L’agenda Bâtarde

Si La Bâtarde s’est faite un peu plus discrète cet été, c’est qu’elle vous prépare de belles choses pour ce mois d’octobre.

1er Octobre Rencontre autour de l’ouvrage « Notre corps, nous-mêmes » en présence de l’éditrice Marie Hermann (éditions Hors d’atteinte) et de membres du comité éditorial animé par Julie Fraiture et Mélanie Cao. Librairie Livre aux Trésors, Liège (sur réservation ici).

10 octobre à 18h Vernissage de l’exposition « Espace Sensible » de Caroline Glorie chez Odette Bijoux, Liège (lien vers l’événement Facebook).

15 octobre Salon d’écoute féministe « Décoloniser nos intimités » animé par Mélanie Cao à l’UPA, Bruxelles. Lien vers l’événement Facebook et (sur réservation ici).

(Date à confirmer) « Comment aborder l’autodéfense (individuelle/interpersonnelle) dans un contexte de violences institutionnelles provoquées par la crise sanitaire (et le définancement chronique des soins de santé) ? » conférence en ligne en présence de Marta Luceño Moreno.




#CiteUnePhotographe

Le confinement apporte son lot de sexisme. La presse ne fait pas exception. La semaine dernière, nous avons pu à nouveau constater l’invisibilisation du travail des photographes qui ne seraient pas des hommes lorsqu’il s’agit de mettre en avant la créativité durant la pandémie. Un constat relevé par le collectif La Part des Femmes, qui réunit des professionnelles de la photographie en France :

La Presse, Québec : 11 photographes, 11 hommes

M Le Monde, France : 16 photographes, 16 hommes

Télérama, France : 6 photographes, 5 hommes, 1 femme

Ce n’est pourtant pas si compliqué de proposer d’autres visions. C’est ce que souhaite faire La Bâtarde en vous invitant à citer en commentaire une photographe qui travaille sur le confinement, parce qu’elle en a fait son thème, ou parce qu’elle innove dans son métier du fait de la pandémie.

Eve de Saint-Ramon

Confinée, Eve de Saint-Ramon a développé une collaboration avec ses modèles afin de les photographier chez elleux. Un travail à suivre sur sa page Facebook ou sur Instagram.

https://www.instagram.com/p/B_E62pDg9Qu/

Constance Decorde

Confinée, Constance Decorde a choisi de créer une série « superficielle et personnelle » en réinterprétant chaque jour une action du confinement, en prenant pour modèle son fils. Un travail à suivre sur son Instagram.

Léonor Lumineau

Confinée, Léonor Lumineau propose des extraits de son journal de confinement : « Vu que le quotidien enfermé est quand même assez ennuyeux, je me suis dit que j’allais essayer de profiter de la période pour travailler mon imagination, qui a tendance à s’encrasser avec les soucis de la vie d’adulte. Dans mon appartement parisien de 45m2, j’ai donc réinventé mes petits mondes du quotidien, pour garder le fil. Une semaine presque comme une autre quoi… Une série réalisée avec l’aide précieuse de Thomas Géhant. » Un travail à suivre sur son Instagram.

Teresa Suárez

Confinée, Teresa Suárez produit un projet documentaire depuis le début du confinement : « N’ayant pas une carte de presse pour me permettre de couvrir les effets du Covid19 dans les rues de Paris, je me suis plongée dans une écriture différente, toujours documentaire, essayant de raconter les effets du confinement dans mon intimité. »

« Desde el inicio de la cuarentena, llevo a cabo un proyecto un poco diferente de lo que hago normalmente. Al no tener una tarjeta de prensa que me permita cubrir los efectos del Covid19 en las calles de París, he decidido utilizar una escritura diferente, siempre documental, para contar los efectos del encierro en mi intimidad. » Un travail à suivre sur son Instagram.

Florence Levillain

Confinée, Florence Levillain prend une photo par jour de son vasistas pendant le confinement. Un travail à suivre sur son Instagram.

Miss Martha King

Confinée, Miss Martha King reproduit des célèbres peintures et se prend en photo. Un travail à suivre sur son Instagram.

Eugénie Baccot

Confinée, Eugénie Baccot constitue avec le photographe Cyril Abad un Coronascope dans les rues de Paris. Un travail à suivre sur Instagram.

Bénédicte Desrus

Confinée, Bénédicte Desrus réalise une série documentaire sur un enfant (son fils) qui grandit en quarantaine. Un travail à suivre sur Instagram.

Adeline Rapon

Confinée, Adeline Rapon propose une série spécial confinement où elle recrée des portraits d’Antillaises de la fin du XIXe. Un travail à suivre sur Instagram.

Melanie Wenger

Confinée, Melanie Wenger documente la pandémie depuis l’Italie. Un travail à suivre sur Instagram.




Stress, peurs, questionnements mais aussi lucidité : le quotidien des travailleuses exposées au Covid-19

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Face au coronavirus, les femmes sont davantage en première ligne, surtout dans certains métiers comme le médical, les soins ou le nettoyage. Avec le but de visibiliser les souffrances qui ne se disent pas, la Batârde a fait un appel aux témoignages de personnes travaillant à l’extérieur, auquel plusieurs femmes ont répondu. Elles nous ont délivré leur vécu ces dernières semaines. Nous avons voulu nous intéresser à leur état psychologique dans ce contexte anxiogène. La prise de risques face à une possible contamination dans le cadre professionnel a des effets visibles sur le quotidien de ces travailleuses : journées plus longues, plus de consignes à retenir… plus de travail en général. Ces conditions de travail ajoutées à la pression quotidienne nuit gravement à leur état psychologique. Augmentation du stress, peurs de contracter la maladie ou de la transmettre à ses proches sont les affections psychologiques les plus répandues. Derrière ces sentiments plus que jamais justifiés, les personnes que nous avons rencontrées « virtuellement » partagent une conscience professionnelle qui les pousse à continuer malgré tout à exercer leur métier. « Ils ont besoin de nous ! » Mais cela ne devrait pas pour autant taire toutes les interrogations.

Derrière leur blouse de travail, derrière leurs gants et leurs masques (quand elles en ont) ces personnes prennent soin de nous, de nos oublié.es de la ville, de nos parents et arrière-grands-parents avec peur mais aussi avec beaucoup de considération pour la vie des autres. Grâce à leurs efforts nous pouvons faire nos courses, prendre le bus, avoir des soins. Après deux jours à essayer de se capter, Cara, gérante d’un magasin bio à Liège, a trouvé un petit moment pour répondre à mes questions : « Je travaille actuellement sept jour sur sept, j’ai plus d’horaires ! » Alors qu’elle a eu l’opportunité de faire du télétravail et de gérer un maximum de temps le magasin depuis la maison, elle a décidé de venir sur place : « Je voulais être avec eux. Je trouvais inadmissible de laisser mon équipe travailler tout seule, je trouve que le minimum est d’être ici. » Son équipe s’est également engagée dans l’ouverture du magasin alors qu’ils auraient pu se mettre en retrait : « Nous n’avons eu aucun membre de l’équipe qui ait voulu arrêter de travailler, ils ont tous répondu présent en sachant les enjeux pour nous… Ça va dans les deux sens », se réjouit-elle. 

Comme Cara, Dominique et Margaux, toutes les deux assistantes sociales, ont fait le choix du travail présentiel pour ne pas abandonner les bénéficiaires de leurs services, des travailleuses du sexe et des sans-abri : « Je pouvais faire du télétravail mais j’avais demandé de travailler au bureau car je me suis dit : qu’est-ce que les travailleuses du sexe vont devenir ? – se demande-t-elle pendant notre appel sur Messenger, puis elle répond à sa propre question – Si on ne travaille pas, c’est la cata ! Il faut les aider dans les démarches. Pour moi, c’est un devoir d’être là par rapport aux personnes pour lesquelles on est censé être là, sinon il n’y a personne d’autre pour elles ! » Margaux, assistante sociale dans l’asbl Infirmière de rue qui travaille auprès des sans-abri, profite d’un moment de libre pour me raconter par écrit qu’elle a fait le choix de continuer à travailler malgré la situation : « On doit continuer à travailler ! On doit faire tout ce qui est en notre pouvoir pour aider à limiter cette propagation, on doit protéger un maximum nos patients qui sont vulnérables. J’aurais pu rester chez moi. L’ASBL nous l’a proposé et c’est un choix personnel de chacun qui sera dans tous les cas respecté par tous les collègues. Je pense que c’est une chance que je puisse travailler, malgré le fait que cela ait un impact aussi sur ma vie privée (Même aller courir avec un binôme, à distance raisonnable, je ne le fais pas car je suis potentiellement plus à risque de transmettre le virus que quelqu’un qui est confiné chez lui). Je sens une charge mentale assez intense. »

Travailler malgré des conditions insoutenables… un choix difficile

Ce choix n’est pas si aisé à poser lorsque les conditions de travail ne permettent pas le respect des règles imposées dans le cadre de la lutte contre le coronavirus, ce qui implique un contexte de risque élevé pour le personnel et les bénéficiaires. C’est le cas de Jacqueline, ergothérapeute dans une maison de retraite, qui me raconte au téléphone les difficultés qu’elle rencontre au quotidien sur son lieu de travail « en tant que soignant, on a peur, on ne sait jamais si on est trop proche, on a plus de masques et presque plus de désinfectant… Je pense que je préfèrerais ne pas aller travailler, mon boulot n’est pas indispensable. J’ai peur pour moi et pour les résidents aussi, certains pensent que nous pouvons leur amener des crasses et qu’il faudrait limiter les contacts au strict minimum avec les soignantes », avoue-t-elle. En fait, elle est tout entière traversée par des sentiments contradictoires. Certes, il est important de rester au service des bénéficiaires mais il y a aussi la peur d’être contaminée et donc de contaminer sa famille : « Le problème c’est moi, je peux être contaminée, mon ainé a fait de la fièvre cette nuit, on ne sait pas ce que c’est… On n’approche plus mes parents pour les risques », se lamente-t-elle. Toutefois, elle ne tarde pas à revenir sur ce que sa morale lui dicte : « Ma conscience ne me laisse évidemment pas abandonner ni mes collègues, ni les résidents au moment où, psychologiquement, on est tous plus fragiles. Mais c’est lourd au quotidien, très lourd. Je suis mieux chez moi qu’avant. Avant je travaillais en civile pour créer un rapport plus proche, maintenant je me « déguise » en soignante, j’ai mis un vêtement de travail pour qu’on me distingue. » À l’heure actuelle, Jacqueline est convaincue qu’elle ne devrait plus se rendre à la maison de repos, que son travail comme ergothérapeute n’est plus possible ni sa présence nécessaire vu la situation : « Il y a trop de va-et-vient au niveau du personnel, vu surtout que les résidents sont des personnes à haut risque. » Selon Jacqueline, l’administration du home n’est pas de cet avis et, malgré des conditions problématiques (absence de protection), elle joue sur l’investissement des travailleurs et en appelle à leur conscience pour les pousser à continuer à tenir leur poste… malgré eux, dans des conditions insoutenables et sans protections !

Selma, infirmière dans une maison médicale, partage les questionnements de Jacqueline quant à leur métier à haut risque de contamination. À mi-temps dans un cadre de travail avec des conditions « exceptionnelles », où le nombre de cas de contamination est très bas, Selma se pose quand même beaucoup de questions avec ses collègues sur leur pratique et sur la possibilité de manquer de matériel de protection pour faire les soins convenablement : « Cela nous stresse d’en manquer (nous avions un petit stock déjà, ce qui nous a sauvés jusqu’à maintenant) Comment on va faire si on n’a pas de matériel de protection ? Cela me stresse aussi les visites à domicile, je me forme à la procédure de sécurité en cas de soins à une personne positive au Corona, mais la mise en place m’inquiète, pas pour m’infecter moi, mais d’être un vecteur de contamination pour les autres personnes chez qui je me rends par la suite. » 

Dans sa maison médicale, illes se sont organisé.e.s à différents niveaux pour soulager le système sanitaire de la ville, notamment pendant le week-end, illes se sont mis d’accord sur les mesures à prendre avec les patient.e.s et avec les travailleurs.ses en cas de contamination, etc. Tout une organisation et une autogestion qui lui plaisent énormément et qui font défaut dans d’autres milieux médicaux, selon les dires de Selma sur la base de ses expériences professionnelles précédentes en milieu hospitalier. Justement, elle craint une réquisition dans des conditions précaires, d’autant qu’elle ne peut pas choisir : « En tant qu’infirmière, on ne peut pas se soustraire de ses obligations, j’ai déjà prévenu que je peux faire plus d’heures supplémentaires, même travailler le week-end. C’est possible aussi qu’on soit réquisitionnée à un moment donné, ça me semble logique pour aller aider les autres collègues … des fois j’aimerais pourtant faire autre chose, car les conditions dans l’hôpital sont terribles… Je ne suis pas infirmière par vocation, ce n’est pas le rêve de ma vie, mais je suis solidaire et cela fait partie de ma conception de la sororité. Je pense qu’en fonction de comment cela évolue j’aurais peut-être envie de pouvoir me confiner comme les autres et que je me demanderais pourquoi j’ai fait ce métier-là ! » s’avance-t-elle. 

Ces récits m’évoquent ceux de plusieurs infirmières et médecins espagnol.e.s qui ont fait part de leur désaccord de représenter le métier comme des « héros engagés sans failles » ; ils ont droit d’avoir peur, de se questionner. Car justement, l’héroïsation met ces personnes dans une position de sacrifice total : le héros ou l’héroïne doit réagir, être dans l’action, dans la lutte contre le virus, sans répit, comme un.e « bon.ne soldat.e ». 

La remise en question du système, des solutions apportées par les institutions ou encore leurs conditions de travail sont questionnées à plusieurs échelles : à l’échelle de la société, les commentaires sur la « perte de temps » pour les soignants.tes qui par exemple s’expriment dans les médias (« des vies sont en jeu et vous passez votre temps à parler ») ;  au niveau institutionnel, car « ils font ce qu’ils peuvent et les médecins ne font que râler ». 

Au niveau politique, la méthode de création de la figure héroïque a été également décriée en France comme une forme d’instrumentalisation des travailleurs.ses. En leur décernant des “prix au courage”, on évite ainsi de fournir plus des moyens aux hôpitaux, aux maisons de repos, aux maisons médicales… à tous les secteurs qui travaillent, parfois malgré eux. Déchiré entre l’héroïsme forcé et le devoir moral, le psychologique de ces femmes est beaucoup plus sollicité que d’habitude, avec des conséquences sur leur santé et sur leur vie personnelle. 

Des travailleurs sous pression psychologique

En plus des risques sanitaires liés au virus, les travailleuses et travailleurs sont exposé.e.s à des tensions qui peuvent mettre à l’épreuve leur santé mentale. Le taux de stress dépasse largement les niveaux de leur quotidien ordinaire : « Je suis beaucoup plus stressée, la rue est déserte, l’ambiance générale partout est sinistre, les gens que je croise dans la rue se tiennent à distance, c’est assez hallucinant… J’ai la chance de vivre seule, par rapport à mes enfants c’est un peu plus dur de ne pas les voir mais ma vie n’a pas été tellement chamboulée », affirme Dominique. Alors que la question du stress du confinement a été fortement abordée dans la presse, les difficultés vécues par les femmes sur le terrain ne sont pas encore prises en compte à sa juste mesure, en raison de l’urgence de leur travail. 

Le récit de Margaux, de Jacqueline et de Selma, toutes travaillant dans les soins, rendent compte de leur surplus de travail face à toutes les mesures mises en place depuis le début de la pandémie. Il faut tenir en compte le nombre de routines ajoutées à leur travail normal en ce qui concerne le nettoyage, la désinfection ou encore des mesures de protection et le stress que produit la peur de ne pas les réaliser correctement : « Je n’ai pas peur d’aller travailler dans cette situation, mais mon état de stress est clairement accentué par rapport au quotidien. Il faut s’adapter tous les jours, respecter strictement les règles d’hygiène, lâcher prise par rapport à certaines situations où nous sommes impuissants. C’est psychologiquement plus lourd. Et c’est omniprésent : quand on rentre à la maison, il faut se déshabiller dehors, laver ses vêtements tous les jours, s’attendre à ce que ce soit encore différent demain, que nos collègues commencent à s’absenter, que nos patients commencent peut-être avoir des symptômes », craint Margaux travaillant avec des personnes sans-abri.

Plus exposées au risque mais aussi plus isolées que les autres car illes doivent encore plus garder leurs distances en étant de possibles vecteurs, ces personnes endurent au quotidien la réalité d’un pays en confinement et l’absence parfois de contact avec leurs proches : « J’habite en colocation avec deux autres personnes et on a pris des décisions, notamment de ne pas faire rentrer des personnes de l’extérieur, de prendre des mesures d’hygiène mais aussi on se demande quel type de contacts il faut garder entre nous. Le manque de contact physique me pèse énormément, je suis une personne qui a besoin de cela », déclare Selma. Jacqueline renchérit dans ce sens en avouant qu’à la maison de repos « on a fait pas mal de formations sur l’importance du toucher chez les personnes, on se rend compte que la plupart du temps les personnes âgées ont peu de contacts au quotidien… puis à l’heure actuelle c’est zéro contact en-dehors de ce qui est médical, cela craint ! ». Dans d’autres métiers, avec moins de contacts, on sent le stress et la peur mais surtout par rapport à l’autre : « Je ne suis pas stressée car on est en bonne santé, on essaie de prendre des précautions on prend de la vitamine D, on mange beaucoup de légumes et on essaie de bien dormir. Avec mon compagnon, on ne sort pas le soir, j’enlève mes chaussures en arrivant à la maison, on est moins tactiles pour essayer de limiter la contamination », affirme Cara avant d’avancer : « J’ai peur pour mes collègues, pour moi je pense que ça va, j’espère qu’il ne leur arrive rien, ils ont des enfants, etc. Si jamais certaines de mes collègues ont des inquiétudes, on trouvera des solutions, notamment la prise de congés. »

Certaines initiatives privées voient le jour, notamment le soutien psychologique gratuit offert par des psychologues sur les réseaux sociaux pour aider à gérer les possibles stress post-traumatiques, en parallèle de l’appel des régions aux psychologues pour renforcer les équipes médicales.  

Malgré les peurs, le stress et les questionnements, tous les jours elles reviennent au travail et font ce qu’elles peuvent pour contourner la maladie et pour faire leur travail le mieux possible. Beaucoup d’entre eux et d’entre elles pensent que c’est un « choix de vie » de travailler dans ces services publics. Certaines se donnent la possibilité de « se mettre en maladie » si la situation les dépasse, mais paradoxalement cette décision est très critiquée par les travailleurs.ses restant actifs.ves. Encore une fois, on coince les gens entre une image de héros ou de héroïne qui risque tout pour la société et le rôle du lâche, qui abandonne. 

Ni lâches ni héros.héroïnes, ce sont des personnes avec leurs propres contextes et leurs propres limites. Les efforts des travailleur.se.s pendant ces temps de pandémie du COVID-19 ne sont pas extensibles à l’infini. Alors que nous essayons de nous mettre à l’abri du danger, ces personnes ont aussi le droit de se mettre à l’abri, autant que leur famille qui peut être contaminée par contact. 

Cette pression psychologique n’est pas tenable sur le long terme et soulève tout un éventail de questions sur le retour possible sur leurs efforts. Une fois la crise finie, les travailleur.se.s seront-illes épargné.es pour récupérer leur temps et leur calme face à ces doses de stress et d’angoisses quotidiennes qu’illes auront vécu ? Au-delà d’une possible prime venant de l’État, pour les soignantes principalement, quels efforts pouvons-nous faire  ? 




Les yeux gravés de Kiki Smith passent à la Louvière

Kiki Smith est une artiste américaine aux multiples techniques. Depuis quelques années, de nombreuses expositions lui sont consacrées en Europe, dont l’une à la Louvière, qui se concentre sur ses gravures, ses estampes et dessins. On peut également y voir quelques unes de ses photos et sculptures. La Bâtarde vous conseille cette visite absolument !

Les deux grandes salles du Centre de la Gravure et de l’Image imprimée proposent un parcours parmi des pièces qui ouvrent  à un monde de fleurs fanées, de chair de lune, de tatouages… Catherine de Braekeleer dirige le musée depuis 1995 et n’a cessé de mettre à l’honneur un art peu connu, celui de l’art imprimé, d’en révéler les richesses et les possibles. Elle titre l’exposition consacrée à Kiki Smith « Entre chien et loup », invitant à rester dans cette heure trouble, où – sous la lumière changeante, déclinant vers le noir – les objets se transforment, les lignes de démarcation s’estompent, la vue n’a plus l’exactitude habituelle du jour.

SPLENDID eau-forte sur papier japonais, 2002 (détail)

Entre chien et loup, cette heure où la nuit tombe, est un moment de passage, vers la nuit, vers la pénombre totale. C’est un crépuscule sans rougeoiement du ciel, sans promesses resplendissantes. Les œuvres « entre chien et loup » de Kiki Smith signalent la fin du vivant, l’heure de la décomposition et du retour à la terre. Cette vision particulière de la fin et de la finitude se donne à éprouver de multiples façons. Des êtres infimes tombent dans le vide, flottent en état de grâce, perdent des plumes et des écailles ; une mue de serpent reste en suspens, des fleurs se tassent, se fanent, rongées par le temps, pourrissantes, pour revenir à la terre. Les œuvres de l’artiste sont pleines d’un futur absent : ce retour à la terre annonce qu’elle sera nourrie, qu’il y a un cycle cosmique qui dépasse et absorbe le vivant, mais ce futur n’est pas représenté. C’est une forme de présence de l’absence dans la décomposition. Le moment du pourrissement est un moment de nourrissement.

WOLF GIRL eau-forte, aquatinte et pointe sèche, 1999 (détail)

Ce même thème est abordé de façon plus tragique car plus humaine par le récit en images de l’agonie d’une vieille femme. Sur son lit d’hôpital, la mère de l’artiste vit ses dernières heures. Les gravures montrent, à grands traits blancs préservés de l’encre, les dernières forces des mains, les traits tirés du visage, la peau affinée du cou, les pieds durcis qui restent dans leur dernière position. Cette œuvre est d’une pudeur bouleversante.

Ce qui frappe encore dans cette exposition, ce sont les yeux que Kiki Smith imprime, peint, dessine, grave à la pointe sèche, à l’eau forte ou encore à l’aquatinte. Les visages ordinaires vibrent incroyablement mais aussi les visages‑figures, issus des contes et de la culture populaire. Ces yeux sont à voir jusqu’au 23 février à la Louvière !

NOON (diptyque) eau-forte, 2007 (détail)

https://www.centredelagravure.be/fr/exhibitions/18057-entre-chien-et-loup




Les coups de cœur du festival Voix de Femmes

À une semaine du festival Voix de Femmes, La Bâtarde vous partage ses coups de cœur pour cette édition qui se déroulera du 10 au 26 octobre à Liège. Pour les chanceux.ses qui habitent en Belgique, voici 4 rendez-vous décoloniaux, afroféministes ou poétiques (et parfois tout ça en même temps) pour réchauffer votre mois d’octobre.

Si l’ensemble de la programmation de cette 14ème édition semble particulièrement alléchant, une première escale s’impose par le cinéma Churchill à la projection de Tunniit : retracing the lines of inuit tatoos, un documentaire d’Alethea Arnaquq-Baril consacré à une pratique corporelle féminine populaire peu connue : les tatouages faciaux des communautés inuites de l’Arctique. Où il est question de transmission, d’émancipation et de décolonisation à travers un art féminin longtemps interdit. Une séance présentée par l’historienne de l’art Alix Nyssen, spécialisée dans l’artification du tatouage.

Intergénérationnelle : parce que les représentations comptent

Le second rendez-vous permettra d’amener les plus jeunes (âgé.es de 5 et 8 ans) à la Librairie Livre aux Trésors pour une séance de lecture et de dessin autour de livre Comme un million de Papillons noirs, dont le titre puise dans l’œuvre de l’écrivaine afro-américaine Toni Morrison. Son autrice Laura Nsafou qui est aussi blogueuse afroféministe sous le nom de Mrs Roots, lira l’album dans lequel elle évoque avec douceur et poésie la chevelure afro de sa jeune héroïne qui demeure, aujourd’hui encore, un enjeu de réappropriation pour les femmes noires.

Après une après-midi consacrée à la jeunesse, vous pourrez retrouver l’autrice en soirée à Barricade (Rue Pierreuse 21, 4000 Liège) pour une discussion autour des thématiques abordées dans son blog, notamment autour des représentations des personnes racisées en littérature.

Déflagration
afroféministe

Toujours dans ce même élan de flamboyance, la parade afroféministe apparaît peut-être comme l’un des moments les plus excitants du festival : 30 Nuances de Noir.es plie avec force les frontières entre fanfare, chorale et performance et replace les corps de femmes noires dans l’espace public, puisant dans un large répertoire de danse parmi lesquelles le locking et le waacking, pour une apparition fracassante aux accents politiques. Parce qu’aux travers de corps dansants et de chants, on touche aussi à ce que les luttes ont de plus incarné et puissant. L’événement se déroulera Espace Tivoli à Liège et est entièrement gratuit.

De l’eau pour les oreilles

Enfin, le dernier événement invite au recueillement pour un dimanche après-midi avec la musicienne japonaise Tomoko Sauvage qui explore la musicalité de l’eau et ses potentialités sonores à travers ses infimes variations lorsqu’elle entre en vibration avec les bols de céramique manipulés par l’artiste. Lenteur, épure et poésie pour d’autres cartographies sonores intimistes à KulturA.

Puis parce que les règles sont faites pour êtres transgressées : on ne pourra s’empêcher d’ajouter un clin d’oeil à nos complices D’une Certaine Gaieté et au projet radiophonique Trajectoires dissidentes qui remettra le couvert en présentant le résultat des ateliers menés en non-mixité, sous la forme d’une soirée sur péniche radiophonique à L’Armande. Les capsules diffusées nous feront découvrir les voix de figures ou collectives féminines souvent peu entendues, mais qui ont su donner un coup de pied bien senti au patriarcat.

Pour le reste : Allez-y tant qu’il reste des places et inscrivez-vous ! Toutes les infos concernant la programmation complète et les réservations sont sur le très beau site du festival.




« Aotearotica », l’érotisme dans un journal

En matière d’érotisme, la littérature continue d’avoir un côté souterrain. On l’imagine encore être transmise sous le manteau, à la discrétion des amateurs et amatrices. En Nouvelle-Zélande, Laura Borrowdale a franchi le palier de l’intimité en 2016 en créant un journal littéraire érotique, le premier de tout le pays. Parce que la bâtarde aime explorer les sexualités, nous l’avons rencontrée à Christchurch, sur l’île du sud, pour parler d’édition et d’esthétique.

Aotearotica. Rien que le nom vous fait voyager. Il est constitué du nom du pays en maori : Aotearoa. Et du mot érotisme en anglais : erotica. À l’origine d’Aotearotica, une histoire écrite par Laura, qui ne trouvait pas sa place. « Il n’y avait pas de journal pour publier une histoire littéraire qui parle de sexe. C’était à propos de sexe oral, d’un point de vue de femme. Je m’intéresse beaucoup à ce qu’il se passe dans la tête des gens, plus que ce qui arrive à leur corps. J’ai écrit là-dessus. Je me suis dit que je devrais créer un endroit où la publier. »

Dans ses pages, de la prose, des poèmes et des illustrations. Pour constituer chaque numéro, Laura lance un appel sur l’Instagram du journal, qui compte aujourd’hui 156 000 abonné.e.s. Elle reçoit des centaines de propositions qu’elle trie au fur et à mesure. Chaque numéro (le 6 est sorti au printemps dernier) est construit comme un puzzle à partir des éléments qu’elle sélectionne, sans à priori ni envie prédéfinie. Laura se laisse porter par la créativité des collaborateurs.trices. Il ne lui faut pas longtemps pour comprendre ce qui fonctionne ou pas. « Ensuite, dit-elle, j’essaye de trouver des connexions entre l’art et l’écrit ; souvent deux personnes qui travaillent loin l’une de l’autre, parfois à des milliers de kilomètres, se retrouvent dans les pages. » Cela donne des surprises, comme ce numéro où « tout semblait être à propos des mains« . 

https://www.instagram.com/p/BmaqiL-gpdMK_AvVwaJdSxtp8CORsZE2ajnR0A0/?hl=fr

Multiplicité 

Laura Borrowdale a la volonté d’éditer un journal érotique inclusif, pour tous et toutes. Alors qu’elle ouvre un numéro déjà paru, elle énumère : « Nous avons une personne qui vient d’Auckland, une Japonaise-Néo-zélandaise, une illustratrice française, une femme de 70 ans, une Américaine, une Indienne… Les âges, les genres, les nationalités sont vraiment variés. J’ai peut-être une préférence pour les voix de femmes. » Elle poursuit : « Une femme trans, une personne identifiée queer… »

Mais consciente de l’importance d’ouvrir l’édition, Laura Borrowdale invite maintenant des personnes extérieures pour codiriger le journal. « Ça devient de plus en plus important pour moi de ne pas être la seule voix à l’édition. Pour chaque nouveau numéro (depuis le 6), je sélectionne des auteurs.trices invité.e.s que je connais, dont j’aime le travail, avec un budget et qui peuvent faire des commandes. C’est ce qu’a fait Monica pour le numéro 6. »

Aotearotica, volume six

La diversité des auteurs.trices et illustrateurs.trices permet à la revue de proposer des angles et approches différentes de ce qui est perçu comme érotique, selon nos humeurs, nos envies ou nos excitations. Avec #MeToo, le consentement a pris de plus en plus de place dans les contenus liés aux sexualités. Aotearotica parvient à le rappeler dans chaque histoire racontée, tout en célébrant les besoins d’être proches et intimes.  

https://www.instagram.com/p/Br3PEo_A_ELx-LccE8KseJFxfG0skCI4vml3WM0/?hl=fr

« L’une des raisons pour lesquelles j’ai commencé est que j’avais en tête le fait qu’on puisse dire : « voici une meilleure option », « je préfèrerais avoir ça » ou « faire ça ». C’est ce que je veux raconter : qu’il y a de meilleures options, quelque chose de fun, de sexy, où les voix des femmes et des personnes racisées sont entendues. Que ces personnes soient au centre de l’histoire et non pas des objets ou des sortes de sex toys. »

Dans les récits érotiques rassemblés par Laura, tout ne se passe pas toujours bien. Certaines personnes sont sentimentalement blessées, ou se sentent bizarres. Parce que ça arrive réellement. « C’est réel, en ne portant atteinte à personne. Je crois que c’est vraiment le gros problème du contenu qui concerne les femmes et la sexualité, il y a trop souvent quelqu’un qui a été exploité. »

Subtilité

En lisant Aotearotica, on perçoit une liberté d’écriture, une confiance de la part des auteur.trices. Pas de sensation de sexe à la chaîne en mode mainstream mais du contenu étonnant, varié dans les goûts, les formes et les couleurs. Une attention particulière est portée au vocabulaire utilisé (la revue n’est disponible qu’en anglais) et à la construction de la narration. « J’aime vraiment le vocabulaire simple. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut utiliser le mot « bite » tout le temps. Certains mots de parties du corps disparaissent, c’est important de les réutiliser et de les rendre confortables. Ce que je déteste c’est quand les personnes ne se parlent pas comme normalement deux personnes se parlent. C’est important d’utiliser les mots qu’on utiliserait en parlant. »

https://www.instagram.com/p/Bck49tIARMEjGxLFInL0OGKmbt5VJUTKZZT9S80/?hl=fr

Alors on se réapproprie “cunt”, “pussy”, “cock”… « Je crois que l’écriture que j’apprécie est très empreinte de la vie réelle. À cause de ça, on ne cherche pas de récits forcés.« 

Lors d’un atelier d’écriture sur le sexe, Laura expliquait aux participant.e.s comment rendre les choses sexy ou intéressantes pour un personnage qui met son préservatif : « C’est important d’inclure le consentement, la contraception ou la discussion. Une personne m’a dit : « Non mais je veux que ce soit un fantasme, et ne pas me retrouver dans la réalité. » Donc il y a deux courants de pensée : le fantasme ou, ce que je préfère, la représentation de la réalité. »

Créativité 

Entre les livres érotiques de la maison d’édition française J’ai lu et les VHS des films érotiques du dimanche soir (merci M6, pardon pour les références françaises, votre autrice ayant grandi dans l’Hexagone), l’évocation d’un « journal littéraire érotique » ne m’inspirait pourtant rien d’émoustillant au départ. Fort heureusement ma curiosité m’aura permis de découvrir et d’apprécier, contre toute attente, la poésie érotique.

Kneed me like bread

I need pounding, I need muscle

All these gluten-free, low carb diets can go

Eat a rice cake

I need to be moved

And pressed fiercely on to a surface

Use your knuckles

Stretch me to my limit

Maybe later, I’ll let you eat me

Cassie Welch, « Bread », Aotearotica, volume two

L’humour y est très surprenant aussi. « Nous avons vraiment une vision très large de ce qui est érotique, dit Laura. Je le vois comme quelque chose qui concerne la sexualité, le sexe ou le genre. C’est le triptyque. Mais ils ne sont pas tous faits pour être excitants ou titiller. On essaye d’avoir un équilibre entre toutes ces choses. Le sexe est vraiment quelque chose de ridicule. Et c’est très comique. Je crois qu’il faut le reconnaître. Qu’on a l’air stupide. Mais quand on est dans le moment, c’est merveilleux. Mais il y a tellement de choses qui peuvent mal se passer dans un sens humoristique et ridicule. On parlait de réalité… Ça en fait partie. »

Ce format papier, mélangeant art, prose et poésie, se déguste comme une nouvelle saveur à ajouter au menu de vos explorations sexuelles. 

Aotearotica

Pour le trouver : en ligne, dans des librairies néo-zélandaises ou des bibliothèques. 




Cycliques et maudits ! Ces corps qui saignent…

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Est-il compatible de défendre l’influence du cycle menstruel des femmes sur leurs humeurs et leurs capacités, avec le fait de se dire féministe ? Parfois j’ai l’impression que pas tant que ça… Je souffre de cette impulsion (réaction irréfléchie) de me taire toujours sur le cycle au risque de réveiller le grand méchant monstre « tu as tes règles ! » que tant de féministes se sont donné du mal à extirper de la pensée masculine (et/ou féminine ?). Au risque et péril d’être une “mauvaise féministe” (mouahahaha), depuis un an je m’intéresse à mon cycle, au-delà de la date des règles, en contrôlant un certain nombre de paramètres grâce à l’application Clue, sur mon téléphone. Retour sur un questionnement menstruel et ses dérives.

Jour six de mes règles, je récupère petit à petit de l’énergie après cinq jours de saignements assez abondants et des crampes au ventre régulières. L’envie de manger salé, de faire du sport et d’une bonne nuit de sexe reviennent ! Ces données sont récupérées quotidiennement par l’application mais elle en oublie d’autres, notamment les médicaments, les sensations, etc. En gros je finis mes règles avec environ 120 ml de sang en moins, aucune prise de médicament pour tenir la douleur ni commentaire machiste sur mon état d’esprit à cause de mes règles. Quelle chance !

Après tous ces mois d’analyse, plus ou moins suivis, j’ai pris connaissance de mes états, de la fréquence des mes douleurs, de mes envies, etc. Et j’ai surtout appris à moduler mon travail en fonction de mes capacités, de mes possibilités – en tant que travailleuse à temps plein avec une certaine liberté restreinte par un mineur de 3 ans et une vie de couple épanouie – et de mes envies. En fait, ce n’est pas aussi compliqué que cela peut paraître. Il suffit de marquer dans un agenda/application/cahier l’évolution de nos performances, de nos désirs, de nos douleurs, de tout ce qui nous semble révélateur pendant quelques mois. Erika Irusta, pédagogue menstruelle, dans son ouvrage Diario de un cuerpo, questionne son propre corps : « Comment te sens-tu aujourd’hui ? » Et pour mieux parvenir à répondre à cette question, aussi simple puisse-t-elle paraître, elle donne 12 critères à aborder dans le cahier (l’application est trop simpliste à mon sens) :

Jour du cycle (jour 1 pour le premier jour de la menstruation) ; sentir le cerveau, au niveau mental ; sentir le corps, au niveau animique et physique ; le flux vaginal (texture, odeur, couleur, quantité, fonctionnalité, fertile ou pas) ce qui permet de connaître l’évolution pendant le cycle et nous aide à connaître notre santé intime ; la phase hormonale du cycle, (je reviens après sur cette terminologie qui est très importante à mes yeux) ; la sensation du jour ; la peur ; le désir/les envies ; que suis-je aujourd’hui ? ; niveau de sociabilité ; lecture et chanson de la journée. J’ajouterais à ces points d’autres questions comme l’envie sexuelle, le sport ou les heures de sommeil, qui me semblent aussi importants pour connaître mes besoins et mes envies au fil de mon cycle.

Je reviens maintenant sur la question du cycle menstruel, il comprend deux phases principales : premièrement la phase folliculaire – avant l’ovulation – qui est elle aussi divisée en deux phases : la phase pré-ovulatoire et la phase menstruelle (les règles)  ; et deuxièmement la phase lutéale – après l’ovulation. Pendant la phase folliculaire, l’hormone la plus présente est l’estradiol, avec l’hormone FSH (folliculo-stimulante) et la testostérone (surtout juste avant le début de l’ovulation). Pendant l’ovulation nous avons l’hormone LH et, dès qu’elle finit, apparaît la progestérone et un peu d’estradiol. Une petite illustration de l’évolution de ces hormones tout au long du cycle :

Chacune de ces hormones produit des effets différents sur notre physique et sur notre mental, par exemple l’estradiol a un effet d’activateur sur notre corps, il nous apporte de l’énergie et nous aide à être plus actives alors que la progestérone nous fait descendre un peu le rythme et nous rend plus réceptives, plus sensibles. Toutefois, ces effets sont à relativiser en fonction des  combinaisons diverses entre les différentes hormones tout au long du cycle. C’est ce qu’Erika Irusta appelle le « cocktail d’hormones », qui influence d’une façon différente chaque femme et dont le but est de savoir le capter à travers la connaissance de soi avec notre petit cahier, ou une application. Ces connaissances peuvent être utilisées dans une infinité de domaines qui vont de la création à l’écriture en passant par le travail manuel, le rendement sportif, etc.

Une nouvelle vague de remise en question féministe ?

Cet apprentissage n’a pas été fortuit. J’ai eu l’opportunité de faire la connaissance d’une nouvelle vague féministe qui met le paquet sur ces questions jusque-là reniées par les féministes des premières vagues. Je me souviens de la présentation de Catherine Markstein dans le cadre du Pied à l’étrier, un groupe d’auto santé gynécologique liégeois, où elle était venue partager son travail sur l’auto santé avec nous. Elle était très surprise de l’intérêt que nous portions aux hormones, sur le cycle et les règles. Il y avait une demande assez généralisée de mieux connaître le fonctionnement de notre corps et de nos hormones… face à une absence de réponse du milieu féministe qui s’efforçait de démonter l’image de la femme reliée à sa nature saignante.

Il ne s’agit pas ici de récriminer nos aînées ayant tant fait pour la lutte contre les injustices faites aux femmes en raison de leurs règles. N’oublions pas qu’il y a un peu plus d’un siècle des médecins comme Edward H. Clarke s’amusaient à publier des ouvrages (comme Sex in education) où ils affirmaient que les femmes ne pouvaient prétendre aux études universitaires parce que le travail de leur cerveau consommerait tout le sang dont elles ont besoin pour leurs règles… Non, ceci n’est pas une blague ! D’autres trouvaient que le travail à l’usine était impossible afin de ne pas nuire à nos fonctions menstruelles ; pourtant durant la guerre, alors que la main-d’œuvre masculine se trouvait sur le front, les femmes seront sans problème acceptées au sein de l’industrie, selon l’étude de l’anthropologue américaine Emily Martin. Donc voilà, loin de moi l’idée de remettre en cause les luttes féministes qui nous ont mené.e.s jusqu’ici.

Toutefois, je voudrais proposer dans cet article une ouverture vers l’analyse de notre corporalité cyclique en m’inspirant fortement du travail réalisé par l’Espagnole Erika Irusta, ou encore des itinéraires corporels de la menstruation de l’anthropologue Francisca Gálvez Díaz. Ces auteures partent de l’auto-observation de leur corps en l’articulant avec l’analyse des tensions qui se produisent au carrefour du corps individuel et du corps social et politique. Le but n’est pas seulement de se connaitre, de connaitre son corps, mais il s’agit aussi de questionner les idées socialement et culturellement rattachées aux règles, au cycle menstruel et aux femmes.

Des constructions sociales, culturelles et économiques autour de nos maux

Erika Irusta et Francisca Gálvez Díaz prennent toutes les deux l’exemple du SPM (syndrome prémenstruel) pour rebondir sur les constructions sociales, biomédicales, politiques, économiques et autres qui construisent et pèsent sur les corps des femmes. Galvez Diaz s’interroge notamment sur l’origine médicale de la proximité du SPM avec l’ancienne « hystérie » féminine : « Pour la médecine du XIX siècle, c’était le déséquilibre des organes reproducteurs féminins qui produisait les pathologies féminines comme l’hystérie, celle d’aujourd’hui considère que ce sont les hormones sexuelles et son déséquilibre les agents causantes du SPM, des douleurs pendant la menstruation, l’endométriose ou les ovaires poly kystiques. Alors qu’ils ignorent pourtant les raisons de ce déséquilibre, ils traitent les organes sexuels et les hormones comme cause de la maladie » (traduction par nos soins).

En somme, la médecine occidentale, à l’heure de traiter les corps des femmes, s’en remet toujours à la même observation : les organes sexuels féminins sont LE problème ! Il faut dire que l’absence d’études des maladies qui touchent un bon nombre de femmes en Europe, comme l’endométriose, demeure l’héritage d’une médecine patriarcale qui tient moins compte de la douleur chez les femmes. Et nous, êtres cycliques, nous avons bien intégré la chanson : « Ça fait mal, c’est normal ! » Pourtant, cela ne devrait pas faire mal ou pas tant que cela. Erika Irusta s’insurge en mettant en avant qu’une certaine douleur peut être normale puisque nous avons des contractions pour expulser l’endomètre mais que « si tu es assise toute la journée dans un bureau, il est possible que ton utérus soit dénivelé et que les hanches soient déséquilibrées. Cela fait mal parce que les contractions sont plus inefficaces et qu’elles se multiplient. En plus, si tu es stressé.e, cela fait augmenter la prostaglandine, une hormone pour expulser l’endomètre : les contractions sont plus fortes et moins efficaces. »

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Dans le royaume de la productivité qui est devenu notre système social, politique et économique, les douleurs des règles sont médicalisées car incompatibles avec le rythme que le système impose. Plusieurs études vont dans ce sens, en indiquant les pertes économiques liées aux maladies des femmes, notamment celle de Lancet qui affirme que les problèmes menstruels coûtent à l’industrie américaine environ 8% de sa masse salariale totale : la menstruation est une cause d’absentéisme au travail et à l’école et suppose une diminution de 25% de la productivité des femmes. Ce manque de productivité est par la suite pathologisé et médicalisé afin « d’éradiquer ce fléau » pour l’économie en augmentant la consommation d’anti-inflammatoires et d’anti-douleurs. Emily Martin analyse le SPM et tous les symptômes qui l’entourent dans ces termes : « des expériences qui ne s’ajustent pas aux exigences labourables et quotidiennes de la société occidentale sont considérées comme des pathologies qui doivent être corrigées. Les femmes perdent ainsi les connaissances et la gouvernance de leur propre corps, les spécialistes de la biomédecine deviennent les autorités sur la question ».

Rappelons en passant que le SPM n’est qu’une maladie occidentale. Ailleurs sur le globe, les symptômes existent, sont connus, mais ne sont pas médicalisés à ce point. D’autres rituels s’établissent pour veiller au bien-être des femmes (pas partout hein ! on se rappelle bien de ce qu’endurent les femmes au Népal qui sont expulsées à chaque cycle, dont certaines périssent). Je ne suis pas en train de dire que les femmes doivent arrêter de travailler parce qu’elles ont leurs règles comme chez notre ami le vieux Clarke. Il s’agit plutôt de favoriser une organisation plus souple, plus adaptée aux femmes qui ont ces besoins – sans imposer quoi que ce soit ; car chaque corps réagit différemment au cycle. Mais pour ce faire, les femmes ont un devoir et un droit de connaissance de leur corps, leurs cycles et de leurs préférences. Erika Irusta prodigue des conseils qui vont dans ce sens, celui de l’expertise de soi qui pourrait nous servir à mieux nous organiser (non dans un but productiviste, mais adaptatif) en fonction de notre cycle. Toutefois, il faut rester attentive à ne pas donner ces nouvelles informations au premier venu – voire notre chef, notre conjoint, nos collègues – qui pourrait en profiter pour nous donner une mauvaise nouvelle plutôt dans une phase que dans une autre, ou pour nous demander de bosser trop à une période ou à une autre en exploitant nos capacités au-delà de ce qui est correct.




L’art de décoloniser nos chattes (et le reste)

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Fallope, Gräfenberg, Skene ou encore Bartholin, vous connaissez ? Pourtant, on les porte sur nous, ces noms-là. Qui sont ces gens ? D’où sortent-ils ? Ce sont des médecins (tous des hommes) qui ont donné leur nom à nos parties intimes comme s’il s’agissait de la découverte des Amériques, avec ce que ça suppose de colonialisme et de violence. Mais depuis quelques années, des féministes ont commencé à contester ces appellations et essaient de renommer nos corps afin de les décoloniser et de se les réapproprier. En même temps, ces féministes, dont le groupe Gynepunk ou la Pornoterroriste sont des précurseuses, permettent de remettre en question certains passages obscurs de la gynécologie moderne, dont l’un des plus contestés demeure la naissance de cette science.

La médecine gynécologique moderne naît entre 1845 et 1849 en Alabama, dans la clinique improvisée de J. Marion Sims, connu comme le « père de la gynécologie ». Mais cette naissance est surtout marquée par les actes de torture, d’abus de pouvoir et, il faut le dire, de sadisme, menés par le docteur sur une douzaine de jeunes femmes esclaves noires, dont seulement trois noms sont connus de nos jours : Anarcha, Betsy et Lucy. Le scientifique a pratiqué sur ces femmes des dizaines d’opérations SANS anesthésie (l’anesthésie ne se répandant qu’un ou deux ans plus tard) ni cathéter, ni aucun autre outil médical permettant d’éviter la douleur et la surinfection des tissus pendant l’opération. Certaines, comme Anarcha, ont subi plus de 30 chirurgies afin de permettre au médecin de mettre au point une technique de suture pour soigner la fistule vaginale dont souffraient toutes les femmes noires passées entre ses mains. Certain.es contestent qu’il s’agisse d’un manque d’éthique du médecin puisqu’à cette époque la douleur était perçue comme bon signe d’un point de vue médical. En plus de cela, le corps médical pensait alors que les noirs ne ressentaient pas la douleur. Toutefois, on constate que les procédés sont vraiment différents quand il s’agit d’exercer sur des corps blancs. En 1953, lorsque Sims ouvre le premier hôpital de femmes à New York, il applique ses connaissances à des femmes blanches, mais sous anesthésie cette fois-ci.

Illustration du docteur Marion Sims avec Anarcha par Robert Thom. Musée Pearson, Sud Southern Illinois University School of Medicine

L’usage des esclaves pour faire avancer la science a été largement dénoncé aux États-Unis où cette même année des collectifs ont réussi à faire enlever la statue dédié à Sims à New York. Toutefois, cette mouvance de contestation décoloniale peine à traverser les frontières francophones et hispanophones, très  réfractaires à la mémoire historique, surtout coloniale.

Pour rendre hommage à ces femmes ayant été torturées à l’origine de la gynécologie, des collectifs féministes, comme Gynepunk, ont décidé  de renommer nos glandes avec leurs noms. Les glandes dites de Skene, glandes para-urétrales décrites par Alexander Skene – gynécologue écossais et fidèle admirateur de Sims – sont dès lors nommées glandes d’Anarcha. Les “glandes de Bartholin” ou “glandes vestibulaires majeures” ou “principales” – selon la nouvelle terminologie anatomique – sont cette fois-ci appelées par les féministes “glandes de Betsy et Lucy”, car il s’agit d’une glande double. Dans le projet Anarchagland, Gynepunk propose trois sortes de nomination : « Je nommerais les glandes (selon) au moins trois formes : l’une en relation avec sa localisation physio-anatomique ; l’autre en relation au type de sécrétion ségrégée et la troisième à la mémoire des victimes charnelles du macabre théâtre gynécologique. » Ainsi, la “glande d’Anarcha” est la glande para-urétrale éjaculatrice tandis que les “glandes de Betsy et de Lucy” sont des glandes vestibulaires majeures lubrifiantes.

Capture d’écran du site du projet Anarchagland

Rappelons que la nouvelle terminologie anatomique, publiée pour la première fois en 1998, qui régule la nomination des parties anatomiques en fonction de leur localisation, n’était toujours pas traduite en français en 2005. Pourtant, cette terminologie met fin à des aberrations nominatives comme les “trompes de Fallope”, connues maintenant sous le nom de tube utérin ou trompes utérines ou encore les glandes citées plus haut. Malgré l’existence de ces terminologies neutres, on constate que les médecins ne s’en servent ni dans le quotidien médical, ni dans leurs cours, sans parler des sites d’information médicale. En Belgique, en France ou encore en Espagne, ces actes de tous les jours, qui paraissent anodins ou inoffensifs, justifient le ras-le-bol des féministes qui revendiquent la décolonisation de leurs corps des femmes face à l’immobilisme médical.

Une seule appellation échappe à la nouvelle terminologie anatomique qui, malgré le fait qu’elle soit très contestée parmi les pairs, continue d’être appelée sous l’initiale de son « découvreur » : le “Point G”, g de Grâfenberg, Ernst, (encore un monsieur bien sûr), gynécologue allemand ayant travaillé sur la description d’une zone érogène interne près de la paroi antérieure du vagin. Diana Torres revient sur cette question de la colonisation de nos vagins dans son ouvrage Pornoterroriste (Gatuzain, Pays Basque, 2012) à la page 224, dans lequel elle s’énerve pas mal à ce sujet : « Découvreur, ça fait un peu colonialiste. Jamais il n’y a eu de découvreur de la pointe de la bite, des couilles ou de la prostate. Je déteste voir que le corps de la femme est traité comme terre de conquête, comme si personne n’y avait été auparavant, comme si personne n’avait rien voulu expliquer avant eux. La putain d’ignorance est le sauf-conduit de tous ces maudits découvreurs. »

Justement, Diana Torres, qui a aussi publié un ouvrage sur l’éjaculation féminine nomme la glande d’Anarcha, située en plein “Point G”, tout simplement « prostate » à l’encontre des savoirs médicaux actuels, puisque les articles scientifiques nient souvent cette appellation. En réalité pas tous, puisqu’en 2010, Milan Zaviavic publiait un article scientifique qui affirmait que « [La présence de] l’antigène prostatique spécifique dans les conduits et les glandes de Skene féminins, et les paramètres fonctionnels et structurels ainsi que les maladies similaires à celles de la prostate masculine, ont apporté des preuves convaincantes de l’existence d’une prostate chez les femmes et la préférence définitive du terme “prostate”  au lieu de glandes et conduits de Skene ». » Il avance exactement les mêmes arguments que Diana Torres : la forme, la composition et le type de liquide produit par cet organe sont semblables à ceux de la prostate masculine, même si l’emplacement diffère. Toutefois, des recherches postérieures à propos de l’éjaculation féminine vont affirmer le contraire, qualifiant la dénomination « prostate » d’abus de langage. On peut alors se demander quels sont les paramètres utilisés par les un.es et les autres au moment de nommer les organes et en quoi l’histoire de la gynécologie, (avec son bon côté) et son caractère utilitariste (les chattes servent à procréer et tout le reste est accessoire) peuvent influencer la méthodologie à l’heure de réaliser ce genre d’études.

En même temps, on doit aussi faire face à deux visions contradictoires dans le monde féministe, celle qui affirme que nous ne devons pas nommer nos organes en établissant des parallèles avec ceux des hommes, notamment au sujet de la prostate ; et celle qui défend les similitudes pour casser les normes de genre. La position “anti-prostate” est défendue notamment par Gynepunk dans leur projet Anarchagland où elles affirment : « Le discours hégémonique leur ôte de l’importance, en les qualifiant de glandes auxiliaires ou même en nommant l’une d’entre elles « prostate féminine ». Alors devrions-nous trouver l’utérus masculin aussi ? Le sexisme de la rhétorique médico-anatomique pense en ces termes ; en miroir : en la côte [bibliquement parlant] ; en « homologuant » les organes  féminin en fonction du corps hégémonique, le masculin. »

Alors que Diana Torres défend sa posture “pro-prostate” dans son ouvrage sur l’éjaculation : « Sur quoi tient le fait que les hommes et les femmes existent si nous aussi [les femmes] nous avons une prostate et pouvons aussi éjaculer avec elle ? Cette idée contribue à défaire le binarisme de genre : si nous avons (une) prostate, si nous éjaculons, si nous avons une glande et une structure intérieure très similaire au pénis (le clitoris), alors les différences entre ces hypothétiques genres, à peine marquées par un chromosome, ces catégories qui se basent sur la simple observation externe des corps à la naissance (ou pendant l’écho) comme si le corps était seulement de la peau, sont alors des arguments si ridicules qu’il va de soi [que c’est faux]. »



Malgré des positionnements opposés, qui sont tous deux compréhensibles et qui génèrent des arguments crédibles, les féministes partagent une même vision de la nécessité de décoloniser le corps féminin. Même la science a mis en place des outils pour dépasser ces dénominations colonialistes et, malgré cela, les écoles continuent à apprendre aux élèves à nommer leurs/les corps sous ces dénominations (en omettant l’histoire qui les entoure), les sites médicaux sur internet reproduisent les appellations sans aucun scrupule, les médecins nous parlent de nos organes dans ces termes, etc. Face à ces constats, que nous reste-t-il à faire ? Un énorme travail pédagogique ou tout péter, cela dépend de l’envie du moment. C’est une blague… enfin presque.




Woman at war – pylône électrique et chaussettes en laine

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Woman at war raconte le combat d’une femme de la cinquantaine contre une usine d’aluminium. Elle agit seule, se servant d’un arc et de flèches. Le jour où elle décide de faire sauter un pylône électrique, elle cache son visage avec un masque en papier de Gandhi. Laissez-moi vous décrypter cette fable moderne du sabotage économique.

Superwoman en pull jacquard

Woman at war s’ouvre sur une scène de sabotage économique parfaitement maîtrisé et réussi. À l’aide d’un arc et d’une flèche, une femme d’une cinquantaine d’années – le visage découvert, vêtue d’un gilet de laine tricotée et chaussée de bottines de marche – court- circuite les lignes électriques qui alimentent l’usine d’aluminium du coin, celle-là même que
l’Etat islandais considère, au détriment de toute considération écologique, comme l’une des pierres angulaires de la croissance économique du pays. Au bout du cinquième court-circuit, la police est complètement dépassée : les services secrets sont mis sur le coup.

Le quotidien de Halla, désormais considérée comme une dangereuse terroriste, est pourtant normal, rythmé par des cours de chant et des rendez-vous à la piscine avec sa sœur jumelle, Àsa. C’est pendant son temps libre qu’Halla se transforme en superhéroïne : elle brave les dangers et risque sa liberté au nom d’un idéal écologique. Car, semble nous dire Halla, si personne ne se révolte contre une usine polluante, si les hommes politiques veulent, au lieu de la fermer, l’agrandir, alors il faut agir, il faut passer à la désobéissance civile – tradition militante dans laquelle elle semble se reconnaître, comme en témoignent le portrait de Nelson Mandela accroché dans son salon, et le masque de Gandhi qui l’accompagne « en opération ». Woman at war est donc l’histoire d’une femme ordinaire qui
mène une action politique extraordinaire. Cette femme ordinaire élève ses actes à la hauteur de sa pensée.

Au fond, la structure de l’histoire est celle, classique, d’une quête : une héroïne forte, courageuse et rusée mène une action orientée vers un but, parsemée de rebondissements. Dans ce schéma narratif, un bel événement vient troubler Halla – un évènement aussi inespéré qu’inattendu, puisqu’elle avait perdu de vue la possibilité même qu’il advienne – : une demande d’adoption, introduite des années auparavant, a été acceptée. Elle pourra devenir la maman de la petite Nika.
Loin d’empêcher l’activisme d’Halla, cette maternité à venir vient plutôt dédoubler sa quête. Dès lors, Halla est-elle une superhéroïne parce qu’elle adopte une enfant ou parce qu’elle sabote un géant de l’aluminium ? Faisons l’hypothèse qu’elle est forte parce qu’elle fait les deux. Halla mêle le privé et le politique, inextricablement : sa pratique du tai chi l’aide à décompresser alors qu’elle est poursuivie par un commando de forces spéciales, la classe où elle enseigne lui donne l’occasion d’échanges avec un informateur proche du gouvernement, la personne qui l’aidera à échapper à la surveillance policière se révèlera être son cousin. Comment parvient-elle à tenir ensemble ce qui ne cesse d’être séparé ? Sa puissance héroïque tient au dépassement d’une division classique du temps, au dédoublement de soi et au déplacement des contours habituels de la communauté politique.

crédit : Caroline Glorie

Once weapon a time

Woman at war ne se soucie ni de relater une lutte existante, ni de dresser un état des lieux (désastreux) du monde. Au contraire, le film joue sur les codes du merveilleux : une sœur jumelle, l’aide inattendue d’un mystérieux cousin et aussi d’animaux. De manière ambigüe – mais non reviendront sur les effets de cette conjonction – le film s’appuie à la fois sur des éléments fantaisiste ou invraisemblables et sur des données ou des modalités d’action qui font directement écho au temps présent.

Du côté de l’invraisemblable, on s’étonnera de voir Halla agir seule. Le film s’efforce de ne donner aucune indication sur la socialisation politique de l’héroïne. On ne sait ni si ses parents étaient eux-mêmes intéressés par l’écologie, ni si ses idéaux s’articulent à des lectures précises, encore moins si elle est intégrée à de quelconques réseaux militants. Mis à part les portraits de Mandela et de Gandhi, on ne sait donc pas d’où lui viennent son projet et sa détermination. Elle semble tirer toute sa force d’elle-même.
Si Halla apparaît isolée, ses actions, ou du moins celles que montre le film, ne rejouent pas celles de l’individualisme contemporain : on ne sait rien de ce qu’elle lit, écoute et mange, ni comment elle trie ses déchets. Le film ne s’intéresse pas « aux petits gestes du quotidien », moralisateurs et classistes à souhait, mais à la responsabilité politique qu’un individu peut endosser – de manière plus ou moins réaliste – face à l’urgence écologique.

Du côté du vraisemblable, un étrange rapprochement avec l’actualité est possible, non seulement parce que le film évoque un sujet largement frayé dans l’espace public, mais aussi parce qu’il met en scène une modalité d’action précise : celle qui fait barrage. En effet, Halla bloque, freine, ralentit. Elle empêche le passage de l’énergie électrique, nécessaire à
la production économique – faisant sien, à sa manière, l’un des mots d’ordre du comité invisible (« Le pouvoir est logistique – bloquons tout ! ») ou appliquant, en quelque sorte, la stratégie de blocage plus récemment mise à l’œuvre par le mouvement des gilets jaunes. Effectivement, Halla parvient à toucher le cœur de la machine, elle matérialise les nœuds
des problèmes écologiques. Sous son action, ceux-ci deviennent palpables et concrets. Ce qui est désigné habituellement comme « trop loin », « décidé ailleurs » se révèle d’un coup tout près de nous. Halla frappe là où ça fait mal, là où elle peut être entendue, là où il est question d’argent. Et ça marche…

crédit : Caroline Glorie

La communauté réenchantée

J’ai insisté précédemment sur le fait que Woman at war mélange des éléments merveilleux et très actuels. Si l’on peut facilement dégager un message du film à partir de ses caractéristiques les plus réalistes (« c’est un film qui parle de, avec une femme qui »), je voudrais montrer comment une série d’éléments merveilleux permettent d’enrichir une lecture politique du film. Le merveilleux ne sert pas (ou pas seulement) à adoucir ou à détendre le propos : il rend possible l’action politique (solitaire) de Halla.
Premièrement, Halla brouille les frontières habituelles du temps. Deuxièmement, elle est aidée par deux de ses doubles (elle est, pour ainsi dire, doublée deux fois). Enfin, troisièmement, s’agrège autour d’elle une communauté politique très particulière : une sorte de famille recomposée et des animaux vivants et morts. À chaque fois, le film opère un brouillage entre le privé et le politique.

Premièrement, une femme rêve d’avoir un enfant. Ce rêve ne se réalise pas. Elle passe alors dans un combat pour le futur, pour la terre des enfants du futur, des enfants qui viendront et qui ne seront pas « les siens ». Puis, fait inattendu, cet enfant apparaît, incarnant le futur dans le présent. Quand Halla apprend qu’elle pourra adopter, elle ne renonce pourtant pas au sabotage économique. Au contraire, elle articule ses aspirations privées et politiques les unes aux autres. L’adoption de la petite Nika induit encore une autre modification du temps. Elle représente ici du temps en sursis. Cet enfant qui arrive alors qu’elle n’y croyait plus, qui arrive parce qu’en Ukraine elle n’est pas trop âgée pour adopter, représente un temps supplémentaire. Pour une femme de la cinquantaine, cet enfant est du
temps en plus, du temps qu’on pensait ne plus avoir.

Deuxièmement, Halla bénéficie de l’aide de doubles. Sa sœur jumelle finira par lui venir en aide. Si l’une a des aspirations privées, l’autre en a de politiques. Mais lorsque le film lie leurs destins, ces deux orientations deviennent indissociables. Le second double de Halla est un personnage mineur mais tout aussi nécessaire au bon déroulement de son entreprise
de sabotage. Un touriste lui permet à plusieurs reprises d’échapper aux filets de la police parce qu’il se fait prendre à sa place. En plus d’être nécessaire à la drôlerie du film, le touriste suggère lui aussi l’usage nécessaire de doubles. Ainsi, Halla qui masque son visage et agit seule, est aidée par des doubles qui n’ont a priori pas les mêmes aspirations qu’elle. Halla est un personnage politique anonyme doublé, sans le vouloir, deux fois.

crédit : Caroline Glorie

Troisièmement, le film reconsidère ce qui fait une communauté politique. Dans le film, un groupe de musiciens qui rythme les scènes d’action évoque une communauté. Ces musiciens sont présents à l’image mais l’héroïne ne les voit pas. On a pu les comparer à un chœur grec. La comparaison ne convient pas, au moins, pour trois raisons. Le chœur grec discute avec les personnages de la tragédie, il participe au développement de celle-ci, au déroulé de l’intrigue. Le chœur est très souvent composé de femmes, de vieillards ou d’esclaves. S’il est le point de vue de la cité, c’est à partir de la position des vulnérables. Par contraste, les musiciens, des hommes blancs adultes et qui ne parlent pas, ne peuvent être comparés à ce chœur grec. Il s’agit plutôt de fantômes ou d’une présence fantomatique. Les fantômes évoquent un manque. Ici, c’est la communauté politique qui, tout d’abord, manque. Mais le film en réinvente de toutes différentes, d’inattendues. Qui se rassemble autour d’Halla ? Son prétendu cousin, sa sœur jumelle et, dans l’avenir, la petite Nika. Et aussi, cet ami Baldwin qui s’inquiète pour elle comme un frère. Halla ne fait pas appel à ses amis ; elle rencontre ce présumé cousin parce que sa ferme est la plus proche des lignes à haute tension. Plus tard, sa sœur décide, en dernière instance, de lui venir en aide. Ce sont des aides qui s’agrègent progressivement autour d’elle. Parce qu’elle ne présuppose pas de liens politiques, elle parvient à toucher une sorte de famille recomposée. Mais la reconfiguration de la communauté va encore plus loin dans le film. Comme je l’ai déjà dit, Halla est aidée inopinément par un touriste, par des animaux et même par une carcasse de mouton. Par-là, le film ouvre ce qu’on entend par collectif et suggère une communauté flottante, une aide fortuite. Plus qu’un effacement de la communauté politique, nous assistons à sa réinvention sous des formes mineures, des formes intermédiaires que le film nous suggère de retrouver.

À bien des égards, Woman at war peut être considéré comme une fable, qui distillerait une morale, une petite leçon de morale et toucherait ainsi quelque chose de vrai. Cette « leçon », n’est pas prescriptive – elle n’affirme pas ce que devrait être une action politique, ce qui définit la responsabilité individuelle ou ce qui caractérise la capacité d’une personne – mais elle figure une action, celle d’Halla, qui pourrait être réaliste, et pourrait être dupliquée. En jouant sur les trois éléments du récit que sont le temps, les doubles et la collectivité, Woman at war ébranle nos évidences concernant l’action politique aujourd’hui possible. La solitude de Halla n’est pas celle d’une héroïne infaillible et solitaire, mais les relations qu’elle tisse, souvent fortuitement, ne redessinent pas non plus les contours d’une communauté politique, telle qu’ancrée dans les imaginaires de gauche.

Remerciements à Thomas Beyer de Réjouisciences, Alicia Del Puppo et Catherine Lemaire des Grignoux pour l’organisation d’un débat après une des projections du film, Marianne Slot, productrice de Woman at war qui a eu la gentillesse de répondre à quelques questions, et à Jeremy Hamers pour ses suggestions.




Ejaculons, femmes !

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L’éjaculation féminine demeure un tabou, une zone d’ombre de la sexualité et du fonctionnement de nos propres organes. Méconnue de la médecine occidentale, caricaturée par la mode du « squirt » dans la pornographie mainstream ou encore sacralisée dans certaines régions africaines, l’éjaculation reste un mystère pour les femmes. Toutefois, certaines féministes mènent, depuis des années, un travail de réappropriation et de lutte contre la désinformation autour de ce sujet, notamment à travers des ateliers théoriques et pratiques. A Liège, le premier atelier théorique de ce genre a eu lieu fin juin au sein du PAL, le Pied à l’étrier, un collectif féministe d’auto-santé. Revenons ici sur quelques points fondamentaux pour comprendre l’intérêt de ces pratiques.

Depuis quelques années je parle autour de moi d’éjaculation, et bien souvent je me trouve face à des réactions similaires ; méconnaissance, incrédulité voire dégoût au sujet de ce liquide qui peut couler lors des relations sexuelles. Organiser un atelier dans un cadre safe me parut une bonne image pour justement participer à la création et transmission de savoirs féminins autour de moi. D’ailleurs le but de ces ateliers se concentre souvent sur trois objectifs : l’accès à l’information, la normalisation de l’éjaculation et surtout revendiquer une vision politique du « personnel » dans la continuité du travail féministe pour reconquérir l’espace public et les savoirs.

Les ateliers jouent « un rôle essentiel dans la sortie de l’espace privé, du placard, de la sexualité domestique des femmes et des minorités sexuelles. […] Ils participent de la création et de la transmission de savoirs/pouvoirs différents, de la création et de la transmission de cultures sexuelles et de genres différents, de la production de corps différents et de ces « nouvelles possibilités de plaisir utilisant certaines parties bizarres du corps. » La nécessité de transmission de savoirs et des pouvoirs est d’autant plus nécessaire dans le contexte du mutisme qui entoure l’éjaculation féminine dans l’espace public et notamment dans la sphère médicale, où les sécrétions féminines pendant la stimulation sexuelle sont largement entendues comme dysfonctionnement, voire comme des pathologies.

Ce contexte n’est nullement un hasard, comme l’affirme Diana Torres dans son ouvrage Coño Potens, duquel je me suis fortement inspirée pour l’atelier et pour cet article : « depuis des siècles, la science médicale a été un des principaux ennemis du corps et de la sexualité des femmes, en passant sous silence réalités anatomiques et rendant pathologique tout ce qui ne correspond pas aux paramètres de la phallocratie, de l’hétérosexualité et des rôles binaires du genre. » Pour rappel la négation de réalités anatomiques inclut non seulement le clitoris qu’on a vu pour la première fois il y a peu sous forme de modèle 3D, mais aussi le mépris de la prostate féminine, fortement liée à l’éjaculation.

Le silence qui mutile et limite la sexualité féminine !

La désinformation des femmes, mais aussi celle du personnel médical, a des conséquences néfastes sur la santé féminine, et pas seulement sexuelle. L’auteure espagnole relève dans son ouvrage des cas de femmes à qui on a retiré la prostate après une consultation médicale autour de ses expulsions liquides lors des rapports sexuels. Ces cas, certes extrêmes, vont de pair avec d’autres expériences traumatisantes que vivent les femmes qui ont naturellement des éjaculations : la criminalisation de leurs fluides par les docteurs, les accusations de « pisser » sur leur partenaire ou encore la culpabilisation de mouiller leurs lits. Une partie de ces femmes finit par sombrer dans le désespoir et se retenir de leur propre plaisir pour ne pas « déranger ». D’autres décident de s’exprimer publiquement et de revendiquer l’éjaculation, comme Déborah Sundhal ou Diana Torres en proposant des ateliers pour informer celles qui jouissent à flot et celles qui veulent tenter l’expérience.

En parallèle, la médecine occidentale n’a pas vraiment aidé ces femmes à mieux se sentir avec leurs flux. Les chercheurs se sont penchés sur la physiologie de l’éjaculation féminine, notamment influencés par le « boom » pornographique et la libération de la parole à ce sujet. Les études se centrent notamment sur la composition et la trajectoire du liquide arrosé par des « femmes fontaines » et sont infestées de terminologie et de conclusions méprisantes, voire révoltantes. Prenons l’exemple du travail de Caroline Meauxsoone-Lesaffre qui affirme que « la prostate féminine ne serait qu’un abus de langage » ou encore « l’existence d’une perte d’urine modifiée et diluée, ce qui est confirmé par l’expérience faite en laboratoire et par d’autres chercheurs, avec des quantités importantes sortant par l’urètre. » Dysfonctionnement, incontinence et anormalité demeurent le mot d’ordre de la médecine occidentale. De quoi se déprimer encore plus quand cela vous arrive.

La réappropriation de nos fluides.

Face à la pathologisation de l’éjaculation, Diana Torres s’efforce dans son ouvrage de démentir la vision médicale par le biais d’expérimentations simples mais efficaces qu’elle a elle-même conçues. Elle estime important de prouver qu’il ne s’agit pas de pipi mais d’un fluide bien différent et très politiquement incorrect. Avec l’aide d’instruments rudimentaires et de beaucoup d’imagination, elle a scruté ses propres fluides pour les différencier de l’urine : des expériences avec des aliments colorant l’urine, des test avec des draps de lit colorés, etc. L’objectif n’est pas seulement de contredire la science, qu’elle trouve contaminée par une “vision hétérocentrisme, phallocratique et pudibonde”, mais aussi de revendiquer l’universalité de l’éjaculation chez les femmes et de mettre en lumière cette facette de la sexualité féminine. Vu la méconnaissance actuelle en Occident, les ateliers d’éjaculation se présentent comme des formations à la sexualité. Deborah Sundhal parle de service public rendu à la société car « tu ne peux pas apprendre ceci à l’école, ni chez le médecin, ou autre, donc comment pouvons-nous apprendre ceci ? C’est un service public ».

A l’extrême du mutisme européen se trouve la tradition du Kunyaza au Rwanda, abordé par Olivier Jourdan dans son reportage « L’eau sacrée ». Dans ces contrées, l’éjaculation est ancrée dans leurs légendes, dans leur pratique quotidienne et elle attire une attention centrale dans les relations de couple. Au même titre qu’en Occident les femmes sont pathologisées, mais cette fois-ci elles sont médicalisées lorsqu’elles ne déversent pas l’eau sacrée, ayant rempli le lac kivu selon la légende. L’absence du fluide remet en cause la femme ainsi que la fierté de son compagnon.



Au final, tant dans la culture occidentale que rwandaise la sexualité féminine est médicalisée et subit la pressions sociale de façons diverses. Quoi qu’il en soit, le contrôle de la sexualité féminine demeure un point d’inflexion dans la plupart des sociétés patriarcales. Toutefois, le reportage de Jourdan apporte quand même un éclairage sur les techniques utilisées par les hommes rwandais pour provoquer le jaillissement chez leurs femmes. Le film confirme aussi la lecture politique de Diana J. Torres, qui affirme que “toutes les femmes avec chatte peuvent éjaculer” et la culture joue un rôle central dans la compréhension de notre propre corps et de notre sexualité.

Petite guide éjaculatoire 

Face à ces contraintes culturelles et afin de ne pas tomber dans la caricature de la pornographie actuelle, il faut nourrir le collectif d’expériences féminines, des techniques, des approches théoriques féministes pour éveiller les envies et faire couler les eaux du plaisir ! Alors comment ça marche ? L’éjaculation se produit principalement via la stimulation de notre prostate, cette dernière se situe à environ deux centimètres de l’entrée du vagin du côté de l’urètre. La première chose à faire est de repérer cet endroit avec l’aide de nos doigts (la pulpe du doigt doit regarder vers le pubis), dans la paroi antérieure du vagin vous pouvez sentir une zone plus rugueuse, plus sensible et qui ne se contracte pas avec le reste du vagin quand vous essayez de resserrer (voir l’illustration). Et là, c’est votre prostate ! (longtemps appelé point G ou point de Gräfenberg – oui, encore une fois le nom d’un monsieur pour nommer nos organes – alors qu’il s’agit d’une prostate avec les mêmes caractéristiques et forme que dans le corps masculin). Une fois que nous avons repéré notre prostate, on peut passer à l’action, en solo ou accompagné.e d’un partenaire à qui on fait entièrement confiance. La technique la plus répandue pour provoquer l’éjaculation est le mouvement de l’appel avec les doigts (voir les merveilleuses illustrations du bouquin de Diana Torres).

La pression et la stimulation continuelle de la prostate, d’abord doucement, puis un peu plus fort en augmentant la vitesse, remplit la prostate du précieux liquide et au moment du climax il se produit une sorte de sensation, que nous avons sûrement déjà ressenti, qui  ressemble à une envie soudaine de faire pipi. A cet instant précis il faut lâcher prise et pousser, donner ainsi libre cours à l’eau pour jaillir ! L’éjaculation peut être accompagnée d’un intense orgasme ou au moins d’une sensation très plaisante. Toute la “difficulté” de l’éjaculation réside dans le laisser aller et le fait de passer outre l’impression d’uriner, de ne pas nous arrêter à ce point et d’expulser le liquide. Il ne s’agit pas d’urine ! et une fois qu’on l’a ressenti une première fois on constate que ni le liquide expulsé, ni la sensation et ni la forme de l’expulsion de ce liquide  ressemblent à celui de l’urine. Évidemment, la proximité de la prostate avec l’urètre et avec les canaux para-urétraux peuvent produire des sensations semblables mais qu’on peut facilement reconnaître avec la pratique.

Rappelez-vous qu’au même titre que chez l’homme, l’urètre se ferme lors des rapports sexuels. Pour faciliter la tâche du lâcher prise, on conseille souvent de mettre des essuis en dessous pour éviter les inondations et ne pas devoir s’inquiéter ; de boire de l’eau avant la stimulation et de résoudre tout inconvénient qui peut vous préoccuper pendant l’acte. Le but est de créer une ambiance propice au déblocage mental du « je vais me pisser dessus ». Si vous avez envie : testez, cherchez et aimez ce processus de reconnaissance de soi. Si vous y arrivez tant mieux, sinon vous pouvez encore essayer ou tout simplement en discuter auprès de vous pour rompre à jamais ce tabou de l’invisibilité de l’éjaculation féminin.




Rom et LGBT+ : comment lutter depuis une niche, dans la niche ?

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De la Hongrie en passant par l’Allemagne, la Belgique ou la République tchèque, les droits des Roms LGBT+ ne défrayent pas la chronique. Ils et elles existent et demandent à être entendu.e.s. Laszlo Farkas (aka Gypsy Robot) et David David Tišer incarnent cette nouvelle génération de militant.e.s qui refusent d’être ignoré.e.s.

La première association LGBT+ et rom en Europe (et probablement au monde), Ara Art, a été fondée à Prague par David Tišer, il y a cinq ans. Je le rencontre au café Putica, dans le quartier Vinohrady (littéralement « les vignobles »), connu pour rassembler de nombreux lieux de sortie LGBT+ dans la capitale tchèque.

Ara Art a d’abord été créée pour soutenir la création artistique et la culture rom ; l’association a ouvert le premier théâtre rom et expose des artistes roms dans sa galerie. À 15 ans, David Tišer était déjà volontaire dans de nombreuses organisations, comme Romea.cz, un site d’information pour les Roms de Tchéquie ou encore pour Slovo 21, une ONG soutenant la culture rom et les étrangers. « Je me suis rendu compte que ces associations n’abordaient jamais la question des Roms LGBT+. C’est vite devenu une évidence qu’il fallait en créer une. En fait, quand on est LGBT+ et rom, on accumule les discriminations. D’abord parce qu’on est rom, puis parce qu’on est LGBT+, enfin parce qu’on est LGBT+ dans la communauté rom. »

Même constat pour Laszlo Farkas : « On est attaqués des deux côtés. » Ce Hongrois de 31 ans est le fondateur de qr.tv, un projet média en ligne. « Q, pour queer, r, pour rom, explique-t-il. Avec un arc-en-ciel dans le logo. Et multilingue. »

Laszlo

Laszlo habite depuis mars 2018 à Berlin avec son mari. Avant, ils habitaient Prague. Durant l’été, il est DJ pour la gay pride en tant que Gypsy Robot. Il a déjà mixé à Budapest, Prague, Amsterdam et en Slovaquie. « Quand j’ai découvert ma sexualité, à l’adolescence, j’étais très perturbé de savoir que j’allais faire partie d’une minorité. L’homophobie chez les Roms est très présente. » Il existe plusieurs groupes roms différents. Les plus traditionnels, et donc ceux qui infligent les punitions les plus sévères, comme l’excommunication, sont les Olah et les Sinti. Parmi les autres groupes et sous-groupes, l’ouverture est variable.

Son militantisme a commencé en 2014, après la mort d’un leader activiste LGBT+ hongrois, Milan Rozsa, à 26 ans. La version officielle conclut à un suicide. Laszlo continue de trouver les circonstances suspicieuses. « Mes amis et moi nous aurions dû dire quelque chose. » À partir de là, Laszlo fait tout pour sortir de l’invisibilité. « Nous avons même organisé un mariage rom gay en flashmob à Budapest. »

Laszlo rencontre David lors de la première conférence LGBT+ rom à Prague en 2014. 20 jeunes Roms LGBT+ y étaient invités par Ara Art pour leur apprendre comment lutter contre l’homophobie et les discriminations et discuter de leur vie quotidienne. « C’était une expérience incroyable, se souvient Laszlo. Cet événement nous a réunis. On a pu réaliser que dans différentes parties de l’Europe, nous avions les mêmes problèmes du fait de notre origine rom. »

Pour Laszlo, c’était d’échanger sur le fait de grandir, en Hongrie comme en République tchèque, dans une société qui est très raciste envers le Roms. David a grandi à Plzen (ou Pilsen, qui donna son nom aux bières dites « pils »), près de la frontière allemande : « Au lycée, la sous-culture principale était celle des skinheads. J’ai dû être frappé plus de vingt fois pendant mon adolescence parce que je suis rom. Jusqu’à mes 17-18 ans, je n’étais jamais sorti en club. Je n’avais pas le droit d’y rentrer. Alors que mes amis non-roms sortaient tout le temps. Ça a été aussi horrible de trouver un appartement. J’ai mis un an à trouver un propriétaire qui m’accepte. Mon cousin voulait acheter l’année dernière, personne ne voulait lui vendre de bien. » David, 32 ans, est le plus âgé de ses huit frères et sœurs. Il quitte sa ville natale pour étudier l’art et la romologie (étude des Roms) à l’université Charles de Prague après le lycée.

Pour son coming out, David se sert du court métrage qu’il a réalisé en 2009 et dans lequel il joue, Roma boys, inspiré de sa vie. « Je l’avais fait à ma mère avant la sortie. Avec elle, ça s’est bien passé. Le reste de ma famille a appris que j’étais gay après la projection du film. Juste après, je suis parti étudier en Bulgarie pour une année. Quand je suis revenu, toute la famille l’avait accepté. Je ne sais pas s’il y a eu des réactions négatives, j’étais loin ! Pour mon petit-ami, avec qui je suis depuis 12 ans, c’est différent. Il est issu des Olah de République tchèque. Son père l’a battu et il a été excommunié. Il a dû fuir sa ville natale pour venir à Prague, seul. »

Dans le film, le personnage du petit-ami est marié de force. Roma boys présente en effet d’autres fins possibles suite à un coming out dans une famille rom. Trouver des acteurs a été difficile. « Finalement, ce sont tous des amis qui ont accepté de participer. C’était la première fois en République Tchèque qu’on parlait de Roms LGBT+. Maintenant ce serait différent, je pense que plus de personnes se porteraient volontaires. »

Laszlo et David tentent donc à la fois de lutter pour les droits des Roms, mais aussi pour les droits des personnes LGBT+, sur plusieurs niveaux. Avant de créer Ara Art, David prend contact avec les Roms LGBT+ à travers l’Europe pour établir des liens de confiance et monter un réseau. « J’ai posté des annonces sur tous les réseaux sociaux et les applications de rencontres possibles. J’ai créé Gay Gypsy sur Facebook, qui ressemblait plus à un site de rencontre au début… ! Je voulais savoir ce qu’ils voulaient ou attendaient comme soutien. J’ai rencontré un grand nombre d’entre elleux. » Une première vidéo de campagne est diffusée impliquant des personnalités tchèques. Avec plus de 40 000 vues sur Facebook, elle a reçu de nombreuses réactions positives. Elle marque la première campagne LGBT+-Rom, en 2017.

En parallèle, l’association s’est développée pour avoir une présence dans les quatre régions de République tchèque, avec un centre d’aide. Ça s’appelle « reknu.to » (« je le dirai »), dont le but est que les gens se voient en vrai, discutent, s’aident et pas seulement quand ça va mal. « Les jeunes roms font rarement leur coming out et n’ont personne avec qui parler de leur sexualité par exemple, dit David. Ces « consultants » LGBT+ parlent alors de la vie quotidienne et apportent une oreille attentive. » Mais seulement huit, c’est peu pour répondre aux quelque 300 personnes qui appellent par an. Toutes les associations LGBT+ savent qu’Ara Art existe et sont en relation avec elle. « Je suis membre du groupe LGBT du gouvernement et membre de l’organisation de la Pride de Prague. On coopère énormément, mais si elles reçoivent des personnes roms, elles leur disent de nous contacter. Elles sont heureuses qu’on existe parce qu’elles ne savent pas comment aider les Roms puisqu’il faut nécessairement connaître notre culture, nos traditions, le fonctionnement de nos communautés. Bien sûr, si des personnes non-rom LGBT+ nous appellent, nous répondrons. Nous sommes seuls à faire ce travail dans le pays. »

Ara Art peut continuer d’exister grâce au soutien d’un seul donneur, l’Open Society Foundations (Human Rights Department). Ils ne reçoivent rien de la République tchèque ou du réseau LGBT+. Ce manque de moyens empêche Ara Art d’embaucher des personnes à temps plein et ralentit le travail accompli. Le but principal est de lever suffisamment d’argent pour ouvrir un premier lieu refuge. Pour le moment, ils payent des nuits d’hôtel, parfois avec leur propre argent, ou chez eux. Sans cette aide précieuse, de nombreux.ses jeunes roms pourraient se retrouver à la rue, sans argent, sans réseau, sans formation. Le risque est alors de tomber dans la prostitution et la drogue. « Nous essayons de prévenir cela en leur trouvant un logement et du travail. Un refuge permettrait de créer du lien entre tous.tes, au sein d’une même communauté. »

Laszlo, de son côté, grâce à son média qr.tv, veut contrer certaines fake news qui circulent en Hongrie de la part des extrêmes xénophobes et homophobes. C’est aussi un moyen pour lui de créer une plateforme qui puisse rassembler les Roms LGBT+ et les faire communiquer entre eux.elles. « Heureusement, nous sommes de plus en plus à prendre la parole. On sait qu’on existe et qu’on peut être plus fort ensemble. » À Berlin, la communauté rom n’est pas grande mais Laszlo a été heureux de découvrir un cercle de soutien au sein d’autres organisations LGBT+. La Hongrie n’était pas une option pour vivre avec son mari. « D’autant qu’ils ont banni les gender studies à l’université. Le seul à travailler sur ces questions dans le pays a été déclaré « ennemi du pays » dans les journaux. Dans la rue, on peut vraiment ressentir la colère des gens avec des bannières anti-migrants. »

En 2013, David se lance dans une carrière politique, « suite logique de son engagement », dit-il. « Je me suis déjà présenté deux fois aux élections pour le parlement, avec le parti écologique. Aucun Rom n’a été élu au Parlement tchèque. Mais tous les grands partis ont des candidats roms. Pour le moment, les Roms n’ont ni pouvoir financier, ni pouvoir politique. Et je ne parle même pas des Roms LGBT+ ! Essayons déjà de gagner du pouvoir politique ! »

La République tchèque n’est pas idéale, mais c’est l’un des pays les plus avancés d’Europe centrale en ce qui concerne les droits LGBT+. « On a des contes de fée avec deux princes ou deux princesses, des pubs et des films dans lesquels nous sommes visibles. Ça ne veut pas dire que tout va bien, mais qu’on peut au moins commencer la conversation », commente David. Le pays, qui a intégré depuis 2006 le partenariat pour les couples de même sexe (sorte de cohabitation légale tchèque), pourrait même devenir le premier pays post-communiste à légaliser le mariage pour tous. En juin dernier, un groupe de 46 parlementaires a en effet déposé un projet d’amendement au Code civil.