi. Elle était dans les bras de son père, juste à côté de moi, mais je ne la voyais que par petits morceaux, je n’arrivais pas à m’en faire une image globale. C’était dur aussi. Je ne pouvais pas m’empêcher de me dire que chaque étape était pire que la précédente. » 

À la violence de l’expulsif s’ajoute bien souvent la peur de l’instrumentalisation de l’accouchement, via l’usage d’outils médicaux coupants et d’extraction mécanique, qui est souvent brandie comme une sorte de menace envers les femmes dans le moment décisif. Ce déclic qui a poussé Juliette à tenter une dernière fois, et qui a réussi, ne vient pas toujours. Ces menaces deviennent bien réelles, et très violentes pour les femmes qui subissent des accouchements instrumentalisés, pire encore pour celles dont le personnel de santé n’est même pas à l’écoute. Si Juliette et Caroline ont eu la « chance » de trouver une équipe « à l’écoute », et en qui avoir confiance, la plupart des femmes qui ont partagé leur récit témoignent d’un grand problème d’écoute et beaucoup avouent qu’avoir laissé faire le personnel avait en fait été une grande erreur.

Épisode 4 : L’écoute des femmes, ce grand oubli de l’accouchement

Après avoir vécu un accouchement en hôpital, on peut se demander si le protocole principal de l’accouchement n’est pas en fait de se substituer à la femme et de la faire taire, dans tous types de situations : lorsqu’elle demande de changer de position, lorsqu’elle crie, lorsqu’elle refuse l’un ou l’autre acte, lorsqu’elle veut un verre d’eau, lorsqu’elle refuse une péridurale, lorsqu’elle veut bouger… La réponse est beaucoup trop souvent négative, et si elle est positive, elle s’accompagne alors d’une bonne dose de commentaires inappropriés. La peur est instrumentalisée pour imposer LE déroulement protocolaire. Tout est contrôlé, chronométré à la minute près, mesuré au centimètre près… Pas de place aux questions, aux suggestions, aux choix…    

Lors de nos entretiens, la sensation de ne pas être entendue revient régulièrement. L’image d’un personnel qui va et vient, d’une femme à l’autre, comme s’il s’agissait de bétail. Quoique ! Comme le raconte Marie-Hélène Lahaye dans son ouvrage L’accouchement, les femmes méritent mieux, les animaux sont beaucoup plus respectés pendant l’accouchement que n’importe quelle femme à l’hôpital car on n’intervient qu’en cas de vrai danger. Je me rappelle que pendant mon accouchement, plusieurs autres femmes sont arrivées à l’hôpital. Tout le monde courait dans tous les sens. Les césariennes s’enchaînaient dans un rythme frénétique. Le stress était partout palpable ! Et je sais maintenant que, comme le dit Marie Hélène-Lahaye : « Cette attitude de rapidité, de stress et performance, bien utile dans certaines situations, est pourtant contraire aux besoins des futures mères qui sont en train de mettre leur enfant au monde. Elle entraîne de la précipitation dans les gestes et dans le déplacement du personnel médical, ce qui génère un climat anxiogène perturbant la production d’ocytocine chez la femme. Elle ne laisse pas beaucoup de place à la sérénité et la lenteur, ainsi qu’à l’écoute des souhaits et interrogations de la parturiente, pourtant nécessaires au bon déroulement d’un accouchement. » 

Dans ce climat anxiogène, l’opinion des femmes passe inaperçue. Les plus affirmées dans leurs choix sont facilement mises de côté au profit du « savoir médical » et de la course à l’accouchement. C’est le cas de Chloé, mère de deux enfants en Belgique, qui a accouché par césarienne d’un premier enfant. Pour le deuxième, elle s’est questionnée tout au long de sa grossesse sur le fait d’accoucher par voie basse. Voyant que ce n’était pas déconseillé, elle s’est décidée à le tenter. Toutefois, elle finira malgré elle par subir une césarienne programmée après le dépassement de la date prévue, en suivant son propre choix, mais pas vraiment éclairé :

« Personne ne m’aide à prendre une décision et on me laisse prendre la mauvaise, selon moi. On prévoit une date de césarienne s’il n’y a pas de changement au niveau du col un jour avant. Ce qui a été le cas. On se résigne et on arrive le matin pour nous faire délivrer notre bébé. Une césarienne horrible où je vomis, perds presque connaissance, super stressée. Le papa est en panique aussi. Et je n’ai pas la sensation d’être entendue. La césarienne, je l’ai décidée mais sans me rendre compte à quel point une césarienne prévue à l’avance n’a rien à voir avec une césarienne en urgence. Pour la sonde urinaire, ce n’était pas la même chose que pour mon premier enfant, on ne me l’a pas enlevée de sitôt, du coup j’étais en capacité d’uriner seule pour le premier alors que pour le deuxième on a dû me mettre une panne. Je ne parvenais pas à me tenir assise ou accroupie… Du coup je n’étais pas suffisamment informée. On ne m’a vendu que les avantages pour me rassurer. Si je n’étais pas tombée sur une vieille sage-femme après, bien posée, super bienveillante et douce, je n’aurais que des mauvais souvenir… Juste après, le papa était avec la petite aux anges, moi j’étais super mal avec des démangeaisons de toxico, une sensation de perte de connaissance, pas moyen de bien tenir la petite dans mes bras et je n’ai pas osé le dire. J’ai l’impression que personne ne m’a demandé si ça allait, moi. J’avais tellement mal que je n’ai même pas pu bien l’accueillir. En fait, j’ai l’impression d’avoir préparé les choses et qu’il y aurait des détails techniques que je n’allais forcément pas maîtriser. »

Jusqu’où un choix peut-il être éclairé dans le contexte médical actuel ? La réponse risque d’être très négative car l’important n’est pas d’éclairer l’avis de la femme mais d’accommoder l’accouchement aux protocoles, et croyez-moi, tout est question de protocole dans l’accouchement : la durée de la grossesse, la durée de l’ouverture du col, le moment de la perte des eaux, la durée de l’expulsif, l’ingestion de nourriture, le contrôle des signes vitaux du bébé, la sédation, etc. Face à ces dispositifs « sauveurs de vies », la voix des femmes est vouée au silence et leur corps dépourvu de leur capacité naturelle d’enclencher, faire évoluer et conclure ce processus physiologique qu’est l’accouchement. 

L’absence d’enclenchement de l’accouchement durant une période de temps bien définie entraîne l’application d’un protocole médical, peu importe l’état et l’envie de la femme. Par exemple, Malika, mère d’un enfant en France, a été obligée de réaliser un accouchement induit, qu’elle considère comme une violence législative : « Mon accouchement s’est fort bien passé et j’ai été très bien prise en charge par l’ensemble du personnel de l’hôpital. J’ai juste trouvé dommage qu’on provoque mon accouchement parce que le terme présumé était dépassé de 10 jours. Il s’agit d’une violence « législative ». Je pense que les techniques de comptage diffèrent d’un pays à l’autre et que c’est ridicule de considérer que, si la santé du bébé et de la mère ne l’exige pas, à 40 semaines + 10 jours il faut induire l’accouchement. D’autant qu’on sait que cette induction assure un accouchement souvent plus douloureux pour les femmes. » L’absence d’écoute face à ces protocoles est tangible dans le déroulement de l’accouchement où les femmes se sentent complètement délaissées et maltraitées, à des moments où on leur parle comme des personnes malades alors qu’elles ne le sont pas ! 

Malgré une confiance dans le milieu médical, Flore, mère de deux enfants en France, s’est sentie dépourvue de choix en laissant faire les protocoles prévus : 

« J’ai la sensation de ne pas avoir été écoutée, entendue, dans mes désirs pour la naissance de mon fils aîné. J’ai été très naïve, et je me suis laissée faire, guidée par les choix de l’équipe médicale en place ce jour-là. J’aurais dû réfléchir plus en amont à mes envies, mes désirs, mes attentes pour cette naissance. J’avais fait le choix de me laisser guider par les professionnel.le.s en place. Je ne mesurais pas l’impact que ça allait prendre. On ne m’a pas parlé comme à un être humain ce jour-là, ni comme à une patiente (mais bon sang, je n’étais pas malade, j’allais donner naissance, sans aucune complication de grossesse !). Mais par-dessus tout, LA violence de cet accouchement c’est l’épisiotomie, pour laquelle j’avais dit non, mais je l’ai eue quand même. La personne qui me l’a faite s’est plantée : elle a découpé de l’entrée du vagin à l’anus… Petit bonus en prime : l’obstétricien est arrivé après la naissance de mon fils, pour contrôler que tout allait bien, a pris les rênes de la salle d’accouchement (sans demander son avis à l’équipe en place, bien sûr), pour me recoudre de cette épisiotomie ratée et l’entendre dire : « Avec les kilos qu’elle a pris, le poids du bébé, et ce « truc-là » (en parlant de la découpe du vagin à l’anus, je suppose), je vais essayer de faire plaisir à son mari. Faudra lui dire qu’elle risque des fuites hein ! » Donc je récapitule : j’ai été découpée en deux, j’ai été recousue avec ce que l’on appelle « le point du mari » (on recoud l’entrée du vagin pour le « resserrer » davantage, pour le confort du partenaire), tout en ayant un risque de fuites (urinaires et anales), tout ça sans une parole directe à mon égard, comme si je n’étais pas là. Comme si j’étais dans le coma, ou sans connaissance… Pour mon second accouchement j’ai fait marquer en rouge sur mon dossier que je refusais l’épisio. Et je n’ai eu qu’une légère déchirure, deux points légers et indolores ensuite. » 

La violence misogyne du « point du mari » accompagnée des commentaires de ce genre surpassent largement l’entendement et tout protocole. Pourtant, les histoires de femmes comme Flore ou encore Anne, qui intervient plus loin, ont été jugées bien trop souvent comme étant des inventions, des imaginations ! Ce « point du mari » a  longtemps été non réfléchi, ignoré et traité comme un mythe par les médias mainstream. Par exemple, en France en 2014, lorsque les premiers témoignages voient le jour, les médias s’emparent du sujet et des magazines pour femmes comme Elle signent un article intitulé : « Le point du mari, un vrai scandale ? » Doctissimo, site de santé très consulté en ligne, publie en 2016 : « Accouchement : le point du mari, mythe ou réalité ? » Les deux articles concluent en parlant de malentendus et d’actes non souhaités par le personnel médical. Aujourd’hui, ces récits commencent à être pris au sérieux mais très peu de suites sont possibles face à ces atteintes physiques contre les femmes. Encore une fois, la parole des femmes est annulée, invalidée, même à posteriori.    

On l’a vu dans le témoignage de Flore, le manque d’écoute est bien souvent accompagné d’un profond manque de respect pour celles qui font des choix et qui attendent que ces choix soient respectés par le milieu médical. Certaines expériences restent marquées à vif dans leur vécu, comme le premier accouchement d’Anne, mère de trois enfants en Belgique, qui était mineure à l’époque. Elle a non seulement subi des violences physiques comme se faire attacher, l’épisio et le point du mari, mais elle a aussi dû endurer des violences psychologiques découlant d’une violence verbale invraisemblable remplie de méchanceté… uniquement due au fait d’être mineure.  

« Lors de mon accouchement, pas mal de choses se sont emballées. D’abord, lorsque je suis arrivée à l’hôpital, le fait d’être mineure a influencé considérablement le traitement auquel j’ai eu droit : on parlait de moi à la 3e personne, devant moi, dans des termes peu respectueux. Personne ne me parlait directement. Ensuite, alors que les contractions devenaient très fortes et que j’éprouvais le besoin de marcher, une infirmière m’a traitée d’inconsciente et m’a sanglée sur une table avec le monitoring car je refusais la péridurale. Ma gynécologue n’était pas encore diplômée et peu expérimentée. Je pense qu’elle n’avait pas encore accouché de patiente sans péridurale et que cela la dérangeait. Lorsque je me suis retrouvée sur la table d’accouchement, les infirmières comme la gynécologue s’énervaient sur moi et me criaient que je n’aurais pas moins mal parce que je criais. J’avais demandé à ne pas avoir d’hommes dans la salle durant mon accouchement. J’avais 17 ans. Une infirmière a éclaté de rire et a dit bien fort : « Ça se fait baiser et foutre en cloque à 16 ans puis ça fait des manières quand il faut accoucher ! » Elles ont toutes ri avec elle. Durant le moment le plus difficile de la poussée, deux anesthésistes masculins sont entrés en poussant violemment les portes de la salle et sont restés là, à regarder, alors que même si j’avais voulu une péridurale, cela n’était plus possible. La gynécologue en a profité pour faire une épisiotomie à ce moment-là. Sans rien expliquer. J’ai eu huit points de suture. Quand j’ai eu mes deux autres enfants, ma nouvelle gynécologue m’a dit que la seule chose qui justifiait cette épisiotomie était la formation d’une gynécologue qui devait obtenir son diplôme. J’ai été recousue avec le point du mari. Heureusement, j’ai eu ma mère pour m’aider à me soigner. Sinon, je pense que j’en aurais souffert très longtemps. » 

Ce combo de violences vécues par Anne est marqué par l’insouciance du personnel à son égard, qui empire avec le fait que personne ne lui parle directement, comme pour Flore. Lorsqu’on constate ce genre de situations intenables dans des institutions de santé soi-disant modernes, on se pose des questions sur la capacité d’empathie de ces personnes qui « accouchent des femmes » sans leur parler ou, quand ils le font, ce n’est que pour leur demander de la fermer. On fait taire celle qui crie de douleur mais aussi celle qui pose des choix clairs et concis en faisant appel à ces fameux protocoles et aux dangers possibles de l’accouchement pour installer chez la femme la peur de « faire quelque chose à son bébé ». Les mêmes phrases, des menaces semblables, se répètent en continu pour faire rentrer les femmes dans le moule protocolaire, au lieu de l’adapter en fonction des besoins de la femme et de l’enfant.


Introduction « Enfanter dans les violences »

Série 1 : « De l’envie d’enfanter (ou pas) au fait accompli… »

Épisode 1 « Quand le(s) passé(s) s’invite(nt) dans la grossesse« 

Épisode 2 « Le contrôle du corps gestant »

Épisode 3 « Se préparer à l’accouchement. Contourner les violences ? »

Série 2 : Donner naissance comme expérience violente

Épisode 4 : L’écoute des femmes, ce grand oubli de l’accouchement

Épisode 5 : « Ces femmes (et enfants) qui seraient mort.e.s en couche sans la médecine moderne »

Épisode 6 : Les violences obstétricales comme problème public : quelles réponses politiques ?

Série 3 : La grande (lourde et heureuse ?) délivrance

Épisode 7 : Le post-partum, la violence des séquelles de l’accouchement

Épisode 8 : La violence, c’est nous… mais surtout les autres !

On ne conclut jamais un sujet pareil !




Épisode 5 : « Ces femmes (et enfants) qui seraient mort.e.s en couche sans la médecine moderne »

Lorsque j’ai commencé à préparer ces articles, j’ai ouvert le livre de Marie-Hélène Lahaye, cette espèce de mini Bible des violences obstétricales. En la feuilletant, je suis tombée sur cette citation de l’obstétricien Malinas : « L’obstétrique traditionnelle consiste à surveiller un phénomène physiologique en se tenant prêt à l’intervention à tous les instants. L’obstétrique moderne consiste à perturber ledit phénomène de telle sorte que l’intervention devienne indispensable à l’heure exacte où le personnel est disponible. » La surmédicalisation des accouchements provoque, selon ce que décrit l’autrice, le passage d’un accouchement féminin où la femme prend les rênes de son accouchement à un accouchement masculin avec des pratiques et des protocoles procédant d’un mode de pensée masculin qui s’éloigne totalement de l’événement physiologique et du respect de la femme. La substitution de la médecine aux processus physiologiques ouvre un processus de complications en cascade, comme une sorte d’engrenage entraînant de plus en plus de médicalisation. Nous tenons à mettre en garde les lecteurs.trices de la violence des récits qui vont suivre, qui retranscrivent des scènes très douloureuses vécues par ces femmes.

J’ai pleuré, amèrement, très amèrement, le jour où je me suis rendu compte que ma césarienne n’était pas un sauvetage in extremis de mon bébé qui était en souffrance. Elle n’aurait pas dû être. Mais ce déclic n’est pas venu tout seul. Il a fallu trois ans et demi pour me rendre compte que l’interventionnisme médical avait joué un rôle indéniable dans l’aboutissement de mon accouchement. Je l’ai compris en lisant ce passage du livre de Lahaye, Accouchement, les femmes méritent mieux : « Le simple fait de déplacer une femme en travail de son domicile vers l’hôpital peut provoquer un stress entraînant une hausse d’adrénaline, hormone antagoniste à l’ocytocine indispensable à l’accouchement. Les contractions sont alors ralenties, ce à quoi la sage-femme de service répond par une injection d’ocytocine intraveineuse. Celles-ci deviennent alors violentes, rapprochées et surtout très douloureuses, ne laissant pas la possibilité à la parturiente de reprendre son souffle dans l’étau qu’est devenu son ventre. L’anesthésiste est appelée à la rescousse pour poser une péridurale et apaiser chimiquement la future mère. Cet analgésique engourdit la zone du bassin, perturbant la progression du fœtus, jusqu’à provoquer un blocage de ce dernier dans les voies maternelles (dystocie). »

Deux suites sont possibles : la sortie du bébé avec des outils comme des forceps ou des ventouses, ou la version trash de la césarienne d’urgence au bloc opératoire. « Un autre déroulement classique consiste à provoquer l’accouchement pour d’obscures questions de dates, ce qui entraîne la même cascade d’interventions éventuellement clôturée par une césarienne en urgence au bloc opératoire », continue le texte. Le fait d’avoir exprimé si clairement ces trois processus « classiques », que l’on croit exceptionnels quand on les vit, choque mais surtout peut éveiller une remise en question chez les femmes par rapport à ce qu’on nous a fait croire pendant nos propres accouchements. La cascade des actes médicaux, formule utilisé par Marie-Hélène Lahaye pour décrire une forme de mécanicité dans la médicalisation de l’accouchement, qui perturbent l’accouchement semble être beaucoup moins le fruit d’un trajet personnel et unique que le récit d’une violence institutionnelle qui se répète. Parmi l’ensemble des femmes qui ont parlé pour cette enquête, nous sommes plusieurs à avoir vécu cette cascade infernale qui a mis en péril nos enfants et nous-mêmes.

La peur de sa propre mort et de la mort de son enfant sont la base de la médecine obstétricale moderne, et sur laquelle s’installent de nombreuses violences faites aux femmes pendant l’accouchement. Les actes médicaux qui s’enchaînent portent cette idée sous-jacente : si la patiente ne fait pas ceci, l’enfant peut mourir, la patiente peut aussi mourir. Ceci pousse certaines femmes à accepter des actes médicaux refusés à priori. J’avais fait un plan d’accouchement et j’avais posé une série de choix avant d’arriver à l’hôpital : éviter l’ocytocine, pas de péridurale, demande de permission et d’explication claire pour tout acte. Rien n’a été comme je le voulais. J’ai eu droit à la totale :

« J’avais des contractions depuis 15h le vendredi. Le soir, je n’ai pas dormi de la nuit à cause des contractions, mais c’était encore supportable comme douleur, et je tenais à rester à la maison le plus longtemps possible. Vers 14h le samedi, je demande qu’on m’amène à l’hôpital : je me rappelle des douleurs avec les rebondissements de la voiture sur les pavés, à chaque nid-de-poule – et les Liégeois savent combien il y en a ! Nous avons récupéré une amie qui allait m’accompagner jusqu’à l’arrivée de ma mère qui venait d’Espagne. Le papa a refusé d’assister à l’accouchement. On m’a fait attendre à l’accueil pour l’inscription malgré les contractions, puis, alors que je montais dans l’ascenseur, j’ai perdu les eaux. J’ai essayé d’en parler à une des infirmières qui m’a dit que ce n’était rien, qu’elle allait regarder. Je suis à 3 cm d’ouverture du col. On m’a installée dans une chambre, mise une voie intraveineuse et une infirmière m’a demandé de me raser la chatte et de faire un lavement anal. J’ai refusé et je lui ai parlé du plan d’accouchement que j’avais fait où je refusais certaines pratiques. Surtout, je souhaitais être informée des actes médicaux qu’on voulait réaliser et pouvoir donner mon consentement éclairé. Ça n’a pas plu aux infirmières, ni à l’équipe en général. On m’a installée un monitoring qui me laissait à peine bouger dans la chambre, juste la place pour aller sur un grand ballon qui ne faisait qu’augmenter la souffrance. Je me suis résignée à rester dans le lit. Après deux heures, les infirmières m’ont dit qu’elles allaient m’administrer de l’ocytocine car l’ouverture du col s’était arrêtée – maintenant avec le recul, je comprends mieux pourquoi ! Je cède, par peur et par fatigue, après plus de 26h de contractions. Les contractions deviennent de plus en plus fortes, je me tortille de douleur accrochée à un tissu qui pendouille du plafond. Les infirmières me conseillent de faire la péri, je refuse. Trente minutes plus tard je suis pliée en deux de douleur, je demande la péri et l’infirmière me regarde avec un petit sourire aux lèvres, genre : « Je te l’avais bien dit. » Je me sens encore plus bête ! L’anesthésiste est en bloc opératoire donc il faut attendre au moins 40 minutes son arrivée. Vers 21h, ma maman arrive, et la péri commence à faire effet. Je dors pour récupérer des forces et pour me préparer à l’expulsif.

On me réveille à plusieurs reprises pour des contrôles vaginaux qui sont de plus en plus dérangeants, puis vers minuit je me réveille par l’entrée de plusieurs membres de l’équipe alarmés par le son du monitoring. La cheffe du service vient me parler pour « me convaincre de faire une césarienne », le bébé est en souffrance, bloqué dans le col et son cœur arrête de battre à chaque contraction. Je demande cinq minutes pour consulter ma maman – j’essuie à nouveau des regards désapprobateurs et une réplique que je n’oublierai jamais : « Madame, dépêchez-vous, ce n’est pas encore une césarienne d’urgence mais elle le deviendra bientôt et ce sera trop dangereux. » Ma mère m’engueule, elle critique le fait de prendre mon temps et son discours fataliste me fait encore plus peur. J’accepte. On m’attache en croix à une table d’opération, je tremble de peur, je tremble beaucoup. Je demande un calmant ou au moins à pouvoir bouger mes bras, j’ai trop froid. Ils refusent. Le bébé sort, je ne le vois pas, je ne l’entends pas, je ne sens rien, seulement des tremblements. Ils partent dans une autre salle avec lui. Dix minutes plus tard, ils appellent ma mère pour le récupérer. Elle me l’amène, je ne peux pas le toucher, je suis toujours attachée et je tremble beaucoup trop, j’ai peur de lui faire mal. Je ne me rappelle même pas de son visage. Ma mère amène le petit chez son papa qui était en salle d’attente car on l’avait prévenu de la césarienne. Il a fallu encore 45 minutes ou plus pour me recoudre et j’ai enfin eu droit aux calmants.

J’ai pu toucher mon fils 1h30 plus tard. Pas de peau à peau, pas de mise au sein. Juste un bébé entouré de tissus et une maman traumatisée qui est incapable de se défaire du sentiment d’être nulle et incapable de mettre au monde son fils. Je me suis convaincue du fait que mon corps n’était pas fait pour ça, que je devais faire partie de ces femmes qui sans la médecine moderne auraient péri pendant l’accouchement. »   

Pourtant, selon l’ouvrage de Marie-Hélène Lahaye se basant sur des études récentes, « lors de la naissance respectée, que ce soit à domicile ou en maison de naissance, avec des données semblables par ailleurs, les femmes courent quatre fois moins de risques de voir leur accouchement se terminer en césarienne, sans pour autant conduire à une augmentation du nombre de décès tant pour les mères que pour les bébés ». Peu importe les chiffres ou les preuves scientifiques… On nous dit, tout le temps, à toutes les femmes qui vivent ce déroulement, que notre cas était particulier et que c’était absolument nécessaire. TOUTES. Mais alors il faut se demander : sommes-nous toutes des exceptions ? On voit pourtant une multiplication de témoignages où les femmes et les bébés sont culpabilisés pour la tournure que prend l’accouchement. Beaucoup de ces femmes souhaitent un accouchement le plus naturel possible afin d’éviter toute procédure médicalisée, c’est-à-dire qu’elles fuient l’instrumentalisation de l’accouchement. Par contre, une fois qu’elles sont en travail d’accouchement, elles voient la cascade d’interventions s’ouvrir devant elles sans qu’elles puissent faire grand-chose. Elles ne peuvent rien maîtriser, même pas en cas d’erreurs médicales graves. Marie, mère de deux enfants en Belgique, a aussi vécu un accouchement qui a tourné au cauchemar avec des actes médicaux non désirés : « J’avais rencontré l’équipe et on en avait discuté pour que je puisse avoir l’accouchement le plus naturel possible. Pourtant j’ai eu quasi tout ce que je ne voulais pas : on m’a percé la poche, on m’a administré de l’ocytocine… En fait, c’était assez difficile car c’était le jour de Noël, l’accouchement était vraiment trop long, on m’a fait une première péridurale qui n’a pas fonctionné . Mais ils ne m’ont pas écoutée, ils ne m’ont pas crue. L’anesthésiste n’a pas voulu reconnaître sa faute et ils m’ont laissée dans la souffrance. Ce n’est qu’après le changement d’équipe que le nouvel anesthésiste m’a fait une deuxième péridurale qui a fonctionné cette fois-ci. Puis on m’a dit que c’était un petit bébé hypotonique qui avait du mal à trouver son chemin, ce qui avait compliqué l’accouchement. » Dans son cas, aucun questionnement de la part du service médical sur l’influence de deux péridurales sur le développement de l’accouchement, ni l’usage de l’ocytocine, ni l’ambiance créée autour de la femme. On remet en cause uniquement les capacités du bébé pour expliquer le déroulement de l’accouchement, rien à dire sur la péri ratée. Personne ne s’est excusé. Des traces de cet accouchement traumatique l’ont suivie jusqu’à son deuxième accouchement.

Aurore, mère d’un enfant entre la Tunisie et la France, a dû endurer plusieurs violences pendant son accouchement – solitude imposée, immobilisation, perfusion, introduction de sonde sans demander, violence physique et verbale, culpabilisation, séparation, épisio, ventouse, etc. –  et surtout, elle a dû faire face au questionnement continuel de ses propres choix. En retour, elle a développé une sensation de culpabilité sur le déroulement de l’accouchement qui a entraîné une entrée en souffrance de l’enfant, annoncée par la fatidique alarme du monitoring :

« Arrivée à la maternité, une sage-femme me prend en charge. Je me retrouve dans une sorte de salle d’opération où elle m’examine et me dit que mon col est ouvert à 1, ma poche des eaux fissurée, que je vais accoucher aujourd’hui, vers 18h. Ensuite, elle me pose une sonde urinaire sans me prévenir. Puis elle m’installe un monitoring. Une infirmière me met sous perfusion. Je dis que je ne veux pas de péridurale et que je veux que mon mari soit avec moi. Étonnée de mes choix, la sage-femme commence par me demander si ces idées viennent de moi et me redemande par la suite plusieurs fois de les confirmer. Puis je suis invitée à rester sur le côté gauche. 2h après, le cœur de bébé ralentit et une césarienne d’urgence est envisagée. Je m’y prépare psychologiquement et le cœur revient à un rythme convenable… Alors, je reste comme ça pendant près de 7h, seule sur le côté gauche avec la sage-femme qui ne cesse de venir dans la pièce… Une fois le col à 9, la gynéco arrive. Mon mari peut enfin nous rejoindre… Elle me demande de pousser… puis me demande de me remettre sur le côté gauche et ainsi de suite… 3, 4 allers-retours jusqu’à ce que je ne fasse que pousser et pousser… Ça ne marche pas et c’est long, très long. La sage-femme appuie sur mon ventre, je pousse ses mains… “Laissez-nous faire ! S’il vous plaît madame, poussez, votre bébé est en souffrance. S’il vous plaît madame, s’il vous plaît…” Comme si je ne voulais pas ! J’entends le rythme cardiaque de bébé diminuer, l’alarme du monitoring s’enclencher… Épisio, ventouse… bébé sort enfin et elle l’amène dans la salle à côté. On l’entend pleurer une ou deux minutes après. Mes yeux ne quittent pas la porte fermée où est parti mon enfant ; celle-ci ouvre sur un couloir où un mètre après une autre porte m’éloigne de mon enfant. Quelque temps après, une pédiatre entre tout sourire et vient nous féliciter de notre bébé, 3,600 kg 54 cm et 44 cm de périmètre crânien. Un bébé aux proportions généreuses qui devra pour le moment rester sous oxygène. Mon mari est invité à aller le voir un peu après puis moi je reste dans la pièce… La gynéco reste là, elle me dit qu’elle va me faire des choses désagréables mais qu’elle est obligée. Elle procède au retrait du placenta manuellement et fait les points de l’épisiotomie.

– J’ai fait ce que j’ai pu.

– Ce n’était pas assez, m’a-t-elle répondu.

Elle finira par me dire ensuite que la sage-femme m’expliquera comment allaiter puis elle s’en va. La sage-femme et une infirmière me nettoient… Ça dure longtemps. Gros sac de sable sur le ventre et en avant… Elles déplacent mon lit direction la chambre. Sur la route, l’infirmière dit à la sage-femme « montre lui son bébé », elle ouvre la porte, celle-ci se referme, puis se réouvre avec la sage-femme tenant mon enfant au bout des bras vers moi, j’ai à peine le temps de lui faire un bisou, une seconde pour ne même pas le voir, elle repart avec lui derrière cette porte, qu’elle réouvre tout aussi vite pour tirer mon brancard. Je me retrouve dans une chambre seule, le sac de je sais pas combien de kilos sur le ventre, pas de bébé mais une chaleur tropicale et un silence faisant résonner mes larmes.

J’ai réussi à mener à bien ma grossesse et à gérer la douleur des contractions sans anesthésiant. Mais je n’étais pas préparée à la poussée. Je ne pensais pas que ça serait aussi dur et violent. Peut-être que je suis capable de souffrir mais que je suis nulle à l’effort… Si depuis le début de la journée on m’avait pas mal touchée pour mesurer le col, le moment de la poussée a été les jeux olympiques. J’avais l’impression d’être un vieux saladier dans lequel on vient frapper et frapper la pâte pour qu’elle soit bien fluide. Des fois, avec un couteau, enfonçant bien droit et vite déchirant tout… Ou une cuillère venant racler les bords… Tout était là pour m’abimer et pourtant, elles me voulaient du bien. Je n’étais pas préparée et je pense qu’on ne peut jamais l’être, à ne devenir qu’un moule à gâteau. Sans compter que leur foutu monitoring ne marchait pas avec nous… Elle était censée me dire quand pousser. Mais c’est moi qui au final lui disais quand une contraction arrivait. Je vous laisse imaginer toute l’énergie que ça me prenait… Apparemment mon bébé était sur le côté et avec le cordon autour du cou, en plus de son important tour de tête. Tout cela a créé un scénario d’accouchement nécessitant des manœuvres côté corps médical et un long moment de torture pour moi. Mais après tout, ce ne sont que des violences physiques. Ça finit par partir. Sept mois et demi plus tard je me souviens que j’avais mal, oui, mais je ne ressentais plus les douleurs. Tandis que les violences psychologiques, elles, sont intactes. »

L’accouchement d’Aurore rend compte d’un écart entre un événement formaté par les savoirs médicaux et la capacité naturelle des femmes à accoucher. Études et rapports sur la violence obstétricale montrent que ces actes médicaux sont majoritairement contre-productifs et nocifs pour le déroulement naturel de l’accouchement. Cela a été mis en évidence par Mold et Stein dans The cascade effect in clinical Care of Patients, qui date de 1986 ! Les protocoles médicaux ont très peu changé depuis. 

Michelle Sadler, dans Moving beyond disrespect and abuse: addressing the structural dimensions of obstetric violence, n’hésite pas à parler de pratiques sans base scientifique pour l’épisiotomie et les césariennes. D’autres études s’attardent sur la position de l’accouchement, sur l’immobilisation, sur les effets de l’ocytocine plastique, sur la pression sur le ventre, ou encore sur l’usage de la péridurale et ses dosages. La plupart concluent que seulement certains cas extrêmes, une vraie minorité, nécessitent réellement certains actes. Les taux de césariennes et d’épisiotomies actuellement en Europe révèlent une systématisation qui peut être considérée comme une forme de violence faite aux femmes. Mais il semble (alors) tellement plus facile de culpabiliser les femmes en les renvoyant à leur incapacité d’accoucher. Pourtant la société civile commence à se réveiller sur ces questions et les institutions commencent à écouter les voix des femmes ayant souffert et à réaliser l’importance de ce problème public.


Introduction « Enfanter dans les violences »

Série 1 : « De l’envie d’enfanter (ou pas) au fait accompli… »

Épisode 1 « Quand le(s) passé(s) s’invite(nt) dans la grossesse« 

Épisode 2 « Le contrôle du corps gestant »

Épisode 3 « Se préparer à l’accouchement. Contourner les violences ? »

Série 2 : Donner naissance comme expérience violente

Épisode 4 : L’écoute des femmes, ce grand oubli de l’accouchement

Épisode 5 : « Ces femmes (et enfants) qui seraient mort.e.s en couche sans la médecine moderne »

Épisode 6 : Les violences obstétricales comme problème public : quelles réponses politiques ?

Série 3 : La grande (lourde et heureuse ?) délivrance

Épisode 7 : Le post-partum, la violence des séquelles de l’accouchement

Épisode 8 : La violence, c’est nous… mais surtout les autres !

On ne conclut jamais un sujet pareil !




Épisode 6 : Les violences obstétricales comme problème public : quelles réponses politiques ?

Les violences obstétricales commencent doucement à se faire une place dans l’espace public européen comme un problème auquel il faut répondre politiquement. Les médias, les recherches scientifiques ainsi que les cabinets politiques se penchent sur ce sujet depuis quelques années à la recherche de preuves et de possibles solutions à ce problème multidimensionnel. Certains pays se sont positionnés avec l’instauration d’une loi pour lutter contre cette forme de violence faite aux femmes, notamment le Mexique, l’Argentine ou le Venezuela. Pour l’Organisation mondiale de la santé, ces violences sont devenues une cause majeure depuis 2014, avec la publication d’une série de recommandations. Dans cet article on voudrait se pencher sur une résolution du Conseil de l’Europe du 3 octobre 2019, qui s’est enfin occupé de cette problématique en listant toute une série de préconisations qu’on abordera pour questionner les solutions possibles aux violences obstétricales. En se demandant si ces lois, bien que nécessaires, sont-elles suffisantes pour y remédier ?

La première évocation des violences obstétricales dans le milieu scientifique date des années 1950 avec un article de Sheila Stubbs intitulé « Cruelty in Maternity Wards » dans le Ladies Home Journal. D’autres recherches sont allées dans ce sens dans les années 1960. En France aussi, avec notamment la publication de l’ouvrage de Françoise-Edmonde Morin, le Petit manuel de guerilla à l’usage des femmes enceintes. Les années 1990 ont ensuite été marquées par des études démontrant la possibilité d’un syndrome de stress post-traumatique pour les femmes ayant accouché dans le milieu médical. Depuis, les recherches se sont étendues aux sciences sociales et sciences politiques. On parle alors de diversité des pratiques intrusives, du manque de consentement, de la banalisation des violences et de l’effet des actes médicaux sur le déroulement des accouchements. Même si un travail immense reste à produire, on assiste actuellement à une période où les bases scientifiques nécessaires ont été produites pour ne justifier le recours à la plupart des gestes médicaux que pour des cas extrêmes ou exceptionnels, avec un consentement éclairé de la personne concernée. Si l’Amérique latine est très avancée, l’Europe est à la traîne et a très peu agi dans ce sens. En France, en Espagne, en Belgique et un peu partout en Europe et dans la Méditerranée, la question des violences sort de plus en plus des  seuls milieux féministes pour atteindre un plus grand public, des enquêtes sont menées par des associations féministes, par les hôpitaux eux-mêmes, et pourtant, l’État retarde la mise en place de réponses politiques.

Aller au-delà des lois

Les propositions des instances supranationales promeuvent une approche avec plusieurs entrées en matière, qui semblent se combiner pour faire face à la multi-dimensionnalité de la problématique. Prenons comme exemple la résolution du Conseil de l’Europe. Elle prévoit la mise en place d’un cadre légal sous deux formes de lois. La première est relative au consentement éclairé des patientes et à leur droit à l’information dans toutes les étapes. Si on devait poser une critique à cette proposition, celle-ci rebondirait sur le fait que, comme on l’a vu dans les témoignages, ce consentement ne peut pas être éclairé si les informations sont biaisées et produites par un milieu médical qui détient seul le savoir et le dernier mot. La deuxième prévoit de donner un cadre pour « assurer une prise en charge respectueuse des droits humains et de la dignité humaine, lors de consultations médicales, de soins et de l’accouchement ». La difficulté ici est de savoir comment définir légalement ces actes médicaux et les limites de leurs usages, et qui peut établir ces définitions et sur quelles bases. 

Ces initiatives légales devraient être appuyées par la ratification de la Convention d’Istanbul et sa mise en œuvre, ainsi que celle de la Recommandation CM/Rec (2019)1 du Comité des Ministres sur la prévention et la lutte contre le sexisme. Pour veiller à la prise en charge respectueuse des femmes, la commission européenne recommande d’installer un mécanisme de signalement et de dépôt de plaintes spécifique ; un mécanisme d’examen des plaintes – en-dehors de l’équipe médicale qui a fait l’intervention et du centre pour éviter les conflits d’intérêt ; et finalement proposer un service d’assistance aux femmes ayant vécu des violences obstétricales avec du personnel spécialisé.

En fait, ce qui pose problème avec le fait de sensibiliser les femmes à la dénonciation des violences, c’est que lors de certaines violences comme la cascade d’actes médicaux « pour le bien de l’enfant à naître », il est difficile d’imaginer pour les femmes ayant subi des violences d’aller devant une institution se plaindre de ces agissements de peur qu’on lui réponde que c’est la “norme”: « C’est comme ça et en plus vous êtes ingrate car on vous a sauvé la vie et celle de votre fils. » Comment remettre en question légalement cette cascade d’interventions entraînant des complications ? Comment faire alors qu’on a donné notre consentement soi-disant éclairé ? 

Le cadre légal est accompagné d’une série de prises en charge des ministères de santé et d’égalité afin d’établir un bilan des actes commis dans chaque centre, chaque région et pays – et les rendre publics ! – pour ensuite mettre en place des mesures appropriées. On constate l’absence d’un protocole pour garder une certaine neutralité dans les bilans. Mettons en avant par exemple l’initiative française de création d’un observatoire des violences obstétricales de l’IRASF (l’Institut de la recherche et d’actions pour la santé des femmes français). Le texte de la Commission prévoit la mise en place d’une campagne d’information « des patient·e·s et de sensibilisation sur la prévention et la lutte contre le sexisme et la violence à l’égard des femmes, comprenant les violences gynécologiques et obstétricales ».

La sensibilisation auprès du milieu médical est fondamentale pour pouvoir diffuser les bonnes pratiques. Cela passe par une remise en question du métier via les ordres nationaux des médecins afin d’établir des recommandations pour la prévention des violences. Par exemple, en créant « une commission de promotion de la bientraitance en gynécologie ». Le suivi de ces recommandations peut être envisagé par la formation spécifique des gynécologues obstétriciens.nes pour les sensibiliser – et leur donner des outils pour créer de nouveaux protocoles qui laissent le corps de la femme fonctionner correctement en gardant une sécurité médicale. Les autres membres des équipes doivent être formés pour qu’ils accordent « une place importante à la relation entre le personnel soignant et les patient·e·s, la notion de consentement éclairé, l’égalité entre les femmes et les hommes, l’accueil des personnes LGBTQI, des personnes en situation de handicap et des personnes vulnérables, la communication, la prévention du sexisme et des violences et à la promotion d’une approche humaine des soins ».

Finalement, selon les propositions de la Commission européenne en matière de violences obstétricales, les États doivent garantir un financement adéquat aux établissements de santé afin d’assurer des conditions de travail dignes au personnel soignant, un accueil respectueux et bienveillant (en évitant des actes non nécessaires et le paternalisme en choisissant à leur place, avec des arguments du type : “C’est mieux pour elles.”) des patient·e·s et un accès aux traitements anti-douleurs. On ajoutera que les centres doivent investir dans l’adaptation des services néonataux afin de répondre aux demandes de ce processus physiologique : des salles plus confortables, plus de mobilité, des chaises d’accouchement permettant d’autres positions que le missionnaire, des salles d’accouchement plus agréables et moins stressantes… Il est à noter que toute une série de ces mesures sont déjà d’application/en cours dans certaines maisons de naissance. Ainsi qu’à veiller au bien-être des femmes ayant subi des fausses couches en les plaçant à l’écart du service de nouveaux né.e.s, car le contact de ces femmes avec celles ayant accouché peut entraîner une violence psychologique supplémentaire. 

Les difficultés majeures à la mise en place d’un cadre légal

Aux difficultés légales de définition et de réglementation des violences s’ajoute toute une série de problèmes à l’instauration d’un tel programme. Les coupes dans les budgets de la santé dans tous les pays européens posent aussi des questions sur la viabilité de ces recommandations qui ont besoin de deux choses fondamentales : un financement pour les mettre en place et une bonne volonté des équipes médicales pour créer de nouveaux protocoles en laissant de côté ceux qui provoquent la cascade d’interventions. Le plus difficile, à mon sens, n’est pas la création de nouvelles lois ou de nouveaux protocoles mais leur mise en place, puisque : « l’application de la loi à la violence obstétricale, en tant que forme spécifique de violence, n’a pas été pleinement explorée ni développée de manière significative. Il existe très peu de perspectives juridiques sur la violence obstétricale malgré sa prévalence mondiale », selon les conclusions de Camilla Pickles. Le plus compliqué est de réussir à créer une prédisposition du corps médical, formaté par la médecine masculine interventionniste et infantilisante, à mettre en question ses propres approches et à stopper l’instrumentalisation de la peur pour les appliquer.

Les centres de soins et les médecins eux-mêmes ont des difficultés graves à se remettre en question, même quand ils se penchent sur l’analyse des violences obstétricales. Je voudrais partager un exemple concret auquel j’ai été confrontée lors de la réalisation de cette série d’articles. J’ai assisté à une présentation d’une femme médecin d’un CHU de la Marsa en Tunisie lors d’une journée de plaidoyer de la société civile de ce pays, assez à la pointe médicalement et sur les questions de droits sexuels (avortement, accès à la pilule). À ma grande surprise, des membres de l’hôpital en question ont lancé une étude sur les violences obstétricales au sein de leur institution – une première en Tunisie. Les chiffres étaient déchirants : 77% des femmes avaient subi des épisiotomies, 59% des femmes ayant accouché par césarienne l’ont été en urgence, et une seule avait demandé la péridurale. Face à ces chiffres alarmants, la médecin a décidé de donner un ton psychologisant à son intervention en expliquant pourquoi 48% des femmes avaient vécu leur accouchement comme un traumatisme : le problème, selon cette femme, était uniquement l’absence d’information ou la mauvaise information (obtenue par des proches, par internet ou autres). Le groupe a donc mis en place un atelier d’information des femmes comme SEULE recommandation pour éviter le traumatisme.

Lorsque je suis intervenue pour questionner le biais de l’étude menée par le personnel soignant lui-même (les femmes disent avoir été bien traitées) et sur l’approche psychologisante niant les violences, elle a fini par répondre que : « Oui, l’étude était biaisée. Et que les patientes n’ont pas dit de mal de l’hôpital puisque c’est l’un des meilleurs. L’atelier d’information a permis de leur expliquer pourquoi l’épisiotomie était nécessaire. » (!!!) On a fini par me demander de garder gentiment le silence. 

Les médias tunisiens ont fait écho à cette étude, sans questionner l’angle psychologisant : « Pour sa part, Baya Ben Zina, spécialiste en médecine de famille à l’hôpital Mongi Slim à la Marsa, a révélé que 48% des femmes en Tunisie subissent des chocs psychologiques durant la période de grossesse, faisant savoir que la moyenne mondiale en la matière varie entre 25 et 30%, selon une étude faite sur 172 femmes en 2018. Elle a attribué ce taux élevé à la faiblesse de la culture reproductive chez la plupart des familles tunisiennes, soulignant que l’étude en question avait recommandé la mise en œuvre d’un programme pilote sur la préparation des femmes et de leurs maris à l’accouchement. » Ceci peut paraître un cas exceptionnel lié au pays ou aux médecins en question, mais malheureusement le même constat peut être fait dans d’autres pays où j’ai pu en discuter avec des personnes travaillant dans le milieu médical, très réticent à la remise en cause de protocoles… En invoquant le sacro-saint « danger de mort du bébé et de sa mère », sans citer les études qui prouvent le contraire.  

Aller au-delà… des violences obstétricales pendant l’accouchement !

Les lois actuellement actives en termes de violences obstétricales ont tendance à se concentrer uniquement sur les violences qui ont lieu pendant l’accouchement, alors qu’on l’a vu, les violences se concentrent fortement sur le moment de l’accouchement mais elles sont bien établies aussi pendant les différentes étapes : du moment où l’on songe à avoir un enfant ou à faire une IVG jusqu’à l’accouchement et même au-delà, après la naissance et pendant les années qui suivent.

La grande quantité de recherches sur l’étape de l’accouchement est sans doute un premier pas pour l’ouverture d’une analyse plus large, y compris les violences sociales, économiques, les violences dans l’éducation à la maternité et à la paternité et toute une série d’approches de la violence de genre liée à la reproduction – IVG, avortement, PMA –, à la grossesse, au post partum, au maternage, à l’allaitement… Une longue liste de questions s’ouvre à nous au moment de prendre en charge un petit être humain. Cette approche inclusive devrait aussi tenir compte d’autres formes de conception, d’accouchement et d’évolution de l’enfant dans des contextes non binaires, queer, trans, etc. Toute une série de reformatages sont nécessaires pour avoir une approche de ce processus plus ouverte, plus humaine et moins dans l’instrumentalisation.

Il reste un long chemin devant nous pour supprimer les violences, avec la mobilisation de toute la société. Sans mettre en danger les acquis des femmes en matière d’accès aux soins, d’accès aux antidouleurs et d’accès à la justice…


Introduction « Enfanter dans les violences »

Série 1 : « De l’envie d’enfanter (ou pas) au fait accompli… »

Épisode 1 « Quand le(s) passé(s) s’invite(nt) dans la grossesse« 

Épisode 2 « Le contrôle du corps gestant »

Épisode 3 « Se préparer à l’accouchement. Contourner les violences ? »

Série 2 : Donner naissance comme expérience violente

Épisode 4 : L’écoute des femmes, ce grand oubli de l’accouchement

Épisode 5 : « Ces femmes (et enfants) qui seraient mort.e.s en couche sans la médecine moderne »

Épisode 6 : Les violences obstétricales comme problème public : quelles réponses politiques ?

Série 3 : La grande (lourde et heureuse ?) délivrance

Épisode 7 : Le post-partum, la violence des séquelles de l’accouchement

Épisode 8 : La violence, c’est nous… mais surtout les autres !

On ne conclut jamais un sujet pareil !




La grande (lourde et heureuse ?) délivrance

Jour J + quelques heures/minutes/jours/semaines – en fonction des complications pour la maman ou pour l’enfant – la grande aventure du maternage commence ! Malheureusement, de nouvelles violences apparaissent dans notre quotidien de nouvelle maman : les séquelles de l’accouchement (par césarienne ou par voie basse), la fatigue, les douleurs, les blessures et les soins qui vont avec ; la solitude, la charge mentale du « tout-à-apprendre » qui se traduit par le « tout-à-gérer-en-plus » pour celles qui sont déjà mères. Bien souvent, une violence de plus fait s’immiscer en mode incognito cette peur, cette angoisse de ne pas être à la hauteur de son (nouveau) rôle de maman.

Le milieu médical, les proches, le papa ou encore la société ajoutent un poids de plus sur nos épaules saupoudrées de : « Tu as encore un bébé là-dedans ! » « Tu ne vois pas qu’il a faim/froid/sommeil… Mauvaise mère ! » « Vous n’avez pas assez de lait. » « C’est égoïste de ne pas donner le sein, pauvre bébé. » « Dépêche-toi de te remettre en forme sinon ton mec ira chercher ailleurs. » Ma préférée étant :  « Tu es esclave de ton bébé. » Merci, hein, je l’avais déjà remarqué. Les rendez-vous de contrôles de l’ONE (l’Office de Naissance et de l’Enfance ou équivalent selon le pays), de révision gynécologique, de séances hyper douloureuses de kiné pour le périnée, des vaccins… Tout s’accumule avec les nuits sans dormir, les vêtements à laver, les couches à changer et les pressions subies pour un retour supposé à “la vie d’avant” ; liée (spoiler alert) en partie à ton corps d’avant, ta liberté d’avant et l’égalité qu’il avait pu y avoir dans ton couple d’avant (ou pas).

Les dilemmes auxquels les femmes doivent faire face sont multiples : entre l’amour fou pour son bébé – si tu n’as pas choppé une belle dépression post-partum – et l’envie de le « jeter par la fenêtre » (métaphoriquement, les ami.e.s !) ; entre l’envie de tout claquer et celle de passer tout son temps à regarder son bébé ; entre vouloir baiser et devoir nettoyer ; entre vouloir retrouver les soirées et la fête et être incapable de laisser son bébé à quelqu’un… Cela peut être un vrai cauchemar ! Que le ton humoristique acide ne vous trompe pas, ces violences sont tout aussi importantes que celles évoquées ici, ici ou là (lien vers les articles). Ces violences sont tout aussi importantes car la violence de l’après accouchement reste encore un tabou. L’idéalisation de la maternité – et avant elle de l’accouchement et de la grossesse – dans notre société contemporaine joue un rôle fondamental dans ce qui est vécu comme violent par beaucoup de femmes. Non, le maternage n’est pas un long fleuve tranquille !  Le post-partum demeure un moment très dur. Les deux premières années sont remplies de difficultés et de grandes violences. 

Épisode 7 : Le post-partum, la violence des séquelles de l’accouchement

Les violences médicales et leurs séquelles se concentrent souvent dans la première phase du post-partum, lors de l’hospitalisation où des contretemps peuvent survenir. Il peut s’agir de maladies graves comme des hémorragies, des infections urinaires, des thromboses ou thrombophlébites – lorsqu’on accouche par césarienne, où on nous fait porter des collants de contention (bien moches au cas où on ne se sentirait pas suffisamment moches avec le pyjama de l’hôpital). Ces interventions, pour les mamans ou pour les enfants, sont tout à fait nécessaires à la survie. Pourtant, elles peuvent provoquer des violences. Aux possibles complications pendant l’accouchement s’ajoutent les séquelles. Les blessures d’épisiotomies et de césariennes provoquent des douleurs et une certaine incapacité pour certains maternages. L’estime et la confiance en soi sont fortement touchés par tout le processus de médicalisation et de remise en question des femmes que celui-ci produit.

Les complications peuvent induire une séparation avec l’enfant, à court ou long terme. Cette souffrance a été vécue par Juliette, mère d’un enfant en Belgique qui a perdu beaucoup de sang pendant l’accouchement. Elle a dû subir trois heures d’interventions médicales durant lesquelles elle n’a pu qu’apercevoir son enfant de loin. Les possibles complications de santé de l’enfant peuvent aussi provoquer une séparation, celle-ci pouvant être vécue comme une véritable violence par les mamans, même si elles en comprennent l’urgence. Aurore, mère d’un enfant entre la France et la Tunisie, a enduré cette séparation qui l’a marquée psychologiquement :

« J’ai été séparée de mon bébé à sa naissance pendant quatre interminables heures où je n’ai fait quasiment que pleurer. Je sais que c’était pour son bien qu’il reste sous oxygène. Cela me renvoie au fait que je n’ai pas su gérer l’accouchement. Culpabilité idiote sûrement mais si j’avais mieux poussé, il n’aurait pas été en souffrance. Bref… Pendant ces longues heures, la sage-femme est venue me demander où était le biberon car elle ne le trouvait pas dans le sac de maternité. « Je veux allaiter, il n’y a pas de biberon. » La tété de bienvenue n’avait pas été possible, je voulais retrouver mon bébé pour commencer l’allaitement… Mais ça n’a pas été possible. « Il doit manger car il va être en hypoglycémie. Il n’est pas alimenté depuis hier soir car vous n’avez pas à manger. Dites à votre mari d’acheter un biberon. Bébé prendra le sein plus tard. » Pas le choix donc… Encore pour son bien d’après le corps médical… J’appelle mon mari déjà parti acheter d’autres choses, pour lui demander de prendre un biberon. Il l’apporte. La sage-femme vient me voir et je lui dis que mon mari a acheté un biberon. « On lui a donné à manger déjà. Il ne pouvait pas attendre. » Putain. Ils ont tout fait pour niquer la mise en route de l’allaitement… J’apprendrai plus tard qu’un bébé peut ne presque rien manger les trois premiers jours… »

L’allaitement peut être source d’une infinité de violences, c’est pourquoi l’appui du milieu médical pour le mettre en place grâce aux premières tétées est très important. Les premières tétées permettent de transmettre le colostrum, le premier lait ingéré après l’accouchement, très riche en protéines et en anticorps, bénéfique pour le système immunitaire du bébé.

Toutes les personnes interrogées pour ces entretiens qui ont vécu la séparation pour des problèmes médicaux dès la naissance vivent de façon dramatique ces moments d’incertitude et de solitude. Marie, mère de deux enfants en Belgique, a très mal vécu la séparation de son premier enfant pour « délit de sale gueule » :

« Quand je l’ai eu dans mes bras c’était magnifique, c’est un très beau moment, au niveau physique je crevais de mal, mais le bébé sur moi c’était magnifique. Puis on a suspecté qu’il avait quelque chose et on l’a pris pour faire tout un tas d’examens, du cœur, etc. J’ai angoissé pour qu’au final on ne me dise rien. On m’a seulement donné un rendez-vous chez le généticien. On sème le doute sans te donner d’explications ! Puis, on doit attendre. J’ai passé quinze jours à me demander si mon enfant avait quelque chose. On va chez le généticien qui nous explique que le pédiatre pense que mon enfant a un « délit de sale gueule ». Pour moi, il était magnifique, j’étais à mille lieues de penser que mon fils avait quelque chose. Quel manque d’empathie envers les parents de dire cela comme ça. Le généticien nous a dit que le petit n’avait rien, de rentrer chez nous. Il a eu la décence de ne rien nous dire à ce moment. Je n’étais pas prête. J’aurais fait une dépression. Même si c’est une erreur de sa part, cela a permis de ne pas coller d’étiquettes à mon fils dès la naissance et de le laisser évoluer. »

Deux ans plus tard, Marie apprend que leur enfant a une particularité, ce qui a été un choc. « Ça te secoue. C’était le pire moment de ma vie. Mais mon garçon je l’aime qu’il ait dix têtes ou qu’il soit vert », conclue-t-elle. Elle regrette que son fils ait dû l’entendre. Elle s’inquiète que « cela puisse laisser des traces car il était avec nous devant le médecin. J’ai fondu en larmes devant lui. Je me suis tournée vers lui pour lui dire : ce n’est pas contre toi, je t’aime, je t’aime. » L’indélicatesse des médecins revient très souvent pendant notre longue conversation. Pas seulement du pédiatre, mais aussi d’une sage-femme qui « lui faisait mal en la poussant » lorsqu’elle essayait d’allaiter son fils alors qu’il avait des difficultés à boire au sein : « Cela ne te donne pas confiance. »

De la confiance en soi brisée par la médicalisation

Pour la plupart des femmes, le manque de confiance en soi pendant les premiers jours est un dénominateur commun. Elle est en partie provoquée par la surmédicalisation de l’accouchement et des premiers jours du bébé. Le contrôle du poids du bébé est, par exemple, extrêmement contraignant pour la mise en place de l’allaitement. Après mon accouchement, j’ai tenté de donner le sein à mon fils à plusieurs reprises mais le lait ne montait pas vraiment. J’avais le sentiment d’être en échec. L’équipe médicale m’a obligée à donner du lait à mon fils – j’ai réussi à imposer que cela soit fait avec une petite sonde collée à mon sein pour favoriser une reprise du sein par la suite. Mais ce sentiment de ne pas produire assez, ni d’assez bonne qualité, m’a suivi durant les deux ans d’allaitement, par alternance – par peur et parce que mon enfant était bien gourmand ! Marie Hélène Lahaye analyse d’une façon très intéressante cette perte de confiance en soi très répandue : « De façon sournoise, bon nombre de femmes doivent faire face à des séquelles psychologiques, telles qu’un sentiment d’échec, le deuil d’un accouchement idéal, la perte de confiance dans les capacités de leur corps, voire une dépression comme c’est souvent le cas pour les autres opérations. Les jours qui suivent la naissance apportent leur lot de traumatismes supplémentaires puisqu’en plus de subir la douleur des suites opératoires, les jeunes mères sont confinées dans une impuissance et une dépendance envers leur entourage au moment même où l’arrivée d’un nouveau-né exige un réajustement complet de l’organisation de vie. Elles doivent endurer l’humiliation de demander de l’aide pour leurs besoins les plus élémentaires et, comble de la situation, se trouvent dans l’incapacité de prendre seule leur bébé dans les bras et d’assurer librement les premiers maternages. »

Personnellement, j’ai très mal vécu le besoin d’assistance à cause de la césarienne à l’hôpital car je ne pouvais rien faire toute seule. J’étais à la merci des commentaires et des humeurs des infirmières : « Je me suis réveillée à l’aube avec les pleurs du bébé, j’essaie de me soulever pour le prendre dans mes bras et une forte douleur traverse mon bas ventre, la césarienne. Je suis seule car j’ai dû prendre une chambre collective (faute de moyens pour me payer une individuelle) et les accompagnateurs sont interdits ! Je dois appeler une infirmière et regarder mon fils pleurer pendant de longues minutes jusqu’à ce qu’elle arrive pour me le donner. Je l’allaite, il s’endort sur ma poitrine. Une infirmière qui passe me dit de le déposer dans son lit, j’exécute. Après trois appels à l’infirmière car il se réveille tout le temps, je décide de le garder dans mon lit. Une autre infirmière me dit de façon très brusque et maladroite : « Mettez-le dans son berceau, vous allez l’écraser. » Cette fois-ci, je me fâche et je l’engueule pour m’avoir dit un truc pareil. Que bien évidemment cette remarque avait quelque chose à voir avec mon surpoids. Elle me parle de la mort subite du nourrisson pour contourner la chose et pour me faire bien peur. » Cette infirmière a encore une fois nourri ce manque de confiance en soi qu’on essaie de cacher et dont on doit se défendre pour parvenir à faire ce qu’on pense être le mieux pour notre enfant. Ce n’est qu’au bout d’un mois après la naissance, avec une fatigue immense, que je mets son commentaire de côté pour faire du « cododo » (dormir avec le bébé dans le même lit). J’ai ressenti un énorme soulagement car l’allaitement sur demande pouvait alors se dérouler sans que je me réveille totalement, tout en me permettant de récupérer un peu de la fatigue.

Si les soins et la dépendance demeurent des thématiques très peu abordées, la réalisation d’épisiotomies et de césariennes laisse des blessures qu’il faut soigner et qui peuvent s’infecter voire provoquer des douleurs insupportables. Dans le cas de Fatoumata, mère de deux enfants entre la Guinée et la Belgique, les services médicaux ont oublié de lui retirer un point de suture : « On fait l’épisiotomie et j’ai eu très très mal pendant longtemps. Ils avaient oublié de faire l’ablation d’un point sur deux. C’était gonflé pour la partie du périnée. C’était trop serré, c’est moi qui ai demandé. J’avais trop mal. » Flore, mère de deux enfants en France, a dû faire une rééducation du périnée suite à un “point du mari” dont elle n’était même pas au courant : « C’est la sage-femme que j’ai rencontrée pour la rééducation après le premier accouchement qui me l’a dit. Je ne savais même pas que ça existait ! C’est grâce à elle que j’ai réussi à affirmer mon choix de non épisio pour le deuxième accouchement et c’est grâce à la petite déchirure naturelle que ce fameux point du mari a donc sauté à l’accouchement de mon second. J’ai eu tellement mal à chaque rapport entre les deux accouchements, c’était vraiment dur ! J’ai dû faire plus de 50 séances de kiné. »

Le travail avec le kiné a été un lourd fardeau à porter pendant plus d’un an pour Juliette, mère d’un enfant en Belgique. Sa rééducation périnéale a été un continuum de séances de kiné très douloureuses, suivies d’une multitude d’autres techniques pour essayer de retrouver une certaine “normalité”, jusqu’à laisser tomber l’affaire à cause d’une prise en charge médicale déficiente :

« Le suivi post accouchement a été catastrophique. Les muscles ont été sérieusement éprouvés par l’accouchement. J’ai été suivie par des kinés pendant un an ; toutes les séances étaient douloureuses, il m’arrivait parfois de saigner ou d’avoir mal jusqu’à la fin de la journée. Les rapports sexuels ont été douloureux pendant une dizaine de mois. Comme la progression semblait limitée, j’ai été aussi redirigée vers un autre type de suivi. J’ai testé la sophrologie, la kinésiothérapie et l’hypnose, sans grande conviction ni grand succès. Moralement, c’était très difficile de voir que la situation ne s’améliorait pas, et que personne ne semblait pouvoir y faire grand-chose, à part me dire que c’était « psychologique ». Au bout d’un an, j’ai eu un bilan à l’hôpital avec une médecin pour décider s’il était nécessaire de poursuivre les séances de kiné (ça faisait un an de suivi, et ma fille avait déjà 15 mois). Le bilan n’a même pas eu lieu : elle m’a demandé un peu de raconter le passif, et balayé très rapidement le problème : si les séances de kiné étaient douloureuses, il suffisait d’arrêter la kiné (alors que les douleurs se manifestaient aussi en cas de stress ou de longues journées). J’ai fondu en larmes dans son bureau ; elle a conclu à une dépression post-partum et a voulu me rediriger immédiatement vers les urgences psychiatriques pour que je sois reçue et qu’on me donne un traitement médicamenteux. J’ai décliné et je suis partie. Je n’ai repris aucun suivi. J’ai parfois encore un peu mal, mais je ne me sens pas prête à reprendre quoi que ce soit pour le moment. C’est dans le suivi post-grossesse que les choses auront été les plus violentes et les plus difficiles. »

La dépression post-partum peut être évoquée pour expliquer toutes sortes de symptômes que les médecins n’arrivent pas à expliquer « médicalement parlant ». Pourtant, cette maladie, qui est de plus en plus reconnue chez les mamans, demeure une problématique importante du post-accouchement qui est de plus en plus étudié, mais très peu questionné. 

Baby blues et dépression post-partum

« J’ai eu un gros coup de mou le 3ème jour à la maternité. La sage-femme l’a vu tout de suite en parlant avec mon compagnon. Notamment par rapport aux visites pendant l’hospitalisation, très peu de personnes sont venues dire bonjour, du coup j’ai bien déprimé. Même mon compagnon, je voulais le foutre dehors ! », se rappelle Chloé lorsque je l’invite à me raconter comment s’est passé l’après l’accouchement. « Je me suis sentie en tout cas autorisée à le vivre, reconnue. » Il s’agit de ce qu’on appelle communément le baby blues, une forme de dépression que les médecins lient souvent aux hormones. Mais selon Marie-Hélène Lahaye : « La médecine a du mal à expliquer les raisons de cet état, et évoque souvent une cause hormonale. C’est simple, lorsqu’une femme a un comportement incompréhensible, c’est toujours d’origine hormonale. Étrangement, personne, surtout pas le monde médical, n’évoque le lien entre la dévalorisation qu’elles subissent pendant l’accouchement et les doutes sur leurs capacités qu’elles éprouvent dans les jours qui suivent. Si les femmes ont un comportement erratique et inconséquent, ce doit être dans leur nature profonde. Ne cherchez pas plus loin, on vous a bien dit qu’elles sont d’inconscientes idiotes. » J’avoue avoir cru naïvement à cette explication des hormones. Puis j’ai été me renseigner pour voir ce qui se cachait derrière ce fameux baby blues et la dépression post-partum, décrite comme une forme plus sévère de la même maladie.

Les différences entre ces deux maladies ne sont en fait pas mineures. On peut même parler de trois maladies puisqu’il existe aussi une dépression prénatale. Cette dernière, selon Naîma Boukhlafa, peut être provoquée par « la maternalité, le deuil développemental et le conflit esthétique (qui) ont de commun le potentiel dépressiogène, engagé dans le développement psychoaffectif que traverserait la femme ». Le baby blues à la différence de la DPP (dépression post-partum) apparaît entre le troisième et le dixième jour après l’accouchement sans que la maman n’ait de psychopathologies sous-jacentes et ne dure pas plus d’un mois. Certains symptômes sont communs, notamment le fait de pleurer, d’avoir des insomnies, de se montrer hypersensible et fortement irritable (la moindre chose après une si dure épreuve, mais passons). Le baby blues touche une plus large population que la DPP. Cette dernière apparaît beaucoup plus tard, après un ou deux mois, et les symptômes sont plus nombreux, plus sévères et avec des conséquences plus fortes pour la femme et son entourage.

Dès qu’on s’attaque aux causes de la DPP, une panoplie assez impressionnante d’articles scientifiques s’ouvre devant nous. Les approches du sujet sont très diverses et présentent même des résultats contradictoires ! Les chercheurs pointent du doigt l’influence du stress, de la vulnérabilité préexistante, des gènes porteurs de la dopamine, le manque de vitamines, l’adaptation évolutive de la mère face à une tension entre la survie du bébé et l’investissement nécessaire dans le maternage, le manque de soutien social ou encore la modification des hormones féminines pendant la grossesse. D’autres études montrent au contraire qu’aucune corrélation ne peut établir le lien entre les hormones et ces troubles. L’exposition à de l’ocytocine de synthèse pendant l’accouchement augmente aussi de plus de 30% les risques de dépression post-partum, selon Kroll-Desrosiers. Cela veut au moins dire que si les hormones jouent un quelconque rôle, d’autres facteurs sont à prendre en compte, notamment le système d’accouchement masculin – avec la perte de repères pour la femme –, les attentes souvent illusoires autour de la maternité qui créent un sentiment d’incapacité ou encore le manque de soutien social dans une société de plus en plus individualiste.

Les femmes sont pourtant très peu investies dans la dénonciation des violences physiques et psychologiques post accouchement, qu’on tend à minorer, voire à garder en nous. Les conséquences peuvent en être très profondes et souvent enracinées dans la peur de ne pas être une bonne mère. L’écart entre l’idéalisation des femmes qui accouchent, qui se prennent en photo rayonnantes trois heures après et qui tiennent des discours remplis d’or et de paillettes sur le post-partum et l’accouchement est immense quand on les compare à nos propres expériences remplies de loques, de mastites (infections mammaires), de serviettes hygiéniques de grand-mère, de ventres qui pendouillent, de cicatrices, d’infirmières qui nous lavent car on ne peut pas bouger et de cernes marquant notre fatigue extrême. 

La puerperalité, période allant de l’accouchement au retour des règles, est un processus où nos organes se remettent à leur place, notre utérus revient à sa taille par de mini contractions, nos seins gonflent et dégonflent en quelques minutes, le lait coule, nos capacités à materner se développent. C’est aussi un moment de mise en place d’une nouvelle dynamique de famille, de visites intempestives et rarement adaptées… C’est tout un monde duquel on ne montre qu’une infime partie de « bonheur » et de « plaisir », laissant de côté, caché, un vécu violent qui peut nous hanter car il ne correspond pas à la représentation « normale » de la maternité qu’on a pu nous vendre.


Introduction « Enfanter dans les violences »

Série 1 : « De l’envie d’enfanter (ou pas) au fait accompli… »

Épisode 1 « Quand le(s) passé(s) s’invite(nt) dans la grossesse« 

Épisode 2 « Le contrôle du corps gestant »

Épisode 3 « Se préparer à l’accouchement. Contourner les violences ? »

Série 2 : Donner naissance comme expérience violente

Épisode 4 : L’écoute des femmes, ce grand oubli de l’accouchement

Épisode 5 : « Ces femmes (et enfants) qui seraient mort.e.s en couche sans la médecine moderne »

Épisode 6 : Les violences obstétricales comme problème public : quelles réponses politiques ?

Série 3 : La grande (lourde et heureuse ?) délivrance

Épisode 7 : Le post-partum, la violence des séquelles de l’accouchement

Épisode 8 : La violence, c’est nous… mais surtout les autres !

On ne conclut jamais un sujet pareil !




Épisode 8 : La violence, c’est nous… mais surtout les autres !

Les premiers moments de la maternité sont marqués par une violence sociale très forte envers les mamans qui supportent au quotidien des critiques féroces sur leurs choix et des « conseils » non demandés sur la « Bonne Façon » de materner, qui change bien évidemment en fonction de l’interlocuteur. Tout le monde a une opinion, mais très peu se mettent à disposition des mamans pour leur donner un vrai coup de main. Situation typique : tu as ton gamin qui pleure comme un fou pendant que tu fais la file dans le supermarché et, forcément, quelqu’un vient te dire que ton gamin a faim/froid/chaud/sommeil, que c’est pour cela qu’il pleure, mais aucune de ces personnes ne te dira de passer devant pour que tu puisses soulager au plus vite ton enfant. Et cela arrive dans le bus, dans la rue, à la crèche, voire dans ta propre maison avec des proches. 

Pendant qu’elles reçoivent des tonnes de paroles très peu bienveillantes et des conseils des « MadamesJeSaisToutEtToiT’esNulle », les nouvelles mamans supportent aussi le poids de l’extrême fatigue du maternage, des nuits sans dormir, des tâches qui s’accumulent, des rendez-vous médicaux à répétition, etc. Les préoccupations des mamans pendant ces premiers mois de maternité sont multiples : charge mentale, veille sur l’enfant, la maison, gérer la famille, le couple, le corps, la sexualité, etc. Et ces préoccupations risquent de se multiplier continuellement à cause de la remise en question perpétuelle de leurs choix et leurs manières de materner. Poussées très souvent à bout, beaucoup vivent des situations extrêmes psychologiquement et physiquement.

Cette grand solitude appelée maternité 

Beaucoup d’entre elles témoignent d’un sentiment aigu de solitude et d’incompréhension dès le premier jour après l’accouchement, notamment à la maternité lorsque le compagnon doit rester à la maison pour garder les autres enfants comme Chloé, maman de deux enfants en Belgique, qui racontait le lien entre la solitude et son baby blues. De son côté, Ana, maman de deux enfants aussi en Belgique, a fort ressenti cette solitude dès l’accouchement car les pères de ses enfants ont refusé de les reconnaître : « C’est très difficile à expliquer. Pour le premier c’est une découverte, un truc nouveau. Il y a déjà l’angoisse de ça. Donc quand j’ai appelé son père je cherchais du réconfort. Pour le second je savais à quoi m’attendre, je n’avais plus besoin de réconfort. J’étais arrivée en mode warrior pour accoucher. J’ai pris le bus pour m’y rendre. J’étais très sereine. Je n’ai même pas le souvenir d’avoir eu des douleurs ni de souffrance. C’était un peu « machinalement », genre « fais ton truc et casse-toi ». Pour le premier, c’est ma mère qui m’a déposée à l’hosto mais elle a dû partir. Pour le deuxième j’étais vraiment seule. Rien à voir avec l’accouchement en soi, mais j’ai l’impression que tous ces moments où j’ai dû gérer seule, ça ne m’a pas rendue plus forte, ça m’a affaiblie. C’est bizarre, pourtant je suis consciente de ce que j’ai accompli. Parce que tu encaisses des coups, pas des coups physiques mais psychologiques… Mais ça reste des coups, ça t’assomme. Je commence maintenant à voir un psy pour cela. » 

Pendant la maternité, le fait de ne pas avoir une famille et/ou un compagnon(e) qui te soutiennent provoque un effet terrible sur le quotidien, sur la vie des femmes pendant les premières années de maternité. Marie, mère de deux enfants en Belgique, n’avait pas de soutien de sa famille ni de celle de son compagnon. « Ça a été hyper dur. J’ai pleuré de solitude, de fatigue… Je manquais cruellement de quelqu’un qui prenne soin de moi. J’avais besoin d’en parler et on n’en parle pas assez, c’est un tabou ! » Même lorsque ces femmes sont accompagnées par le père, par la famille ou toute autre personne de son entourage, le sentiment de solitude est toujours là. Il s’ajoute à cette longue liste de préoccupations. Malika, mère d’un enfant en France, peut en témoigner :

« Ça a été fort dur aussi de vivre avec tous les sentiments contradictoires qui m’ont traversée : entre l’amour immense qui m’envahissait, l’émotion en regardant le bébé si petit et vulnérable, le besoin de le sentir près de nous, mais aussi le sentiment de perdre ma liberté, ma spontanéité et la vie à deux avec mon compagnon qui me plaisait beaucoup, l’impossibilité de participer à diverses activités socioculturelles qui m’intéressaient, l’espèce de plénitude que tout le monde décrivait (« ce n’est que du bonheur ») mais qui ne m’arrivait absolument pas, la solitude pendant l’arrêt de maternité (le terme congé est aussi très violent parce que ce n’en est clairement pas un !).Finalement, dans les difficultés post naissance, cette solitude amène tout un lot de charges difficiles à vivre : l’allaitement me rendait indispensable donc, si mon compagnon pouvait continuer ses activités en solo, pour ma part, je me sentais cloîtrée. » 

Finalement, les sentiments contradictoires dont parle Malika sont constants dans les récits des femmes recueillis, lorsqu’elles sont confrontées à la maternité. « La violence a posteriori c’est d’être prise entre deux trucs : le fait de dire que tout est merveilleux, et ça l’est, et le fait de dire que c’est dur et que parfois tu as envie de le jeter par la fenêtre ton gosse », raconte Chloé, maman de deux enfants. Peu de femmes avouent ce sentiment de dépassement. Pourtant il est bien normal – tant qu’on ne jette pas vraiment l’enfant par la fenêtre. Les conflits moraux entre ce que l’on veut pour nous et nos enfants et la réalité de la maternité (et de la paternité) demeurent quelque chose de très courant. Je suis passée par ces moments, et à chaque fois que l’une de mes connaissances tombe enceinte ou accouche, je répète la même chose : « Si tu pètes un plomb ou que tu as envie de jeter le bébé par la fenêtre ou si tu as besoin, appelle-moi ! » Mais personne ne m’appelle – et ce n’est pas qu’elles ne m’aiment pas ! Dès qu’on se croise à nouveau, j’ai souvent comme retour : « J’ai failli t’appeler… » On discute alors de toutes ces merdes qui leur sont arrivées pendant les premiers mois de leur bébé. Et c’est toujours la même remarque : « Tu as eu ça aussi ? C’est normal ? On a l’impression que les enfants des autres font leurs nuits dès le deuxième mois, qu’ils font ceci, qu’ils font cela et le nôtre non ! » J’ai demandé pourquoi le téléphone restait silencieux malgré mes alertes sur la fatigue et la solitude. Une des mamans m’a directement répondu : « Tu ne le fais pas parce que tu te mets la pression, tu as la fatigue, tu culpabilises et tu n’as pas envie de déranger les autres. »

On se sent aussi parfois comme des « esclaves » de nos enfants, car certains choix comme l’allaitement peuvent demander des efforts supplémentaires. Malika, mère d’un enfant en France : « Ce qui a par contre été très difficile pour moi, c’était le sentiment d’être indispensable à la survie d’un petit être complètement dépendant de moi à cause de l’allaitement. Je n’avais qu’une trentaine de minutes entre chaque tétée (mon fils buvait toutes les 1h30 le premier mois, et restait 45 minutes au sein – je pense que mon débit n’était pas suffisant mais personne n’a pu le confirmer…). J’avais donc très peu de temps entre deux tétées et je me sentais esclave de lui. Je n’avais pas de raison socialement acceptable pour passer au lait en poudre : je n’avais pas de douleur, mon fils prenait du poids correctement… Je vivais assez mal l’idée d’arrêter, en pensant que c’était à la fois très pratique d’avoir un garde-manger en permanence sur moi et sûrement bien pour son immunité. Si j’arrêtais, c’était pour retrouver une forme de confort personnel et ça me culpabilisait. Personne ne m’y a contrainte, même implicitement. Je pense pourtant que j’avais bien intégré les normes sociales actuelles « pro-allaitement ». »

Les normes sociales « anti-allaitement » utilisent justement la question de la « maman esclave de son bébé » pour pousser à l’arrêt de l’allaitement « pour le confort de la maman » qui n’avait pourtant rien demandé. Moi, par exemple, j’ai eu une mise en place de l’allaitement très difficile avec des douleurs qui me faisaient crier à chaque fois que mon fils tétait, j’avais des crevasses et des fissures qui saignaient. Il y avait même du pus ! J’ai été très mal conseillée pour l’allaitement donc j’ai dû porter des téterelles en plastique au bout des seins pendant trois mois. La nuit de Noël, mon frère est monté dans ma chambre chez mes parents où j’étais avec mon fils de deux mois, en train de l’allaiter à moitié à poil, en crevant de douleur et avec une mine épouvantable. Il a jugé nécessaire de me dire que j’étais « l’esclave de mon fils et que je devrais arrêter l’allaitement et sortir faire la fête toute la nuit »… L’allaitement est un champ de bataille. Les mères doivent batailler pour faire respecter leur choix. Idem pour les pleurs, le cododo, la nourriture, le sucre, les écrans, et toutes les autres questions « brûlantes » de la maternité où deux camps s’affrontent sans pitié, indéfiniment.

L’enfer, c’est les autres

« La maternité est pleine de violences de tous types, que l’on vit soi-même et que les autres nous renvoient. Pour soi, déjà on souffre physiquement, sans compter la fatigue qui n’aide pas à avoir les idées claires. Culpabilité, remise en question, isolement…Je préfère 1000 fois ma propre détresse que ces constantes petites bagarres que le quotidien m’inflige. Que ce soit avec les proches, l’entourage plus éloigné ou ne serait-ce qu’un foutu passant dans la rue, tout le monde a toujours quelque chose à dire sur comment s’occuper de mon enfant. Ça va d’un simple jugement au pire du pire, la prise d’initiative.Exemple avec une seule et même situation : un va dire qu’il fait chaud et que bébé est frileux… Un autre va carrément le dévêtir. Les gens, du jour au lendemain, se mettent à faire de l’ingérence dans ta vie, à remettre en question tes idées et te prendre de haut… C’est totalement fou. Je pense ici au sujet de l’allaitement qui est riche en idées reçues ! C’est incroyable ce que j’ai pu entendre comme connerie, de personnes pourtant intelligentes mais qui répètent tristement les stéréotypes de leur pays et générations », se dit Aurore, mère d’un enfant entre la Tunisie et la France. Elle le vit au quotidien, comme des centaines de femmes qui voient leurs choix réduits à néant, qui souffrent d’une remise en cause constante de leur rôle de maman et qui finissent par se confronter à l’entourage proche :

« Comment ça peut venir à l’idée de donner du gâteau d’anniversaire plein de crème sucrée dégueulasse à un bébé de 6 mois qui commence à peine la diversification alimentaire avec des légumes… Ou un morceau de pomme crue car quelqu’un a vu que tu pratiquais la DME (diversification menée par l’enfant)… Dès que cette période de diversification commence, c’est vérifier tout le temps que personne ne lui donne rien. Comme si mon enfant était le cobaye de leur jeu… de leur propre avis… de leur ennui… Être mère c’est se méfier de tout le monde. C’est répondre systématiquement à la question : « Fait-t-il ses nuits ? » C’est écouter des soi-disant vérités sans avoir rien demandé. C’est apprendre à sourire et être diplomate… C’est prendre sur soi, constamment, avec des proches qui ne comprennent pas et à qui on doit éternellement mettre des limites face à cette fichue prise d’initiative. Être mère c’est faire face, chaque jour, à un étranger ou dans sa propre famille, à des situations diverses et variées qui remettent en question le rôle mère/enfant. J’aimerais m’en foutre et laisser faire, mais je n’y arrive pas. Certains jours, c’est digne d’un cauchemar, à l’image de la pomme donnée à bébé sans aucune connaissance en amont sur la DME… D’autres jours, c’est vraiment drôle. Exemple ? Bébé vient de manger et ronchonne en attendant de faire son rot et quelqu’un te dit : « Il a faim. Pauvre bébé, maman te donne pas à manger. » La majorité du temps, les gens sont vraiment à côté de la plaque. Mais ils affirment leur idée, y croyant dur comme fer, avec un aplomb incroyable. Un autre exemple, bébé pleure et tu dis qu’il est fatigué. Les autres vont dire : « Non, il a faim. Non, il a soif. Non, il a ça ou ça… » Comme si c’était juste pour te contredire. Comme si eux savaient car ils ont eu un enfant avant toi, ou bien plusieurs alors ils sont confirmés. À la fin, ils vont dire qu’il a sommeil. Mais la mère n’avait pas raison. C’est le temps qui est passé qui leur a donné raison à eux. « Maintenant, oui, il a sommeil. Avant, non… » 

Après, de tout ça, on en rigole… Les mots ne sont pas bien importants au final. Au début j’expliquais mes choix. Après je faisais mine d’être d’accord avec certains pour ne pas rentrer dans un débat. Maintenant je dis non et ne discute pas. C’est malheureux cette dictature mais il faut bien ça avec toutes ces putain de personnes qui prennent des initiatives avec ton enfant. Le non catégorique et l’isolement sont les moyens d’agir quand certaines personnes te bouffent trop d’énergie… Je préfère une journée tranquille à la maison seule avec bébé qu’une sortie où il faudra que je surveille et me batte avec tous ceux qui auront mon enfant dans leur bras. Et je ne suis pas si folle que ça, si possessive que ça. Je sais bien que c’est pour toutes pareil. On imagine des choses pour notre bébé et on fait en sorte que ça se passe. Mais on ne peut pas tout maîtriser. »

Caro, mère d’un enfant en Belgique, ne fait que confirmer le constat de la violence des relations avec le monde extérieur, avec les proches et les moins proches, et surtout par rapport à ce sentiment d’appropriation du bébé :

«Mais le plus dur, je pense que ça a été le rapport au monde extérieur. Là où tu as envie de prendre le temps de découvrir ton bébé, tu oscilles entre médecins, visites et conseils en tous genres. « Tu ne devrais pas rester enfermée », « l’allaitement c’est pas terrible », ”donne-lui des biberons tu verras il dormira mieux », « des biberons, des biberons ». Puis cette manière qu’ont certains de te signifier que ce bébé est aussi à eux et qu’ils ont aussi le droit de faire ce qu’ils veulent. Même moi je ne me donnais pas ce droit « de faire ce que je voulais » de ce petit humain, du coup ça m’est apparu comme super violent. J’avais l’impression qu’ils parlaient littéralement d’un jouet ou d’un prolongement d’eux-mêmes avec lequel il s’agissait de faire ce qu’ils voulaient. J’exagère un peu mais on n’est pas si loin. D’un autre côté, on était à fond dans l’hyper remise en question, considération du petit, doute autour du rôle de parent. Et c’est peut-être hors sujet mais l’organisation du monde social me paraît aujourd’hui encore violente par rapport à un idéal de maternité. Reprendre le travail, devoir confier ton enfant, savoir qu’il entrera sans doute à l’école dans trois ans dans un système violent… Je m’écarte peut-être trop. C’est juste que le monde me semble peu « enfant friendly », les idéaux qu’on nous vend en sont loin aussi, ce qui ne rend pas toujours la maternité ou la paternité simple à vivre. »

En général, beaucoup de femmes constatent ce manque de préparation pour affronter l’extérieur et la remise en question quotidienne de « la place des bébés », ce qui peut très fortement changer d’un pays à l’autre. Par exemple, en Belgique, rentrer chez soi au-delà de 19h en plein hiver avec son bébé peut être très mal vu par les passants – j’ai eu des remarques et pas mal de commentaires dans ce sens – alors qu’en Espagne on peut facilement trouver des bébés endormis à 22h dans le bruit d’un café sans que cela ne choque personne. Ceci-dit, ces derniers seront hyper choqués de te voir promener ton fils dans la neige ou la pluie, alors qu’en Belgique c’est la norme. Toutefois, on peut constater l’existence d’une certaine stigmatisation des enfants et des bébés dans toutes les sociétés modernes. J’aime bien la réflexion de la psychanalyste Simone Korff-Sausse à ce sujet : « L’enfant a mauvaise presse dans notre société. On répand une image péjorative de “l’enfant-roi” : petits tyrans, gâtés par des parents qui se plient à toutes leurs exigences. En réalité, ils sont confrontés à des situations complexes créées par des adultes absorbés par leurs soucis professionnels ou leurs problèmes de cœur. Enfants accablés par le poids des angoisses parentales, investis de la mission de réussir dans un contexte social difficile. Enfants programmés, sommés de répondre à l’image d’un enfant idéal… Pas si roi que  cela ! L’enfant est en même temps celui qu’on attend avec passion, au point que le “droit à l’enfant” est devenu un enjeu politique. Mais, le bébé est aussi de plus en plus celui qui dérange. »

À la recherche des choses perdues…

Retrouver son corps d’avant, récupérer sa libido d’avant, récupérer sa liberté d’avant, retrouver l’égalité dans le couple (d’avant ?), reconquérir sa place dans le boulot… Les injonctions après l’accouchement sont légion ! La question du corps revient beaucoup, comme pendant la grossesse, car les changements sont très visibles et la pression sociale très présente sur la question. Caro, mère d’un enfant en Belgique, pointe ces changements comme source d’une grande violence : « Autre grande violence, les changements corporels. » Certaines femmes vivent une forte détérioration de leur relation avec leur propre corps, ce qui  finit par prendre une place non négligeable dans leur malaise. Juliette, mère d’un enfant en Belgique, souffre de ce traumatisme : « Le rapport à mon corps, qui était déjà très compliqué avant même d’être enceinte, s’est vraiment dégradé. Non seulement mon corps a changé, mais il a été tellement douloureux pendant tellement de temps, qu’il ne m’inspire plus que des sentiments très négatifs. Un peu comme si tout ce qui n’allait pas s’y inscrivait. Toutes les formes de violences vécues avant, pendant et après la naissance, qu’elles soient physiques ou psychologiques, passent très clairement chez moi par un rapport au corps particulièrement conflictuel. »

Quel que soit leur rapport à leur corps, toutes les femmes souffrent de la pression à devoir  récupérer « celui d’avant ». Mais elles n’ont rien « perdu » ! La grossesse vous transforme. Or, les pressions de l’esthétique actuelle veulent en éliminer toute trace, ce qui est impossible pour une grande partie de la population féminine ayant des cicatrices, des vergetures, des cernes, des kilos, des cheveux qui tombent, des dents fragilisées et un grand nombre d’autres marques que la grossesse imprime (pour toujours ?) dans nos corps.

On doit aussi retrouver une vie sexuelle rapidement au grand risque « que ton homme aille voir ailleurs » ! Peu importe ta libido, ta douleur pendant les relations sexuelles ou encore ta fatigue… Marie, mère de deux enfants en Belgique, affirmait que sa tante l’avait traumatisée avec cette phrase sur le sexe après l’accouchement. Elle s’est forcée. Après le deuxième accouchement, elle a su se défaire de cette injonction et a développé sa sexualité en fonction de son envie. Son homme a respecté ses choix. 

Beaucoup de femmes m’ont témoigné de bonnes réactions de leur compagnon à l’égard des relations sexuelles. Certaines affirment avoir récupéré rapidement leur libido alors que d’autres pas du tout à cause des douleurs insupportables. Toutefois, certaines ont subi une violence terrible de la part de leur mari ou petit-ami, qui leur ont mis la pression pour avoir des relations malgré les douleurs. Flore, mère de deux enfants en France, a subi de nombreuses violences ayant eu pour effet de ne plus se reconnaître :

« Après la naissance de mon aîné, ce qui a été très très dur, c’est la cicatrisation de cette foutue épisiotomie, justement. J’avais mal non-stop. Alors l’idée d’envisager une vie sexuelle était impossible. Mon compagnon a été patient quelques semaines… Et puis son impatience a pris le dessus. Ce n’était pas grave à ses yeux que j’aie un peu mal lors de nos rapports. Il fallait quand même que l’on fasse l’amour, malgré les douleurs, et malgré mon état de fatigue plus qu’avancé. J’ai été l’ombre de moi-même pendant 7 mois après la naissance de mon fils, mais il fallait quand même que je me montre femme, mère, amie, fille, sœur, et je me suis laissée envahir par ces injonctions. Avec le recul, j’ai dû faire une dépression post-partum, mais ce n’est qu’une supposition…. Je ne me reconnaissais pas dans le miroir, comme si mon esprit était le même mais avait été transporté dans ce corps qui n’était pas le mien. Même mes odeurs corporelles je ne les reconnaissais plus. Je n’ai jamais pu reprendre une vie sexuelle normale et épanouissante avec mon compagnon. Nous avons eu notre deuxième fils rapidement après (ils ont 18 mois d’écart), et rebelote pour mon corps qui ne m’appartenait plus : soit il était à mes enfants (allaitement, grossesse), soit à mon compagnon que je devais satisfaire. Ma satisfaction à moi, mes envies, mes besoins, sont passés totalement aux oubliettes. Je n’avais même pas conscience que je pouvais m’affirmer à cette période-là. J’étais tellement dévouée à ma famille que je passais après, et c’était normal.

Je me rends compte, en écrivant tout ceci, qu’il n’existe pas une violence, avec des actes ou des paroles absolument horribles. Il existe des centaines de petites violences, et des violences sournoises qui te font te sentir moins importante. Que c’est normal d’avoir mal, d’être fatiguée, de devoir tout gérer. C’est NORMAL. Et ça, c’est ultra violent ! Ces injonctions à devoir te faire passer après tout le monde, pas juste après tes enfants, mais après tes enfants, ta famille, ton partenaire, tu t’oublies et c’est violent. L’arrivée de mes enfants sur Terre m’a transformée. J’ai mis un temps fou à me réapproprier mon corps, à m’autoriser à m’affirmer, à refuser ce qui ne me convenait pas. Ça a été très long, et douloureux également. Le papa de mes enfants m’a quittée, avec le recul je sais combien ces changements corporels liés aux grossesses, aux hormones, aux accouchements ont été compliqués à gérer pour moi, certes, et pour lui aussi. Je me souviens que mes proches, ma mère, surtout, pouvait me dire que je devais être féminine, pour plaire à mon mari, que je ne devais pas m’oublier. Sur le fait de ne pas s’oublier, elle avait raison, mais dit à côté de « plaire à son mari », c’est une connerie ! On ne peut pas comprendre que « ne pas s’oublier » c’est prendre soin de soi, à sa manière. En se faisant du bien. En s’écoutant. En réussissant à affirmer ses envies, ses besoins, ses choix face à autrui. C’est violent de se faire passer en dernier. C’est violent de s’oublier. »

Parfois, les injonctions du retour à un avant qui n’existe plus se mêlent aussi à nos propres valeurs féministes, notamment dans la répartition des tâches. Comme l’affirme Malika, mère d’un enfant en France : « Comme j’avais de nombreux moments seule avec mon fils, je m’occupais non seulement de sa survie immédiate mais aussi de l’entretien de la maison, etc (Impossible de vivre entre quatre murs et en plus dans un environnement désordonné). Je prenais aussi en charge tous les aspects administratifs. Bref, là où notre couple était assez égalitaire dans la répartition des tâches quotidiennes, l’arrivée de notre bébé à rebattu les cartes et la dynamique a changé, malgré mes valeurs féministes. C’est aussi une des difficultés que j’ai rencontrées : j’ai constaté que j’étais totalement incohérente entre mes valeurs, mes engagements et l’organisation de ma vie. J’y travaille encore aujourd’hui, tout en mettant un point d’honneur à ne pas en faire une charge morale supplémentaire. »

Dans cet ordre des choses, l’admiration des femmes jouant dix rôles en même temps – les superwomen – est un véritable fardeau de la société moderne capitaliste. On valorise le fait que la femme est capable de faire face à TOUT, notamment avec les mamans travailleuses divorcées ou célibataires, malgré le fait que leur santé mentale, physique et morale en souffre énormément.  Parallèlement, les hommes qui font des tâches liées à l’enfant sont aussi très vite considérés comme des super-hommes et félicités publiquement alors que les mamans qui, naturellement, en font dix fois plus, sont critiquées parce que ce n’est toujours pas assez. Les écarts entre les tâches s’accroissent à la naissance des enfants, l’organisation de la sécurité sociale avec les « congés maternels » et les ridicules (en temps) « congés paternels » forcent la main au déséquilibre dans le partage. L’organisation de l’espace public pousse aussi plus au maternage qu’au paternage. La maternité continue encore aujourd’hui d’être un impensé du féminisme au niveau théorique et de la mobilisation pour des causes liées à la maternité en tant que tel. Puis, les mères ont du mal à continuer leur engagement féministe du fait des nombreuses contraintes qui se lèvent devant elle, malgré les tentatives de création de crèches lors des événements. Heureusement, le mouvement commence à s’ouvrir de plus en plus aux mamans en adaptant des espaces et en écrivant au sujet de la maternité féministe. Citons l’ouvrage Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe de Chimamanda Ngozi Adichie.

Je ne veux pas suggérer que la maternité devrait être un chemin sans embûches et sans tracas ! Mais les attentes sociales et les injonctions qui pèsent sur les femmes ont un poids très lourd. C’est pourquoi l’intention de ces articles est d’en parler, de sortir du silence, c’est un premier pas. L’intention n’est pas de réduire la maternité (ni la grossesse ni l’accouchement d’ailleurs) aux violences, mais donner de la voix est nécessaire dans un contexte sociétal où les attentes sociales démesurées ont un poids très lourd sur les femmes par le biais de toutes ces injonctions surréalistes. On peut adorer, on peut aimer, on peut ne pas aimer le rôle de mère, on peut regretter de l’être et tout cela sans remettre en question l’amour qu’on a pour nos enfants. Elle n’est ni une obligation ni une nécessité. La maternité peut être un choix ou pas. Beaucoup de belles choses nous arrivent pendant cette partie de la vie. Et on s’en réjouit ! Il semble important de parler des difficultés de materner, de se remettre des blessures, de reprendre une vie sexuelle et même de la grande difficulté d’éduquer des enfants, qu’ils soient petits ou grands. En essayant de tout « bien faire » on s’épuise, on s’oublie, on sature, on culpabilise.


Introduction « Enfanter dans les violences »

Série 1 : « De l’envie d’enfanter (ou pas) au fait accompli… »

Épisode 1 « Quand le(s) passé(s) s’invite(nt) dans la grossesse« 

Épisode 2 « Le contrôle du corps gestant »

Épisode 3 « Se préparer à l’accouchement. Contourner les violences ? »

Série 2 : Donner naissance comme expérience violente

Épisode 4 : L’écoute des femmes, ce grand oubli de l’accouchement

Épisode 5 : « Ces femmes (et enfants) qui seraient mort.e.s en couche sans la médecine moderne »

Épisode 6 : Les violences obstétricales comme problème public : quelles réponses politiques ?

Série 3 : La grande (lourde et heureuse ?) délivrance

Épisode 7 : Le post-partum, la violence des séquelles de l’accouchement

Épisode 8 : La violence, c’est nous… mais surtout les autres !

On ne conclut jamais un sujet pareil !




On ne conclut jamais un sujet pareil !

J’aurais voulu vous proposer une belle conclusion pour cette série sur les violences que subissent les femmes avant et pendant la grossesse, pendant et après l’accouchement et puis tout au long de la période de maternage. Cependant, il m’est impossible de mettre un point final à ces témoignages car ils ne cessent d’affluer tous les jours… Dès que la question revient dans une de mes conversations… de nouvelles atrocités me parviennent. Comme cette femme qui a failli mourir par négligence médicale, impliquant la reconstruction de son utérus ; 6 mois de souffrances indicibles pendant lesquels elle n’a jamais été écoutée ! Le médecin a osé lui dire qu’elle n’avait pas fait médecine et donc qu’elle n’avait qu’à la fermer (sur ce qu’elle pensait avoir) ! Elle avait effectivement raison, mais c’était déjà trop tard quand elle a changé de médecin… Ses organes étaient nécrosés. Une autre femme m’a raconté sa césarienne en urgence, calquée sur la mienne ; une autre revient vers moi pour dénoncer les pressions sociales liées à l’allaitement ; l’autre avoue ne plus avoir de relations sexuelles depuis des années. Cela n’en finit jamais !!! Les violences ne s’arrêtent pas à la fin de cet article. J’espère que ces paroles ne cesseront pas non plus. J’espère que ces femmes continueront à me raconter leurs souffrances et que d’autres oseront parler, ou au moins y penseront.

Malheureusement, je n’ai pas de solutions miracles à proposer : les solutions politiques demeurent rares et très difficiles à mettre en place. Les solutions qui impliquent l’empowerment des femmes sont évidemment les bienvenues : l’information, la transmission et le soutien sont fondamentaux. Donner la parole aux femmes qui ont souffert. Raconter les souffrances pour faire exister cet énorme problème. Informer celles qui ne le sont pas, dans le respect, sans augmenter la peur, en essayant de rassurer les femmes sur leur force, sur leur droit d’accès aux services médicaux sans devoir subir des violences. Mettre à disposition des réseaux d’information sur les choix pour l’accouchement… 

Il faudrait surtout ne pas oublier que les violences peuvent aussi être subjectives. Ce qu’une femme a vécu comme violence, peut être vécu comme providence par une autre femme. Ni l’une, ni l’autre n’est dans l’erreur. Prenons l’exemple de la recherche de témoignages pour cette série. J’ai demandé à beaucoup de femmes si elles avaient vécu des violences : beaucoup ont répondu qu’elle n’avaient pas vraiment vécu de violences, mais lorsqu’elles écrivaient leurs expériences, elles comprenaient qu’elles en avait subi, sans les avoir pensées en tant que telles. Il peut donc y avoir une prise de conscience non verbalisée et cela peut provenir de l’écriture de leur expérience, de la lecture des expériences semblables vécues par d’autres femmes ainsi que des études à ce sujet ou encore lors des discussions. Certaines ont au contraire tout de suite énoncé leurs souffrances à vif et avec beaucoup de douleur. D’autres ont vécu certains actes, comme l’épisiotomie ou la césarienne, très souvent considérés comme des violences obstétricales, sans pour autant les ressentir comme de véritables violences mais comme des actes médicaux nécessaires. Puis, une femme, une seule, m’a affirmé haut et clair qu’elle n’avait subi aucune violence ni médicale, ni sociale. Rien. Vous imaginez ! J’ai encore insisté en me disant qu’elle n’avait peut-être pas réfléchi en termes de violence. Non ! Rien ! Nada ! J’étais surprise, puis soulagée et très heureuse pour elle. Des centaines, des milliers de femmes ne subissent pas forcément de violences, ne vivent pas les actes médicaux comme violences, certaines contournent des violences grâce à leurs choix, à leurs circonstances peut-être, et d’autres trouvent les moyens de résister. 

Politiquement, il est nécessaire d’en parler et d’exiger des solutions. Mais il ne faudrait pas perdre de vue les expériences des femmes et leurs demandes. Sociologiquement, cette question mérite d’être étudiée en profondeur afin de révéler les engrenages sociaux, économiques et politiques. Médiatiquement, il est possible de rendre plus visible cette problématique et de le faire autrement, sans remettre en question la parole des femmes, en laissant les récits parler (un #Metoo obstétrical ?). En tout cas, j’aimerais, avec cette conclusion qui n’en est pas une, vous proposer un lieu où cette parole est accueillie et relayée, autant que la Bâtarde le peut.


Introduction « Enfanter dans les violences »

Série 1 : « De l’envie d’enfanter (ou pas) au fait accompli… »

Épisode 1 « Quand le(s) passé(s) s’invite(nt) dans la grossesse« 

Épisode 2 « Le contrôle du corps gestant »

Épisode 3 « Se préparer à l’accouchement. Contourner les violences ? »

Série 2 : Donner naissance comme expérience violente

Épisode 4 : L’écoute des femmes, ce grand oubli de l’accouchement

Épisode 5 : « Ces femmes (et enfants) qui seraient mort.e.s en couche sans la médecine moderne »

Épisode 6 : Les violences obstétricales comme problème public : quelles réponses politiques ?

Série 3 : La grande (lourde et heureuse ?) délivrance

Épisode 7 : Le post-partum, la violence des séquelles de l’accouchement

Épisode 8 : La violence, c’est nous… mais surtout les autres !

On ne conclut jamais un sujet pareil !




Cycliques et maudits ! Ces corps qui saignent…

Est-il compatible de défendre l’influence du cycle menstruel des femmes sur leurs humeurs et leurs capacités, avec le fait de se dire féministe ? Parfois j’ai l’impression que pas tant que ça… Je souffre de cette impulsion (réaction irréfléchie) de me taire toujours sur le cycle au risque de réveiller le grand méchant monstre « tu as tes règles ! » que tant de féministes se sont donné du mal à extirper de la pensée masculine (et/ou féminine ?). Au risque et péril d’être une “mauvaise féministe” (mouahahaha), depuis un an je m’intéresse à mon cycle, au-delà de la date des règles, en contrôlant un certain nombre de paramètres grâce à l’application Clue, sur mon téléphone. Retour sur un questionnement menstruel et ses dérives.

Jour six de mes règles, je récupère petit à petit de l’énergie après cinq jours de saignements assez abondants et des crampes au ventre régulières. L’envie de manger salé, de faire du sport et d’une bonne nuit de sexe reviennent ! Ces données sont récupérées quotidiennement par l’application mais elle en oublie d’autres, notamment les médicaments, les sensations, etc. En gros je finis mes règles avec environ 120 ml de sang en moins, aucune prise de médicament pour tenir la douleur ni commentaire machiste sur mon état d’esprit à cause de mes règles. Quelle chance !

Après tous ces mois d’analyse, plus ou moins suivis, j’ai pris connaissance de mes états, de la fréquence des mes douleurs, de mes envies, etc. Et j’ai surtout appris à moduler mon travail en fonction de mes capacités, de mes possibilités – en tant que travailleuse à temps plein avec une certaine liberté restreinte par un mineur de 3 ans et une vie de couple épanouie – et de mes envies. En fait, ce n’est pas aussi compliqué que cela peut paraître. Il suffit de marquer dans un agenda/application/cahier l’évolution de nos performances, de nos désirs, de nos douleurs, de tout ce qui nous semble révélateur pendant quelques mois. Erika Irusta, pédagogue menstruelle, dans son ouvrage Diario de un cuerpo, questionne son propre corps : « Comment te sens-tu aujourd’hui ? » Et pour mieux parvenir à répondre à cette question, aussi simple puisse-t-elle paraître, elle donne 12 critères à aborder dans le cahier (l’application est trop simpliste à mon sens) :

Jour du cycle (jour 1 pour le premier jour de la menstruation) ; sentir le cerveau, au niveau mental ; sentir le corps, au niveau animique et physique ; le flux vaginal (texture, odeur, couleur, quantité, fonctionnalité, fertile ou pas) ce qui permet de connaître l’évolution pendant le cycle et nous aide à connaître notre santé intime ; la phase hormonale du cycle, (je reviens après sur cette terminologie qui est très importante à mes yeux) ; la sensation du jour ; la peur ; le désir/les envies ; que suis-je aujourd’hui ? ; niveau de sociabilité ; lecture et chanson de la journée. J’ajouterais à ces points d’autres questions comme l’envie sexuelle, le sport ou les heures de sommeil, qui me semblent aussi importants pour connaître mes besoins et mes envies au fil de mon cycle.

Je reviens maintenant sur la question du cycle menstruel, il comprend deux phases principales : premièrement la phase folliculaire – avant l’ovulation – qui est elle aussi divisée en deux phases : la phase pré-ovulatoire et la phase menstruelle (les règles)  ; et deuxièmement la phase lutéale – après l’ovulation. Pendant la phase folliculaire, l’hormone la plus présente est l’estradiol, avec l’hormone FSH (folliculo-stimulante) et la testostérone (surtout juste avant le début de l’ovulation). Pendant l’ovulation nous avons l’hormone LH et, dès qu’elle finit, apparaît la progestérone et un peu d’estradiol. Une petite illustration de l’évolution de ces hormones tout au long du cycle :

Chacune de ces hormones produit des effets différents sur notre physique et sur notre mental, par exemple l’estradiol a un effet d’activateur sur notre corps, il nous apporte de l’énergie et nous aide à être plus actives alors que la progestérone nous fait descendre un peu le rythme et nous rend plus réceptives, plus sensibles. Toutefois, ces effets sont à relativiser en fonction des  combinaisons diverses entre les différentes hormones tout au long du cycle. C’est ce qu’Erika Irusta appelle le « cocktail d’hormones », qui influence d’une façon différente chaque femme et dont le but est de savoir le capter à travers la connaissance de soi avec notre petit cahier, ou une application. Ces connaissances peuvent être utilisées dans une infinité de domaines qui vont de la création à l’écriture en passant par le travail manuel, le rendement sportif, etc.

Une nouvelle vague de remise en question féministe ?

Cet apprentissage n’a pas été fortuit. J’ai eu l’opportunité de faire la connaissance d’une nouvelle vague féministe qui met le paquet sur ces questions jusque-là reniées par les féministes des premières vagues. Je me souviens de la présentation de Catherine Markstein dans le cadre du Pied à l’étrier, un groupe d’auto santé gynécologique liégeois, où elle était venue partager son travail sur l’auto santé avec nous. Elle était très surprise de l’intérêt que nous portions aux hormones, sur le cycle et les règles. Il y avait une demande assez généralisée de mieux connaître le fonctionnement de notre corps et de nos hormones… face à une absence de réponse du milieu féministe qui s’efforçait de démonter l’image de la femme reliée à sa nature saignante.

Il ne s’agit pas ici de récriminer nos aînées ayant tant fait pour la lutte contre les injustices faites aux femmes en raison de leurs règles. N’oublions pas qu’il y a un peu plus d’un siècle des médecins comme Edward H. Clarke s’amusaient à publier des ouvrages (comme Sex in education) où ils affirmaient que les femmes ne pouvaient prétendre aux études universitaires parce que le travail de leur cerveau consommerait tout le sang dont elles ont besoin pour leurs règles… Non, ceci n’est pas une blague ! D’autres trouvaient que le travail à l’usine était impossible afin de ne pas nuire à nos fonctions menstruelles ; pourtant durant la guerre, alors que la main-d’œuvre masculine se trouvait sur le front, les femmes seront sans problème acceptées au sein de l’industrie, selon l’étude de l’anthropologue américaine Emily Martin. Donc voilà, loin de moi l’idée de remettre en cause les luttes féministes qui nous ont mené.e.s jusqu’ici.

Toutefois, je voudrais proposer dans cet article une ouverture vers l’analyse de notre corporalité cyclique en m’inspirant fortement du travail réalisé par l’Espagnole Erika Irusta, ou encore des itinéraires corporels de la menstruation de l’anthropologue Francisca Gálvez Díaz. Ces auteures partent de l’auto-observation de leur corps en l’articulant avec l’analyse des tensions qui se produisent au carrefour du corps individuel et du corps social et politique. Le but n’est pas seulement de se connaitre, de connaitre son corps, mais il s’agit aussi de questionner les idées socialement et culturellement rattachées aux règles, au cycle menstruel et aux femmes.

Des constructions sociales, culturelles et économiques autour de nos maux

Erika Irusta et Francisca Gálvez Díaz prennent toutes les deux l’exemple du SPM (syndrome prémenstruel) pour rebondir sur les constructions sociales, biomédicales, politiques, économiques et autres qui construisent et pèsent sur les corps des femmes. Galvez Diaz s’interroge notamment sur l’origine médicale de la proximité du SPM avec l’ancienne « hystérie » féminine : « Pour la médecine du XIX siècle, c’était le déséquilibre des organes reproducteurs féminins qui produisait les pathologies féminines comme l’hystérie, celle d’aujourd’hui considère que ce sont les hormones sexuelles et son déséquilibre les agents causantes du SPM, des douleurs pendant la menstruation, l’endométriose ou les ovaires poly kystiques. Alors qu’ils ignorent pourtant les raisons de ce déséquilibre, ils traitent les organes sexuels et les hormones comme cause de la maladie » (traduction par nos soins).

En somme, la médecine occidentale, à l’heure de traiter les corps des femmes, s’en remet toujours à la même observation : les organes sexuels féminins sont LE problème ! Il faut dire que l’absence d’études des maladies qui touchent un bon nombre de femmes en Europe, comme l’endométriose, demeure l’héritage d’une médecine patriarcale qui tient moins compte de la douleur chez les femmes. Et nous, êtres cycliques, nous avons bien intégré la chanson : « Ça fait mal, c’est normal ! » Pourtant, cela ne devrait pas faire mal ou pas tant que cela. Erika Irusta s’insurge en mettant en avant qu’une certaine douleur peut être normale puisque nous avons des contractions pour expulser l’endomètre mais que « si tu es assise toute la journée dans un bureau, il est possible que ton utérus soit dénivelé et que les hanches soient déséquilibrées. Cela fait mal parce que les contractions sont plus inefficaces et qu’elles se multiplient. En plus, si tu es stressé.e, cela fait augmenter la prostaglandine, une hormone pour expulser l’endomètre : les contractions sont plus fortes et moins efficaces. »

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Dans le royaume de la productivité qui est devenu notre système social, politique et économique, les douleurs des règles sont médicalisées car incompatibles avec le rythme que le système impose. Plusieurs études vont dans ce sens, en indiquant les pertes économiques liées aux maladies des femmes, notamment celle de Lancet qui affirme que les problèmes menstruels coûtent à l’industrie américaine environ 8% de sa masse salariale totale : la menstruation est une cause d’absentéisme au travail et à l’école et suppose une diminution de 25% de la productivité des femmes. Ce manque de productivité est par la suite pathologisé et médicalisé afin « d’éradiquer ce fléau » pour l’économie en augmentant la consommation d’anti-inflammatoires et d’anti-douleurs. Emily Martin analyse le SPM et tous les symptômes qui l’entourent dans ces termes : « des expériences qui ne s’ajustent pas aux exigences labourables et quotidiennes de la société occidentale sont considérées comme des pathologies qui doivent être corrigées. Les femmes perdent ainsi les connaissances et la gouvernance de leur propre corps, les spécialistes de la biomédecine deviennent les autorités sur la question ».

Rappelons en passant que le SPM n’est qu’une maladie occidentale. Ailleurs sur le globe, les symptômes existent, sont connus, mais ne sont pas médicalisés à ce point. D’autres rituels s’établissent pour veiller au bien-être des femmes (pas partout hein ! on se rappelle bien de ce qu’endurent les femmes au Népal qui sont expulsées à chaque cycle, dont certaines périssent). Je ne suis pas en train de dire que les femmes doivent arrêter de travailler parce qu’elles ont leurs règles comme chez notre ami le vieux Clarke. Il s’agit plutôt de favoriser une organisation plus souple, plus adaptée aux femmes qui ont ces besoins – sans imposer quoi que ce soit ; car chaque corps réagit différemment au cycle. Mais pour ce faire, les femmes ont un devoir et un droit de connaissance de leur corps, leurs cycles et de leurs préférences. Erika Irusta prodigue des conseils qui vont dans ce sens, celui de l’expertise de soi qui pourrait nous servir à mieux nous organiser (non dans un but productiviste, mais adaptatif) en fonction de notre cycle. Toutefois, il faut rester attentive à ne pas donner ces nouvelles informations au premier venu – voire notre chef, notre conjoint, nos collègues – qui pourrait en profiter pour nous donner une mauvaise nouvelle plutôt dans une phase que dans une autre, ou pour nous demander de bosser trop à une période ou à une autre en exploitant nos capacités au-delà de ce qui est correct.




Un safe space rien qu’à soi

À l’heure de la matérialisation des safe spaces dans des collectifs féministes et LGBTQI+, dans des universités ou encore dans des espaces numériques, l’idée de réfléchir à la construction d’un safe space rien qu’à soi peut paraître folle puisqu’il  s’agit souvent d’une démarche collective. Toutefois, la création de cet espace sûr à soi peut répondre à un besoin de compréhension, voire d’empathie, envers nous-mêmes, envers nos corps, nos esprits. Il ne s’agit pourtant pas de créer un espace exempt d’autocritique ou de remise en question de soi, mais plutôt de travailler à une sorte de code de conduite qui permette de contrôler le regard que nous posons sur nous-mêmes en tant que femmes.

Nous sommes vendredi, huit heures dix du matin, je viens à peine de me réveiller… Et je suis déjà en retard ! Dans mes cheveux règne l’anarchie. Devant mon miroir, je regarde d’un mauvais œil ces rides autour de mes yeux, ce point rouge sur mon nez, ces vergétures traversant mon ventre, je ronchonne à propos de ces kilos en trop un peu partout, de ces poils… Rien de bon à voir, je conclus. J’essaie de cacher tout ça sous un pull et des lunettes de soleil. J’ai mal dormi, j’ai peiné à dormir en pensant au fait que je ne bosse pas assez pour arriver à mes objectifs, puis je m’en veux encore pour le commentaire de travers lancé hier soir à mon mec. Avant de dormir, je pestais aussi du manque de vie sociale et festive.

Nous sommes habillé.e.s, prêt.e.s à partir, mais je craque ! Faut se rendre à l’évidence, je suis aussi une mère indigne, encore un point pour la liste. Le tablier de mon gosse pue la mort, il n’y a pas l’ombre d’un tablier propre à la maison, il ira à l’école sans tablier. On sort de la maison mal coiffés, on mange notre petit déjeuner en descendant les escaliers… Peu importe, mon esprit est loin, en train d’essayer de se rappeler depuis quand je ne baise pas ? Ma vie sexuelle est… comment dire ? En décadence totale ! Il ne me manquait plus que ça.


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Je dépose mon fils à l’école, on me rappelle qu’il y a des poux dans sa classe, il faut acheter un produit. En allant à la pharmacie, je m’engueule encore de l’avoir oublié mais aussi de ne pas avoir été au sport, ne pas avoir mangé correctement, ne pas avoir lu le livre qui traine sur ma table de nuit et encore quinze autres trucs. J’achète le produit. Il est huit heures quarante-cinq et je suis déjà parvenue à ma conclusion matinale : rien ne va chez moi ! Épilogue : je ne suis toujours pas assez bonne, pas assez efficace, pas assez fit&healthy, pas assez mère parfaite, pas assez pute dans le lit, pas assez dame dans la rue, pas assez intello inépuisable… Et je pourrais continuer toute la journée. Et je vous assure, j’exagère à peine.

Pourtant, personne n’a remarqué notre coiffure, personne ne s’est rendu compte du manque d’un tablier et encore moins des kilos en plus, des rides ou du manque évident de sexe. Ce ne sont que des choses que je m’impose moi, au quotidien, c’est une charge mentale démesurée qui ne fait que s’alourdir avec les années et les nouvelles responsabilités. On le fait toutes ( ?), chaque jour ( ?), on se juge en continu, on est bien souvent intransigeantes envers nous-mêmes. Au point que je doute fort qu’on soit capable d’adresser un regard aussi méchant à un proche ou de sortir un commentaire aussi blessant à quelqu’un que j’apprécie… Alors pourquoi le faire avec moi-même ? Pourquoi je me l’inflige ? C’est une évidence, il y a l’influence des injonctions sociales qui nous imposent plus ou moins indirectement une série de comportements, de règles, de conduites… afin de coller à l’image de la superwoman actuelle. Malgré tout le travail mené pour démonter les injonctions à la beauté, à la productivité ou au contrôle de soi, il est difficile de toutes les contourner (mais pas impossible !!).  


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En attendant que la lutte féministe avance contre ces impositions, il faut se doter d’outils pour mieux vivre avec soi, pour créer des espaces dans lesquels évoluer au quotidien. Et quel meilleur espace que chez soi, que dans son propre corps et dans son esprit ? Le but n’est autre que de se construire soi-même en tant qu’espace sécurisé où l’on peut se remettre des agressions quotidiennes externes et où l’on élimine les agressions internes, un lieu où l’on ne peut pas se faire violence. Il ne s’agit pas cette fois-ci de mettre en avant la vision consumériste du « self-care » : un massage pour se relaxer, des achats de maquillage pour se voir plus belle, de la manucure, etc. Il ne s’agit pas non plus d’alimenter le discours de performance de soi et de productivité sans limite, celui qui nous invite à méditer afin de mieux servir le capitalisme, dix minutes après.

Comme dans tout safe space, nous devons créer notre « code de conduite », établir une série de contrôles – mentaux – et réglementer les conséquences des dépassements. Transposons les comportements respectueux des espaces sécurisés à notre espace vital primaire : nous-mêmes. Cet espace implique non seulement les considérations sur notre corps mais aussi sur nos sensations, nos sentiments, nos valeurs, notre esprit… Finalement, sur tout ce qui nous compose.

Je commencerais par le corps, car le corps de la femme est soumis à des pressions très fortes et continuelles quels que soient l’âge, la race, la religion, la nationalité ou la sexualité de celle-ci. Depuis l’enfance, la codification corporelle féminine est si forte dans nos sociétés qu’on ne pourrait pas vraiment y échapper : injonctions à la féminité, à la maternité sans traces, à la jeunesse éternelle, à la maigreur rigoureuse, à la résistance envers la douleur, etc. Face à ces pressions, pensons notre corps comme un être, un être doté de ses défauts, de ses bons jours et ses mauvais jours, de ses douleurs, de ses réussites, de ses fatigues, de ses bonheurs et malheurs. Respectons-le. Modelons les exigences que nous nous imposons en tenant compte de nos limites, de nos envies et de nos désirs. Il ne s’agit pas d’arrêter de se surpasser dans le sport par exemple, mais de tenir  compte de notre bien être à l’heure de s’imposer des objectifs. Prenons le temps de sentir chaque bout de notre corps, de notre petit doigt de pied à l’oreille gauche en passant par tous ces espaces que nous regardons souvent d’un mauvais œil, car trop gras, trop flasque ou peu sexy. Reconnaissons nos douleurs, nos fatigues, nos inquiétudes qui se reflètent à l’extérieur. Pensons chaque cicatrice, remémorons-nous les plaisirs vécus, donnons-nous de l’amour, vivons notre corps sans lui infliger un but particulier.


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Ce respect devrait aussi traverser notre esprit, car la plupart de ces injonctions passent par là. Ce lieu moins charnel, moins tangible mais omniprésent dans le quotidien. Je débuterais par le début : bien se parler, avec respect. Et pour cela il faut se penser respectueusement, s’accepter et se reconnaître comme un être (un autre ?) doté de ses limites, de ses tensions, de ses résignations. J’adapterais l’éthique de la réciprocité en l’inversant : au lieu de « traite les autres comme tu voudrais être traité », je dirais plutôt « traite-toi toi-même comme tu traites les autres au sein d’un safe space ». Soyons moins injustes envers nous-mêmes, adaptons nos attentes, vidons de temps en temps notre conscience de devoirs inaccomplis, résignons-nous sur ce que l’on ne peut pas changer et apprenons à nous écouter plus. Laissons de côté les tortures, laissons couler les idées sans frein, motivons-nous, esquivons les souffrances injustifiées.

Reconnaissons nos charges, nos regrets, nos défaites… pour les transformer en tentatives, en expériences desquelles apprendre et évoluer. Regardons-nous avec tendresse comme on le fait avec nos proches dans ces moments d’attendrissement, oublions de temps en temps les jugements de valeur, les idéologies et les oppressions. Acceptons-nous telles que nous sommes : femmes, filles, fillettes, mères, belles-mères, grands-mères, amies, copines, travailleuses, chômeuses, étudiantes, râleuses, étrangères, minces, grosses, vieilles, moches, sorcières… Facilitons-nous le chemin de la vie, donnons nous-mêmes un safe space à soi chargé de bonnes vibes, d’écoute et de compréhension. Il s’agit de donner un abri à celui qui nous sert de refuge, notre propre corps et esprit.

Et après tout, s’il s’agit à la base d’une démarche collective, on peut toujours dire qu’on est à plusieurs dans notre propre tête. Notre cerveau est en situation de schizophrénie continuelle entre ce qui nous a été inculqué depuis l’enfance (acquis), ce que nous écoutons en continu dans notre vie sociale (injonctions), et ce que nous avons appris en tant que féministes (libérations). Nous sommes donc au moins  trois dans nos têtes. On peut créer notre safe space à nous trois !




Chercheur.e-safe : de la bienveillance en milieu scientifique ?

« Marta est safe » disait Mehdi* dans son mail envoyé à un de ses collègues afin de lui faire répondre (enfin) à ma requête d’entretien pour ma recherche. C’est cette petite phrase qui, l’air de rien, m’a poussée à questionner le safe space dans le milieu scientifique. Et le chantier n’est pas des moindres ! Quel est l’espace sécurisé dans une recherche sur l’homosexualité en Tunisie ? Et pour quoi faire ? Quels en sont les risques et les bénéfices ? Quelle influence sur les résultats ? Penser le safe space en milieu scientifique pose des questions à toutes les étapes de la réflexion intellectuelle liées à la réalisation de la recherche. De la conception des entretiens semi-directifs à la concrétisation de ces entretiens, en passant par l’analyse, la production et la diffusion des résultats, un.e chercheur.se safe est amené.e à se questionner et à se positionner pour ne pas trahir cet espace sécurisé créé pour la recherche.

En recherche, c’est bien connu,  lorsqu’on débute un terrain sociologique, les premiers contacts sont les plus difficiles à obtenir, surtout s’il s’agit d’un milieu fermé comme celui de l’homosexualité en Tunisie. Pour cause, l’homosexualité est punissable d’un à trois ans de prison, il y a donc bien de quoi s’inquiéter dans ce contexte. Mais dès qu’on réussit à obtenir un premier entretien, les autres viennent plus facilement grâce à ce qu’on appelle, en sociologie, l’effet « boule de neige » . Il s’agit tout simplement d’utiliser le premier contact comme « entrée » dans le milieu, dans mon cas Mehdi m’a ouvert la porte de la communauté LGBT tunisienne. La réussite de ce premier entretien est essentielle pour pouvoir déclencher cet effet. Réussir, dans cet esprit, veut dire être capable de créer un lien sécurisant entre la personne et le.a chercheur.se afin de pouvoir parler librement dans un espace bienveillant. Cela commence dès la prise de contact où les possibilités d’anonymisation, de respect de la vie privé et de la recherche d’un cadre rassurant pour l’interviewé sont mises en avant. Cela aboutit à la prise de rendez-vous et ensuite à la réalisation de l’entretien en tête à tête. Lors de l’entretien des autres mesures sont aussi de mise, notamment le fait d’inclure une multiplicité de possibilités pour recueillir les données de l’enquête sociologique basique, c’est-à-dire, les question sur le nom/prénom, le genre, l’âge ou l’orientation sexuelle !! Cela peut sembler un peu bête mais ce recueil de données personnelles, utilisées pour l’échantillonnage, peuvent être très intrusives et dérangeantes pour des personnes fluides, queer ou préférant ne pas exprimer son orientation sexuelle publiquement.

Safe-attitude et positionnement de la chercheure

Le premier entretien avec Mehdi semble réussi dans ces (mes) termes puisqu’il m’a ouvert la voie vers d’autres entretiens. Cette interview m’apporte non seulement un grand nombre d’informations sur la question étudiée mais elle débouche également sur la fameuse phrase « elle est safe » transmise, devant moi, à plusieurs personnes pour me faciliter l’approche. Que ce soit en soirée, par mail ou par contact Facebook, les membres du collectif ont tendance à mettre en évidence la safe-attitude du ou de la chercheur.e, ce qui arrive aussi souvent avec des journalistes. Dans ce cas-ci, je crois qu’on pourrait définir le ou la safe-chercheur.e comme quelqu’un.e de respectueux.se, quelqu’un.e de rassurant.e et de connaisseur.se des difficultés du monde LGBT extra-européen.

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La réputation de ce.tte chercheur.e occupe continuellement une place prépondérante dans le travail avec des collectifs minorés, criminalisés et dans un milieu racisé. C’est là que la première question méthodologique se pose pour la chercheure que je suis, mon positionnement face à ce milieu, face à ma recherche et face aux résultats que j’obtiendrai. Je suis une femme blanche travaillant sur des « sujets » racisés avec une diversité d’orientations sexuelles alors que je me définis comme bisexuelle. Ces données sont extrêmement importantes à l’heure de se positionner et de poser des questions : se présenter comme LGBT ou pas ? Comment aborder l’homonationalisme, compris ici comme des sanctions des pays occidentaux envers d’autres pays au nom des droits des homosexuels, ou le pinkwashing occidental en étant moi-même occidentale et LGBT ?

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Colores dame colores!! #marsa #streetart

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Je décide justement de me présenter comme bi pour instaurer cet espace sécurisé dans lequel je me donne à connaître en tant que personne, et pas seulement en tant que chercheure. Je romps ainsi avec la sacro-sainte autorité académique et avec le rapport de domination entre celui qui questionne – le ou la chercheur.e – et celui qui répond – l’enquêté.e –. Les sociologues puristes, et même ceux qui travaillent avec les collectifs LGBT, diront que je ne fais pas des entretiens semi-directifs mais des conversations.  Eh bien tant pis ! Je fais de la recherche comme alliée, comme le dit Nicolas Legrand dans son article : « Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’écoute pour l’allié, n’est pas un acte passif. L’allié doit aider à créer le terrain où les gens auront envie de s’exprimer, n’auront pas peur d’être rejetés, d’être moqués. C’est ce que l’on essaye de faire, par exemple, avec les safe space. C’est quelque chose que l’on peut faire tout le temps, partout, avec ses ami.e.s, sa famille, ses collègues. Être accessible, être inclusif. Il devient de plus en plus primordial pour moi d’arriver à faire ça et de prendre du recul avec certains lieux communs que l’on peut avoir sur les gens en fonction de leur genre, classe sociale, origine culturelle, etc. » On peut élargir sa réflexion à l’espace scientifique dans des milieux comme le mien.

Des sujets, non pas des objets !

Ce positionnement est difficilement défendable dans le milieu scientifique, notamment en socio. Toutefois il me semble que créer de la science sur la base d’un rapport de pouvoir dans lequel nous, chercheur.es, nous présentons comme l’autorité, et où les autres sont des « objets d’étude », n’est pas l’origine de la neutralité, mais est plutôt issu d’un classisme caduque et ce encore plus dans la région MENA (Middle East and North Africa). « Moi blanche occidentale qui se présente encore une fois comme la faiseuse de science et viens analyser les petits racisés, incapables de pensée rationnelle », bienvenus les bon vieux temps colonialistes… Non merci ! Je peux m’en passer ! Je préfère m’aider avec des lectures de recherches féministes, habituées à travailler la réflexivité en milieu scientifique comme ceux de  Kath Browne et Leela Bakshi : « In displacing and re-placing academic conventions and challenging the god-trick of academic authorship through the rich tradition of feminist discussions of positionalities, it is important to acknowledge who we ‘are’ as authors, researchers and activists and why we took part in this project » et en contestant l’auteur.e académique par la richesse de la tradition des discussions féministes sur les positionnalités, (…) de reconnaître qui nous “sommes” en tant qu’auteures, chercheures et activistes et pourquoi nous avons pris part à ce projet.

Le but est de garder actif ce safe space tout au long de la recherche, et pas seulement pendant  l’enquête. Je mène deux expériences en parallèle pour essayer d’élargir le safe space tout au long de ma recherche : d’abord en demandant leurs avis aux acteur.ices sur mes propos scientifiques – il faut clarifier que je ne travaille pas sur les homosexuels, je travaille sur les stratégies de médiatisation de la cause homosexuelle et sur la médiatisation de l’homosexualité – afin qu’ils aient des retours sur ce qui se produit à partir de leur parole. Dès le début de ma recherche j’ai constaté une certaine envie de connaître le sort de leurs propos car certain.es chercheur.es étaient disqualifiés à cause de ce manque de retours : « Je ne sais pas ce que ce chercheur raconte à propos de nous, cela nous inquiète car on ne l’a vu qu’une fois puis on a entendu certaines choses qui ont été dites qui ne nous rassurent pas », affirmait un membre de la communauté LGBT en faisant allusion à un autre chercheur  travaillant sur la communauté homosexuelle. L’autre proposition est de créer ensemble : que cela soit au niveau de la cause en Tunisie ou bien en proposant des articles scientifiques dans des revues qui laissent justement la parole aux activistes autant qu’aux chercheur.es.

Les critiques à ces propositions de recherche safe ne manqueront pas, surtout que le milieu universitaire est lui-même très critique envers les safe spaces. Les universités anglophones ayant interdit les safe spaces font tache dans l’évolution de ces espaces dans le milieu scientifique. Les dirigeant.es de ces universités accusent les safe spaces « d’infantiliser les esprits et  d’affaiblir la liberté d’expression ». Toutefois, le contexte dans lequel ma recherche transite rend possible, à mon avis, le questionnement de l’opposition objet/sujet de recherche quand il s’agit de travailler dans un milieu LGBT postcolonial et hautement sensible car criminalisé. Il faut non seulement respecter l’identité des personnes interrogées mais aussi leur vision sur leurs propres causes, sans tomber dans l’excès, que ce soit en termes de nécessité d’approbation à tout prix ou de capacité de censure. Des articles peuvent être rédigés avec les conclusions du ou de la chercheur.e et mettre en contraste les avis des acteur.ices sans dévaloriser ni l’un, ni l’autre. Serait-il dédaignable l’ouverture d’une conversation entre les deux mondes ? À voir et à tester.

*Nom d’emprunt




L’art de décoloniser nos chattes (et le reste)

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Fallope, Gräfenberg, Skene ou encore Bartholin, vous connaissez ? Pourtant, on les porte sur nous, ces noms-là. Qui sont ces gens ? D’où sortent-ils ? Ce sont des médecins (tous des hommes) qui ont donné leur nom à nos parties intimes comme s’il s’agissait de la découverte des Amériques, avec ce que ça suppose de colonialisme et de violence. Mais depuis quelques années, des féministes ont commencé à contester ces appellations et essaient de renommer nos corps afin de les décoloniser et de se les réapproprier. En même temps, ces féministes, dont le groupe Gynepunk ou la Pornoterroriste sont des précurseuses, permettent de remettre en question certains passages obscurs de la gynécologie moderne, dont l’un des plus contestés demeure la naissance de cette science.

La médecine gynécologique moderne naît entre 1845 et 1849 en Alabama, dans la clinique improvisée de J. Marion Sims, connu comme le « père de la gynécologie ». Mais cette naissance est surtout marquée par les actes de torture, d’abus de pouvoir et, il faut le dire, de sadisme, menés par le docteur sur une douzaine de jeunes femmes esclaves noires, dont seulement trois noms sont connus de nos jours : Anarcha, Betsy et Lucy. Le scientifique a pratiqué sur ces femmes des dizaines d’opérations SANS anesthésie (l’anesthésie ne se répandant qu’un ou deux ans plus tard) ni cathéter, ni aucun autre outil médical permettant d’éviter la douleur et la surinfection des tissus pendant l’opération. Certaines, comme Anarcha, ont subi plus de 30 chirurgies afin de permettre au médecin de mettre au point une technique de suture pour soigner la fistule vaginale dont souffraient toutes les femmes noires passées entre ses mains. Certain.es contestent qu’il s’agisse d’un manque d’éthique du médecin puisqu’à cette époque la douleur était perçue comme bon signe d’un point de vue médical. En plus de cela, le corps médical pensait alors que les noirs ne ressentaient pas la douleur. Toutefois, on constate que les procédés sont vraiment différents quand il s’agit d’exercer sur des corps blancs. En 1953, lorsque Sims ouvre le premier hôpital de femmes à New York, il applique ses connaissances à des femmes blanches, mais sous anesthésie cette fois-ci.

Illustration du docteur Marion Sims avec Anarcha par Robert Thom. Musée Pearson, Sud Southern Illinois University School of Medicine

L’usage des esclaves pour faire avancer la science a été largement dénoncé aux États-Unis où cette même année des collectifs ont réussi à faire enlever la statue dédié à Sims à New York. Toutefois, cette mouvance de contestation décoloniale peine à traverser les frontières francophones et hispanophones, très  réfractaires à la mémoire historique, surtout coloniale.

Pour rendre hommage à ces femmes ayant été torturées à l’origine de la gynécologie, des collectifs féministes, comme Gynepunk, ont décidé  de renommer nos glandes avec leurs noms. Les glandes dites de Skene, glandes para-urétrales décrites par Alexander Skene – gynécologue écossais et fidèle admirateur de Sims – sont dès lors nommées glandes d’Anarcha. Les “glandes de Bartholin” ou “glandes vestibulaires majeures” ou “principales” – selon la nouvelle terminologie anatomique – sont cette fois-ci appelées par les féministes “glandes de Betsy et Lucy”, car il s’agit d’une glande double. Dans le projet Anarchagland, Gynepunk propose trois sortes de nomination : « Je nommerais les glandes (selon) au moins trois formes : l’une en relation avec sa localisation physio-anatomique ; l’autre en relation au type de sécrétion ségrégée et la troisième à la mémoire des victimes charnelles du macabre théâtre gynécologique. » Ainsi, la “glande d’Anarcha” est la glande para-urétrale éjaculatrice tandis que les “glandes de Betsy et de Lucy” sont des glandes vestibulaires majeures lubrifiantes.

Capture d’écran du site du projet Anarchagland

Rappelons que la nouvelle terminologie anatomique, publiée pour la première fois en 1998, qui régule la nomination des parties anatomiques en fonction de leur localisation, n’était toujours pas traduite en français en 2005. Pourtant, cette terminologie met fin à des aberrations nominatives comme les “trompes de Fallope”, connues maintenant sous le nom de tube utérin ou trompes utérines ou encore les glandes citées plus haut. Malgré l’existence de ces terminologies neutres, on constate que les médecins ne s’en servent ni dans le quotidien médical, ni dans leurs cours, sans parler des sites d’information médicale. En Belgique, en France ou encore en Espagne, ces actes de tous les jours, qui paraissent anodins ou inoffensifs, justifient le ras-le-bol des féministes qui revendiquent la décolonisation de leurs corps des femmes face à l’immobilisme médical.

Une seule appellation échappe à la nouvelle terminologie anatomique qui, malgré le fait qu’elle soit très contestée parmi les pairs, continue d’être appelée sous l’initiale de son « découvreur » : le “Point G”, g de Grâfenberg, Ernst, (encore un monsieur bien sûr), gynécologue allemand ayant travaillé sur la description d’une zone érogène interne près de la paroi antérieure du vagin. Diana Torres revient sur cette question de la colonisation de nos vagins dans son ouvrage Pornoterroriste (Gatuzain, Pays Basque, 2012) à la page 224, dans lequel elle s’énerve pas mal à ce sujet : « Découvreur, ça fait un peu colonialiste. Jamais il n’y a eu de découvreur de la pointe de la bite, des couilles ou de la prostate. Je déteste voir que le corps de la femme est traité comme terre de conquête, comme si personne n’y avait été auparavant, comme si personne n’avait rien voulu expliquer avant eux. La putain d’ignorance est le sauf-conduit de tous ces maudits découvreurs. »

Justement, Diana Torres, qui a aussi publié un ouvrage sur l’éjaculation féminine nomme la glande d’Anarcha, située en plein “Point G”, tout simplement « prostate » à l’encontre des savoirs médicaux actuels, puisque les articles scientifiques nient souvent cette appellation. En réalité pas tous, puisqu’en 2010, Milan Zaviavic publiait un article scientifique qui affirmait que « [La présence de] l’antigène prostatique spécifique dans les conduits et les glandes de Skene féminins, et les paramètres fonctionnels et structurels ainsi que les maladies similaires à celles de la prostate masculine, ont apporté des preuves convaincantes de l’existence d’une prostate chez les femmes et la préférence définitive du terme “prostate”  au lieu de glandes et conduits de Skene ». » Il avance exactement les mêmes arguments que Diana Torres : la forme, la composition et le type de liquide produit par cet organe sont semblables à ceux de la prostate masculine, même si l’emplacement diffère. Toutefois, des recherches postérieures à propos de l’éjaculation féminine vont affirmer le contraire, qualifiant la dénomination « prostate » d’abus de langage. On peut alors se demander quels sont les paramètres utilisés par les un.es et les autres au moment de nommer les organes et en quoi l’histoire de la gynécologie, (avec son bon côté) et son caractère utilitariste (les chattes servent à procréer et tout le reste est accessoire) peuvent influencer la méthodologie à l’heure de réaliser ce genre d’études.

En même temps, on doit aussi faire face à deux visions contradictoires dans le monde féministe, celle qui affirme que nous ne devons pas nommer nos organes en établissant des parallèles avec ceux des hommes, notamment au sujet de la prostate ; et celle qui défend les similitudes pour casser les normes de genre. La position “anti-prostate” est défendue notamment par Gynepunk dans leur projet Anarchagland où elles affirment : « Le discours hégémonique leur ôte de l’importance, en les qualifiant de glandes auxiliaires ou même en nommant l’une d’entre elles « prostate féminine ». Alors devrions-nous trouver l’utérus masculin aussi ? Le sexisme de la rhétorique médico-anatomique pense en ces termes ; en miroir : en la côte [bibliquement parlant] ; en « homologuant » les organes  féminin en fonction du corps hégémonique, le masculin. »

Alors que Diana Torres défend sa posture “pro-prostate” dans son ouvrage sur l’éjaculation : « Sur quoi tient le fait que les hommes et les femmes existent si nous aussi [les femmes] nous avons une prostate et pouvons aussi éjaculer avec elle ? Cette idée contribue à défaire le binarisme de genre : si nous avons (une) prostate, si nous éjaculons, si nous avons une glande et une structure intérieure très similaire au pénis (le clitoris), alors les différences entre ces hypothétiques genres, à peine marquées par un chromosome, ces catégories qui se basent sur la simple observation externe des corps à la naissance (ou pendant l’écho) comme si le corps était seulement de la peau, sont alors des arguments si ridicules qu’il va de soi [que c’est faux]. »



Malgré des positionnements opposés, qui sont tous deux compréhensibles et qui génèrent des arguments crédibles, les féministes partagent une même vision de la nécessité de décoloniser le corps féminin. Même la science a mis en place des outils pour dépasser ces dénominations colonialistes et, malgré cela, les écoles continuent à apprendre aux élèves à nommer leurs/les corps sous ces dénominations (en omettant l’histoire qui les entoure), les sites médicaux sur internet reproduisent les appellations sans aucun scrupule, les médecins nous parlent de nos organes dans ces termes, etc. Face à ces constats, que nous reste-t-il à faire ? Un énorme travail pédagogique ou tout péter, cela dépend de l’envie du moment. C’est une blague… enfin presque.




Ejaculons, femmes !

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L’éjaculation féminine demeure un tabou, une zone d’ombre de la sexualité et du fonctionnement de nos propres organes. Méconnue de la médecine occidentale, caricaturée par la mode du « squirt » dans la pornographie mainstream ou encore sacralisée dans certaines régions africaines, l’éjaculation reste un mystère pour les femmes. Toutefois, certaines féministes mènent, depuis des années, un travail de réappropriation et de lutte contre la désinformation autour de ce sujet, notamment à travers des ateliers théoriques et pratiques. A Liège, le premier atelier théorique de ce genre a eu lieu fin juin au sein du PAL, le Pied à l’étrier, un collectif féministe d’auto-santé. Revenons ici sur quelques points fondamentaux pour comprendre l’intérêt de ces pratiques.

Depuis quelques années je parle autour de moi d’éjaculation, et bien souvent je me trouve face à des réactions similaires ; méconnaissance, incrédulité voire dégoût au sujet de ce liquide qui peut couler lors des relations sexuelles. Organiser un atelier dans un cadre safe me parut une bonne image pour justement participer à la création et transmission de savoirs féminins autour de moi. D’ailleurs le but de ces ateliers se concentre souvent sur trois objectifs : l’accès à l’information, la normalisation de l’éjaculation et surtout revendiquer une vision politique du « personnel » dans la continuité du travail féministe pour reconquérir l’espace public et les savoirs.

Les ateliers jouent « un rôle essentiel dans la sortie de l’espace privé, du placard, de la sexualité domestique des femmes et des minorités sexuelles. […] Ils participent de la création et de la transmission de savoirs/pouvoirs différents, de la création et de la transmission de cultures sexuelles et de genres différents, de la production de corps différents et de ces « nouvelles possibilités de plaisir utilisant certaines parties bizarres du corps. » La nécessité de transmission de savoirs et des pouvoirs est d’autant plus nécessaire dans le contexte du mutisme qui entoure l’éjaculation féminine dans l’espace public et notamment dans la sphère médicale, où les sécrétions féminines pendant la stimulation sexuelle sont largement entendues comme dysfonctionnement, voire comme des pathologies.

Ce contexte n’est nullement un hasard, comme l’affirme Diana Torres dans son ouvrage Coño Potens, duquel je me suis fortement inspirée pour l’atelier et pour cet article : « depuis des siècles, la science médicale a été un des principaux ennemis du corps et de la sexualité des femmes, en passant sous silence réalités anatomiques et rendant pathologique tout ce qui ne correspond pas aux paramètres de la phallocratie, de l’hétérosexualité et des rôles binaires du genre. » Pour rappel la négation de réalités anatomiques inclut non seulement le clitoris qu’on a vu pour la première fois il y a peu sous forme de modèle 3D, mais aussi le mépris de la prostate féminine, fortement liée à l’éjaculation.

Le silence qui mutile et limite la sexualité féminine !

La désinformation des femmes, mais aussi celle du personnel médical, a des conséquences néfastes sur la santé féminine, et pas seulement sexuelle. L’auteure espagnole relève dans son ouvrage des cas de femmes à qui on a retiré la prostate après une consultation médicale autour de ses expulsions liquides lors des rapports sexuels. Ces cas, certes extrêmes, vont de pair avec d’autres expériences traumatisantes que vivent les femmes qui ont naturellement des éjaculations : la criminalisation de leurs fluides par les docteurs, les accusations de « pisser » sur leur partenaire ou encore la culpabilisation de mouiller leurs lits. Une partie de ces femmes finit par sombrer dans le désespoir et se retenir de leur propre plaisir pour ne pas « déranger ». D’autres décident de s’exprimer publiquement et de revendiquer l’éjaculation, comme Déborah Sundhal ou Diana Torres en proposant des ateliers pour informer celles qui jouissent à flot et celles qui veulent tenter l’expérience.

En parallèle, la médecine occidentale n’a pas vraiment aidé ces femmes à mieux se sentir avec leurs flux. Les chercheurs se sont penchés sur la physiologie de l’éjaculation féminine, notamment influencés par le « boom » pornographique et la libération de la parole à ce sujet. Les études se centrent notamment sur la composition et la trajectoire du liquide arrosé par des « femmes fontaines » et sont infestées de terminologie et de conclusions méprisantes, voire révoltantes. Prenons l’exemple du travail de Caroline Meauxsoone-Lesaffre qui affirme que « la prostate féminine ne serait qu’un abus de langage » ou encore « l’existence d’une perte d’urine modifiée et diluée, ce qui est confirmé par l’expérience faite en laboratoire et par d’autres chercheurs, avec des quantités importantes sortant par l’urètre. » Dysfonctionnement, incontinence et anormalité demeurent le mot d’ordre de la médecine occidentale. De quoi se déprimer encore plus quand cela vous arrive.

La réappropriation de nos fluides.

Face à la pathologisation de l’éjaculation, Diana Torres s’efforce dans son ouvrage de démentir la vision médicale par le biais d’expérimentations simples mais efficaces qu’elle a elle-même conçues. Elle estime important de prouver qu’il ne s’agit pas de pipi mais d’un fluide bien différent et très politiquement incorrect. Avec l’aide d’instruments rudimentaires et de beaucoup d’imagination, elle a scruté ses propres fluides pour les différencier de l’urine : des expériences avec des aliments colorant l’urine, des test avec des draps de lit colorés, etc. L’objectif n’est pas seulement de contredire la science, qu’elle trouve contaminée par une “vision hétérocentrisme, phallocratique et pudibonde”, mais aussi de revendiquer l’universalité de l’éjaculation chez les femmes et de mettre en lumière cette facette de la sexualité féminine. Vu la méconnaissance actuelle en Occident, les ateliers d’éjaculation se présentent comme des formations à la sexualité. Deborah Sundhal parle de service public rendu à la société car « tu ne peux pas apprendre ceci à l’école, ni chez le médecin, ou autre, donc comment pouvons-nous apprendre ceci ? C’est un service public ».

A l’extrême du mutisme européen se trouve la tradition du Kunyaza au Rwanda, abordé par Olivier Jourdan dans son reportage « L’eau sacrée ». Dans ces contrées, l’éjaculation est ancrée dans leurs légendes, dans leur pratique quotidienne et elle attire une attention centrale dans les relations de couple. Au même titre qu’en Occident les femmes sont pathologisées, mais cette fois-ci elles sont médicalisées lorsqu’elles ne déversent pas l’eau sacrée, ayant rempli le lac kivu selon la légende. L’absence du fluide remet en cause la femme ainsi que la fierté de son compagnon.



Au final, tant dans la culture occidentale que rwandaise la sexualité féminine est médicalisée et subit la pressions sociale de façons diverses. Quoi qu’il en soit, le contrôle de la sexualité féminine demeure un point d’inflexion dans la plupart des sociétés patriarcales. Toutefois, le reportage de Jourdan apporte quand même un éclairage sur les techniques utilisées par les hommes rwandais pour provoquer le jaillissement chez leurs femmes. Le film confirme aussi la lecture politique de Diana J. Torres, qui affirme que “toutes les femmes avec chatte peuvent éjaculer” et la culture joue un rôle central dans la compréhension de notre propre corps et de notre sexualité.

Petite guide éjaculatoire 

Face à ces contraintes culturelles et afin de ne pas tomber dans la caricature de la pornographie actuelle, il faut nourrir le collectif d’expériences féminines, des techniques, des approches théoriques féministes pour éveiller les envies et faire couler les eaux du plaisir ! Alors comment ça marche ? L’éjaculation se produit principalement via la stimulation de notre prostate, cette dernière se situe à environ deux centimètres de l’entrée du vagin du côté de l’urètre. La première chose à faire est de repérer cet endroit avec l’aide de nos doigts (la pulpe du doigt doit regarder vers le pubis), dans la paroi antérieure du vagin vous pouvez sentir une zone plus rugueuse, plus sensible et qui ne se contracte pas avec le reste du vagin quand vous essayez de resserrer (voir l’illustration). Et là, c’est votre prostate ! (longtemps appelé point G ou point de Gräfenberg – oui, encore une fois le nom d’un monsieur pour nommer nos organes – alors qu’il s’agit d’une prostate avec les mêmes caractéristiques et forme que dans le corps masculin). Une fois que nous avons repéré notre prostate, on peut passer à l’action, en solo ou accompagné.e d’un partenaire à qui on fait entièrement confiance. La technique la plus répandue pour provoquer l’éjaculation est le mouvement de l’appel avec les doigts (voir les merveilleuses illustrations du bouquin de Diana Torres).

La pression et la stimulation continuelle de la prostate, d’abord doucement, puis un peu plus fort en augmentant la vitesse, remplit la prostate du précieux liquide et au moment du climax il se produit une sorte de sensation, que nous avons sûrement déjà ressenti, qui  ressemble à une envie soudaine de faire pipi. A cet instant précis il faut lâcher prise et pousser, donner ainsi libre cours à l’eau pour jaillir ! L’éjaculation peut être accompagnée d’un intense orgasme ou au moins d’une sensation très plaisante. Toute la “difficulté” de l’éjaculation réside dans le laisser aller et le fait de passer outre l’impression d’uriner, de ne pas nous arrêter à ce point et d’expulser le liquide. Il ne s’agit pas d’urine ! et une fois qu’on l’a ressenti une première fois on constate que ni le liquide expulsé, ni la sensation et ni la forme de l’expulsion de ce liquide  ressemblent à celui de l’urine. Évidemment, la proximité de la prostate avec l’urètre et avec les canaux para-urétraux peuvent produire des sensations semblables mais qu’on peut facilement reconnaître avec la pratique.

Rappelez-vous qu’au même titre que chez l’homme, l’urètre se ferme lors des rapports sexuels. Pour faciliter la tâche du lâcher prise, on conseille souvent de mettre des essuis en dessous pour éviter les inondations et ne pas devoir s’inquiéter ; de boire de l’eau avant la stimulation et de résoudre tout inconvénient qui peut vous préoccuper pendant l’acte. Le but est de créer une ambiance propice au déblocage mental du « je vais me pisser dessus ». Si vous avez envie : testez, cherchez et aimez ce processus de reconnaissance de soi. Si vous y arrivez tant mieux, sinon vous pouvez encore essayer ou tout simplement en discuter auprès de vous pour rompre à jamais ce tabou de l’invisibilité de l’éjaculation féminin.