Une introduction à ce que nos corps nous disent

Il y avait, dès le commencement du projet Bâtarde, le désir de laisser parler d’autres voix que les nôtres, de « faire de la place » dans nos pratiques d’écriture et d’arriver à rendre visible des expériences imperceptibles. Quel vaste programme ! qui se branche sur un mode féministe et demande à être exécuté – autant que faire se peut – minutieusement, sans fausse modestie, sans phrases toutes faites, creuses et envahissantes. Cette tâche, puisqu’il s’agit bien de transformer des pratiques scolaires, des habitudes de travail ou des réflexes appris à la va-vite, n’a rien d’évident et n’est pas garantie. La Bâtarde a tenté d’établir des connexions qui passent et repassent du monde patriarcal aux féminismes. 

Donner la voix veut dire ici donner des mots à des corps et à des « expériences de corps » qui sont tues. Des sujets à l’apparence mineure sont abordés par Hélène Molinari : les odeurs du vagin et la stérilisation volontaire. Le texte sur les odeurs cherche à dépasser la honte qui les contient sous sa chape de plomb, tandis que le texte sur la stérilisation volontaire rappelle comme il est difficile de trouver des réponses vraies et claires quand nos questions sortent des sentiers battus. Pour montrer qu’il y a des droits pourtant acquis qu’on ignore, des situations que l’on ne connaît pas, auxquelles on ne pense pas, mais que l’on s’empresse de juger, il faut de l’enquête. On oublie trop facilement la diversité des corps et de ce qui motive certains choix. Une des particularités de l’enquête que mène Hélène Molinari est de pratiquer une forme d’observation participante à partir d’internet : fondée sur une recherche d’articles de fond, c’est aussi sur la recherche de paroles et de commentaires – qui ne sont donc pas des témoignages – que l’enquête se construit. Hélène nous donne à lire des paroles en acte, des paroles situées, prises dans un contexte propre, des paroles qui engagent celle qui écrit à la prise en charge, pour elle‑même, des questions posées.

Les textes de Marta Luceño Moreno s’inscrivent dans la lutte récente contre les violences obstétricales. Ici, ces violences sont racontées avec une simplicité et une intimité étonnantes. Lire les textes proposés par Marta, c’est comme passer quelques heures à discuter avec des amies. Dans la complicité de la discussion en confiance, elles témoignent de choses secrètes (la première fois que j’ose le dire), lourdes (oui, il reste des traces), honteuses (pourquoi n’était-ce pas un détail ?). On comprend à quel point les « petites » violences autorisent les « grandes ». Il s’agit d’un seul maillage qui enserre les femmes dans une position d’infériorité et qui fait de l’expérience de l’accouchement, de son avant – pendant et après – une expérience au cours de laquelle la femme doit se plier à des normes, des protocoles et des jugements étouffants. Dire ces différents degrés de violences (de la remarque que l’on pense insignifiante au geste carrément brutal) ne va pas sans reproduire une part de cette violence. L’écoute-lecture de ces textes fait éprouver des expériences fortes. C’est chargé d’explosif. Attention.

Les textes de Mélanie Cao reviennent sur l’ouvrage Our Bodies Ourselves (OBOS), un livre mythique des mouvements féministes pour la santé des femmes. « Des » mouvements ? Oui, car le livre est traduit et réédité dans plus de 25 langues ; la réception de cet ouvrage est mondiale. C’est à deux contextes différents que Mélanie Cao s’intéresse. D’une part, elle retrace l’histoire du livre et ce, jusqu’au projet d’une nouvelle édition française, prévue pour février 2020 ! Mélanie rend compte du processus qui est au cœur d’OBOS lui-même et du fait que nos expériences sur nos corps débouchent sur des savoirs. D’autre part, elle s’est intéressée à la version japonaise du livre. C’est alors une histoire de mots qu’il faut inventer pour décrire le corps, les sensations et les violences qui est racontée. Qu’Our Bodies, Ourselves nous soit familier, qu’il provoque une sorte de fascination pour un travail monumental réalisé en vue de l’émancipation des femmes ou qu’il nous soit inconnu, les textes de Mélanie se lisent avec plaisir et intérêt car traduire et réadapter Our Bodies Ouselves c’est réaliser un important travail de transmission pour que les paroles sur les corps des femmes circulent des sujets tabous aux sujets communs, des sujets ignorés aux sujets sur-exposés. Parler de ce dont on ne parle pas, très souvent, demande que l’on puisse également parler de ce qui est simplement là. Avec ce nouveau dossier, la Bâtarde apporte sa petite pierre à cette révolution de la pensée occidentale, révolution apportée par le féminisme et qui ne cesse de revenir au plus près de nos corps.

Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles




J’ai jamais su m’sentir (le vagin)

On a tous et toutes l’habitude de se sentir discrètement les aisselles, pour vérifier qu’une odeur puissante ne s’échappe pas de notre corps. Qu’elle n’aille pas titiller les narines de la voisine. Que, surtout, surtout personne ne puisse détecter ma présence par ma seule trace olfactive. J’ai grandi avec la crainte complètement irrationnelle d’être rejetée à cause de mes odeurs. Pour une raison tout aussi absurde : je suis rousse. Et je vous entends déjà rire de ce trauma pourtant réel dû à des attaques lancées dans les cours de récréation, de la maternelle au lycée, liées à une légende urbaine performative : les roux, ça pue.

Alors ça angoisse. Ça s’achète des produits pour couvrir toutes ses odeurs. Quitte à se gaver de perturbateurs endocriniens. Quitte à pourrir sa peau et ses vêtements. Vous savez, cette odeur âcre et acide qui s’accroche aux tissus de mauvaise qualité qu’aucun lavage à 30°C n’arrive à effacer. À l’adolescence, et dès mes premiers rapports sexuels, cette honte de sentir des aisselles s’est très vite transférée à la honte des odeurs de mon sexe, un vagin en l’occurrence (pour les personnes dotées d’un pénis, ne quittez pas, l’éducation n’a jamais fait de mal).

Le problème avec ce genre d’obsession est qu’on n’est plus capable de reconnaître ses propres odeurs, celles qui signifient que tout va bien, et celles qui pourraient vous indiquer qu’il y a un souci. Persuadée d’être par essence porteuse d’odeurs fortes et mauvaises, on ne se doutera pas que les causes sont tout autres. Qu’une infection devrait peut-être être prise en charge – expérience somme toute complètement banale pour une majorité de la population. 

J’ai alors dû déconstruire le postulat précité pour arriver à la conclusion : je ne pue pas, mais je sens, comme tout le monde. Et j’ai dû me réconcilier avec mes odeurs vaginales, apprendre à me connaître. J’ai appris à me sentir.

Ça sent quoi, un vagin ?

Il faut d’abord bien comprendre que le vagin sert, entre autres, de porte de sortie pour l’élimination de certains “déchets” du corps, sous forme de pertes. Quand on est malade, par exemple, on sécrète des pertes de textures différentes, avec des odeurs différentes (plus acides ou autres). C’est une fonction positive. Comme le rappelle Rina Nissim, autrice de Mamamélis: manuel de gynécologie naturopathique à l’usage des femmes, avec qui j’ai pu échanger au téléphone : « Tous les orifices servent à maintenir les différents pH de l’organisme, pour maintenir une stabilité. Les sécrétions vaginales sont un effort du corps pour se débarrasser de toxines. » En fonction du pH, qui doit normalement se maintenir à 4,5, notre flore composée de millions de bactéries se modifie, et son odeur avec.

Un article datant de 1975, « Les odeurs du vagin humain » (Keith, L., Stromberg, P., Krotoszynski, B.K. et al. Arch. Gynak. (1975) 220: 1.)  apporte des précisions sur la composition des odeurs vaginales. À partir d’un échantillon de 90 sécrétions vaginales, issues de 10 femmes, une analyse de chromatographie en phase gazeuse a permis de conclure que chaque individu avait une odeur composée de plus de 2000 effluents odorants. Cela veut donc dire que la signature olfactive de chaque personne est « complexe, extrêmement individuelle et composée de beaucoup de « mini odeurs » ».

Les composants de l’odeur vaginale varient en fonction de la personne, d’éléments parfois extérieurs comme la nourriture qu’on mange, des substances ou objets qu’on insère dans nos vagins, de notre état de santé, d’une grossesse, du moment de son cycle ou des transformations et dégradations microbiennes. « Les carnivores auront des odeurs plus fortes que les végétariennes », indique Rina Nissim.

Le sperme peut aussi modifier temporairement le pH de la flore vaginale, entraînant un changement d’odeur. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas la personne munie de son pénis qui imprime son odeur, mais c’est bien l’odeur de notre propre vagin qui change, en restant dès lors le fait de notre propre corps. Pas de mâle alpha qui met sa marque sur la femelle comme on aimerait nous le faire croire.

Se réconcilier avec ses odeurs

Les personnes avec un utérus sont acculées d’injonctions pour cacher leurs odeurs (coucou les protections hygiéniques parfumées) et à en avoir honte. Il n’y a qu’à voir les résultats proposés par Google lorsqu’on tape « les odeurs du vagin » : la première page multiplie les articles sur « ces odeurs désagréables » et comment « lutter contre »…

Seth Stephens-Davidowitz a mené une recherche intitulée « Searching for sex » publiée par le New York Times en 2015 où il a analysé les recherche sur Google liées au sexe. En ce qui concerne les odeurs, il écrit : « Une inquiétude particulièrement courante concerne la façon d’améliorer son odeur. Les femmes s’inquiètent régulièrement que leur vagin sente comme du poisson, suivi de requêtes avec les termes vinaigre, oignon, ammoniac, ail, fromage, odeur corporelle, urine, pain, javel, selles, sueur, métal, pieds, ordure et viandes avariées. » Cette même étude indique aussi que « lorsque les hommes font des recherches sur le vagin de leur partenaire, c’est généralement pour se plaindre de ce dont les femmes redoutent le plus : l’odeur. Majoritairement, les hommes essayent de savoir comment parler à une femme d’une mauvaise odeur sans heurter ses sentiments. Cependant, des questions d’hommes à propos de l’odeur peuvent révéler leurs propres insécurités. Des hommes demandent parfois comment utiliser les odeurs pour détecter s’il y a eu tromperie ; par exemple en détectant l’odeur de préservatif ou de sperme d’un autre homme. »

À force d’associer toutes les odeurs au mal, on oublie ce qu’est une bonne odeur. On ne sait pas accepter que, oui, parfois, en fonction de son cycle, de si on est malade ou pas, notre sexe change d’odeur, sans pour autant signifier qu’il faut absolument consulter. Alors, quelles sont les odeurs à repérer ?

Suivre ses propres odeurs sur le long terme permet d’identifier des variations tout à fait normales pouvant être provoquées par : les règles, un aliment, des sécrétions d’autres humains, une activité sportive, un tissu, etc. On peut constituer sa grille de lecture seule, ou en les comparant avec d’autres personnes (dans des groupes d’auto-santé par exemple – lien vers article de Mélanie). Certains magazines communiquent de plus en plus des listes d’odeurs (métalliques pour les règles, de levure, de poisson, etc.) issues d’expériences collectives qui peuvent être de bons repères. Mais sans son propre référentiel, on peut facilement s’affoler et s’inventer toutes sortes de maux plus ou moins alarmants, à l’image d’une auto-consultation sur Doctissimo sans suivi médical.

Prendre soin de soi

En se connaissant soi-même, il est plus facile de se rendre compte si une odeur forte persiste – allant de l’œuf au poisson pourri selon les références – sur une période longue. Il est alors essentiel de consulter. Cela peut être le signalement d’une infection comme une mycose ou une vaginose. Rassurez-vous, la plupart sont extrêmement courantes et se traitent sans problème.

En se réconciliant avec ses odeurs, on diminue les pratiques à risque comme l’utilisation de savon non adapté ou les douches vaginales. Les vagins sont munis d’un système de nettoyage automatique qu’il est important de ne pas entraver par des produits inutiles. Oubliez les crèmes lavantes pour « toilette intime », les déodorants vaginaux, les tampons aux herbes parfumées, les douches vaginales, les bains de vapeur ou encore les poires vaginales… De l’eau suffit pour se nettoyer. Cela vous permettra en plus de retrouver vos propres odeurs et d’effacer toute effluve issue de l’industrie du parfum et autres senteurs artificielles.

Si vous en avez les moyens, limiter l’utilisation des tampons sera toujours un plus – et réduit les risques de l’oublier. D’ailleurs, si cela vous arrive, votre vagin vous le fera sentir !

Le sexe a ses odeurs, que la raison passe trop de temps à ignorer

Désagréables pour certain.e.s, attirant.e.s pour d’autres (le commerce des culottes déjà portées et non lavées est florissant sur internet), les odeurs émanant des parties génitales, tout comme l’odeur des aisselles, voire de l’anus, peuvent être un répulsif comme un facteur d’excitation lors des rapports sexuels ou simplement de rencontres fortuites. Ce pouvoir totalement subjectif (Qui n’a pas déjà apprécié l’odeur de son.sa partenaire pendant la relation mais qui n’a plus pu le.la sentir après la rupture ?), n’est que très rarement discuté. Les odeurs sont des sujets tabou qui n’ont pas encore droit à des discussions sereines et ouvertes. Comme tout sujet de l’intime, on préfère garder ça pour nous. Mais il y a pourtant tellement d’avantages à s’ouvrir. La bâtarde vous invite alors, en commentaires ou par mail sur contact@labatarde.be, à partager vos histoires d’odeurs vaginales. Cela pourra nourrir nos réflexions communes, une sorte d’atelier self-help connecté, si vous voulez !




Stérilisation volontaire, un choix libre ?

Dans ma tête trônait une idée préconçue selon laquelle il est illégal d’être stérilisé.e avant 30 ans. Finalement, j’ai découvert que la Belgique n’avait même pas de loi régissant la stérilisation volontaire, alors qu’en France, il en existe bien une, depuis 2001 (!). Elle l’autorise à partir de 18 ans sous seule condition d’un délai de réflexion de 4 mois. Pourquoi alors être persuadée que l’âge est un facteur primordial dans le choix d’une personne à ne plus pouvoir enfanter ? Face à mes doutes, j’ai cherché l’origine de cette légende urbaine, formée en partie dans les cabinets médicaux de praticien.ne.s réfractaires.

À 30 ans, nullipare (qui n’a jamais eu d’enfant), nulligeste (n’ayant jamais eu de grossesse), il était impossible que la loi m’autorise à être stérilisée. J’étais prête à partir en bataille. M’insurger contre cette injustice qui me privait d’un choix potentiel. J’étais en colère. Et puis, j’ai commencé à me renseigner. C’est quoi, finalement, la stérilisation volontaire pour une personne dotée d’un utérus ?

Visuel fait par une membre d’un groupe Facebook sur la stérilisation volontaire (cas français)

Ce sont plein d’options qui ne répondent pas toutes aux mêmes besoins ni résultats. Si la stérilité, sans toucher aux cycles menstruels, est dans le viseur, parmi toutes les procédures qui existent, les trois suivantes sont les plus courantes : la ligature des trompes ; l’électrocoagulation ; la pose d’anneaux ou de clips. Ces interventions n’ont pas d’impact sur l’équilibre hormonal, le désir et le plaisir sexuel. Si, en plus de vouloir devenir stérile, la personne désire également stopper ses cycles menstruels, alors l’hystérectomie (ablation de tout ou partie de l’utérus, difficilement pratiquée sans pathologie) ou l’ovariectomie (l’ablation d’un ou deux ovaires, peu pratiquée car elle provoque une ménopause précoce), peuvent être recommandées. Toutes ces techniques ont pour objectif d’empêcher la rencontre entre spermatozoïdes et ovule (voir les ressources en fin d’article).

Mais la stérilisation volontaire ce sont aussi des centaines d’appels à l’aide pour la recherche du ou de la bonne praticienne, notamment sur internet : « Bonjour, qui connaît un.e gynéco qui ne juge pas ? » « Bonjour, qui connaît un.e médecin qui ne me mentira pas ? » Au cours de mon enquête, j’ai pu me rendre compte que les deux pays frontaliers, l’un encadré par une loi, l’autre par un flou juridique, avaient un point commun : les arguments avancés par une partie du corps médical pour refuser ces opérations se fondent majoritairement sur base de jugements personnels. J’ai pu rassembler un florilège de remarques infantilisantes et sexistes que je vous livre sans contexte, afin de garantir l’anonymat de chaque témoignage :

 « C’est de la mutilation ! »

« C’est à cause de vos parents que vous ne voulez pas d’enfant. »

« Avez-vous pensé aux personnes stériles ? »

« Si votre enfant tombe gravement malade, vous aurez besoin d’un autre pour le soigner. »

« Si tous vos enfants meurent, vous voudrez peut-être les remplacer. »

« Si votre mari meurt, vous voudrez peut-être d’autres enfants avec le suivant ? »

« Si vous changez de partenaire et que le suivant veut des enfants ? »

« Vous n’avez que des garçons, vous voudrez peut-être une fille. » (Et vice-versa)

« Non, ça ne regarde pas seulement vous. Si vous regrettez, vous allez vouloir faire des FIV, qui sont remboursées. Donc vous allez coûter très cher à la sécurité sociale. »

« Si madame tombe enceinte, il y a toujours des solutions. »

« Je ne sais pas si l’ordre des médecins va accepter. »

 « Vous devriez peut-être voir un psy, les personnes telles que vous sont faites pour concevoir. »

« Si vous rencontrez Brad Pitt et qu’il veut un enfant ? »

« C’est trop bien d’être mère ! »

« Votre envie de stérilisation est forcément un trouble psychologique. »

« Je préfère vous avorter plutôt que de procéder à une ligature des trompes. »

« Revenez quand vous aurez 38 ans, peut-être que je vous opérerai. Peut-être. »

« Vous n’en voulez pas à cause de votre histoire familiale ? »

« On ne le fait pas avant 35 ans. »

« Si vous aviez eu 6 enfants à 25 ans en touchant le RSA, j’aurais dit oui. »

« Les seules personnes que je stérilise ce sont les déficients mentaux ou avec des maladies graves génétiques. »

« Votre compagnon va vous quitter. »

« Ne pas vouloir d’enfant est une maladie. »

« Vous ne trouverez jamais de compagnon. »

« Vous allez perdre votre statut de femme et une part de féminité. »

« Vous devez en faire pour vos parents. »

« Vous allez forcément changer d’avis, c’est dans l’ordre des choses. Votre horloge biologique va se réveiller. »

« On fera des IVG jusqu’à 40 ans ! »

Et, sorti un nombre incalculable de fois, quelle que soit la situation de la personne concernée, le fameux : « Vous êtes trop jeune ! »

Entendu à 18, 19, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38 et 41 ans selon mes sources. Sans enfant ou avec 1, 2, 3, 4, 5… 7 enfants, ou même après 1, 2, 3, 4 ou 5 grossesses. Avec ou sans conditions ou pathologies telles que l’endométriose, la paraplégie ou des troubles autistiques. Marié.e, en couple ou célibataire. Ayant subi aucune, une ou plusieurs IVG… Une chose est donc sûre : il n’existe pas de profil type pour essuyer le refus d’une stérilisation volontaire.

Le grand Bingo de la stérilisation volontaire
Source : https://www.instagram.com/p/B14A4QxoC37/?utm_source=ig_web_copy_link

Dans le meilleur des cas, ces médecins proposent une contraception différente, souvent un stérilet ou la pilule. Pour d’autres, rares mais qui existent, les personnes repartent sans rien d’autre qu’une leçon de morale.

Ce fut le cas de Marine* (femme cisgenre), entre la France et la Belgique. Elle a commencé à vouloir en parler à 16 ans. Aujourd’hui, à 24 ans, elle veut « tout enlever » avant la trentaine. « Pourquoi ? Parce que je suis atteinte d’endométriose stade 3. Je dois me gaver aux hormones depuis que j’ai 14 ans. J’en souffre beaucoup. » Consciente que sa maladie peut provoquer la stérilité ou du moins de grandes difficultés pour avoir un enfant, elle est arrivée à ce constat : « Pourquoi m’embêter avec des organes qui ne fonctionnent quasiment pas ? » Elle en parle pour la première fois avec une gynécologue en France. « J’avais 16 ans, peut-être 17 ans. Je lui ai demandé d’avoir au moins des informations sur la possibilité de le faire ou non. J’ai eu droit à : ‘vous êtes trop jeune pour prendre ce genre de décisions, on en parlera si un jour il faut y penser (sans même me demander mon avis).’ Elle a préféré me foutre sous Luteran, un médicament de merde. »

À 21 ans, après une fausse couche, entre deux traitements pour l’endométriose, elle repose la question mais cette fois pour une ablation des ovaires. « Je me disais, OK, j’arrive peut-être à tomber enceinte mais je ne sais pas le garder. C’était un autre gynécologue en Belgique et encore une fois j’ai eu le droit à ‘vous êtes trop jeune pour penser à ça, ce n’est pas une solution à votre âge’. » Sa dernière tentative a eu lieu cette année, dans un planning familial de la Province de Liège. « Cette fois, la gynéco m’a demandé pourquoi j’en étais arrivée là. Si j’y pensais depuis longtemps… Je lui ai donc expliqué. Mais on n’a pas pu aller plus loin parce que j’étais encore sur la sécurité sociale en France, donc c’était difficilement envisageable en Belgique. » À 25 ans, Marine espère toujours. « J’ai assez mal vécu tout ça parce qu’on n’a même pas jugé important d’au moins me donner des informations, j’ai dû fouiner de mon côté, me renseigner avec d’autres femmes atteintes aussi d’endométriose. Je me suis vraiment sentie comme si je n’avais pas le droit de disposer de mon propre corps et c’est extrêmement frustrant. »

Il arrive aussi que la femme cisgenre d’un couple hétérosexuel se voit refuser une stérilisation mais qu’on lui suggère – et qu’on accepte – une vasectomie pour l’homme ; il arrive aussi que des médecins demandent l’avis du mari avant d’opérer… voire sa signature ! Ce corps capable d’enfanter doit être préservé, tandis que du sperme, on en trouvera toujours bien quelque part… Et encore, pour les vasectomies, plusieurs hommes cisgenres ont témoigné avoir dû faire face à un chantage : d’accord pour la vasectomie si la personne n’a jamais eu d’enfant, mais à condition de payer pour la conservation de son sperme.

Sereb (homme cisgenre), a été opéré il y a trois ans, à 28 ans. Lui aussi a fait face à des premières réponses négatives : « On ne vous le fera pas. Trop jeune, pas assez d’enfants. Et si vous voulez procréer plus tard ? C’est le genre de choses que j’ai entendues. On parle aussi de la « qualité » des enfants. Ils pourront dire des choses du type ‘si vous avez un autiste ou un trisomique, vous en voudrez peut-être un plus valide’ … » Il trouve finalement un praticien qui accepte de lui faire une vasectomie contre la conservation de ses gamètes au Centre d’Étude de Conservation des Œufs et du Sperme humains (CECOS) du coin. « Je l’ai fait, c’était la condition de mon urologue. Ça m’a paru un compromis acceptable. À mes frais, 100 euros à la prise, et 50 euros l’abonnement pour un an. Si je suis à 50 euros prêt, je résilie. Tout est une histoire de rapport bénéfice/coût et bénéfice/risque. »

« Vous êtes folle ! »

Malgré une loi claire en France et une absence de loi en Belgique, nombre de médecins font leur propre interprétation des procédures. Ainsi, le passage par un.e psychiatre ou psychologue devient quasi systématique pour prouver que la personne est capable de prendre une décision et que celle-ci n’est donc pas… Quoi ? Le fruit d’une maladie mentale liée au non désir d’enfants ? Par cette imposition d’un passage chez le psy, on cherche à savoir si la personne est bien « saine d’esprit ». « Il s’agit de l’une de ces conditions morales, extralégales, et paternalistes, commente Sereb. On estime qu’un psy est plus apte que le patient à mesurer ses hypothétiques regrets. C’est infantilisant. Si chacun joue le jeu ça peut être un autre compromis acceptable, mais il arrive que des praticien.ne.s jouent cette carte pour décourager le.la patient.e et refusent malgré un avis favorable du ou de la psy. »

À 24 ans, la demande d’Émilie* a mis du temps à pouvoir aboutir « à cause des psychologues », dit-elle. « J’ai essuyé beaucoup d’absences et d’annulations de rendez-vous… Une seule a finalement accepté de me recevoir. D’autres n’ont pas accepté. Plusieurs ont signalé qu’ils.elles ne préféraient pas prendre parti. »

En France, c’est ce qu’on appelle la « clause de conscience ». Inscrite dans la loi, elle permet à un.e médecin de refuser de pratiquer certains actes médicaux, comme la stérilisation volontaire. Un rapport publié en 2011 par le Conseil national de l’Ordre des médecins précise : « La clause de conscience, c’est, pour le médecin, le droit de refuser la résiliation d’un acte médical pourtant autorisé par la loi mais qu’il estimerait contraire à ses propres convictions personnelles, professionnelles ou éthiques. » Elle est par exemple toujours inscrite dans la loi Veil de 1975, qui accorde le droit à l’avortement. Le refus doit être transmis « sans délai » mais aussi sans obligation d’en expliquer les raisons.  

Problème : les personnes repartent alors trop souvent de chez ces médecins sans informations éclairées et complètes et doivent se débrouiller seule pour rassembler du savoir [voir plus bas pour les ressources disponibles en ligne].

« Vous prenez des risques. »

En plus des jugements personnels, qui sont donc légaux mais qui n’ont pas à être communiqués à la personne concernée, certain.e.s médecins semblent eux.elles-mêmes mal informé.e.s. Ignorance ou mensonge ? Les témoignages, s’ils sont plus nombreux à dénoncer des refus catégoriques pour des raisons personnelles, révèlent aussi des arguments médicaux peu fiables ou exagérés pour « faire peur ». « La gynécologue m’a parlé de risques de ménopause, raconte Émilie, alors que je voulais une ligature. Elle a aussi parlé de descente d’organes. J’ai dû lui prouver que ça n’arrivait pas en gardant l’utérus. Elle a refusé de m’appuyer. »

Sur son site très complet, Martin Winckler, médecin et essayiste, fait un point sur les « risques médicaux ». Il écrit : « Statistiquement, en effet, contraception, IVG et stérilisation ne sont pas médicalement plus risquées pour la vie de la femme qu’une grossesse, c’est même le contraire. Ainsi, le risque de mourir d’un accident de pilule est SIX FOIS INFÉRIEUR au risque de mourir d’une grossesse… » Il écrit plus loin : « Les risques psychologiques existent, certainement, mais sont-ils plus grands que ceux d’une grossesse ? Dissuade-t-on les femmes d’être enceintes pour prévenir les dépressions du post-partum ? Non, bien sûr. De plus, les études effectuées dans les pays où la stérilisation volontaire existe depuis plusieurs décennies montrent que les troubles psychologiques après l’intervention sont liés à la personnalité de l’individu, non à l’intervention elle-même – comme pour toute situation exceptionnelle. »

Un argument évoqué par Martin Winckler a néanmoins retenu mon attention : « Plus la femme est jeune, plus les échecs de stérilisation (par les méthodes de ligature de trompe) sont nombreux. » Il s’appuie sur une étude du CREST : « Avec la méthode la plus efficace utilisée pendant l’étude (l’ablation partielle des trompes juste après un accouchement) le taux d’échec pour les femmes stérilisées avant 27 ans est de 11,4/1000 ; entre 27 et 33 ans, de 5,7/1000 ; après 34 ans, de 3,8 /1000. De plus, d’après l’étude du CREST, 33 % des grossesses survenues après une stérilisation sont des grossesses extra-utérines, ce qui évidemment est préoccupant. »Autrement dit, selon Martin Winckler, « avant 27 ans, il n’est pas sûr que la stérilisation soit la meilleure méthode contraceptive » : statistiquement, les DIU (3 à 8/1000 d’échecs) et l’implant (moins de 5/1000) ont de meilleurs résultats. « Après 30 ans, en revanche, étant donné les faibles risques liés à la chirurgie, la sécurité et le confort (absence des effets secondaires liés aux méthodes contraceptives) sont des arguments MEDICAUX de poids justifiant une stérilisation contraceptive par une femme, un homme ou un couple qui en ont pris la décision. »

(c) Hélène Molinari

« Vous allez le regretter. »

Liée à la question de l’âge, il y a bien sûr celle du regret : toujours celui de ne pas avoir d’enfants. Ou pas assez. Ou pas les bons. « Il va de soi que toutes ces conditions arbitraires témoignent tout autant du paternalisme de la société que de celui du médecin, et plus ces conditions sont restrictives plus je considère le praticien comme conservateur, analyse Sereb. On demande plus facilement à quelqu’un, surtout si c’est une femme, s’il ne risque pas de regretter de ne pas faire d’enfants que de regretter d’en avoir fait. »

Des données sur le taux de regret, même si elles ne sont pas foisonnantes, sont pourtant disponibles. Aux USA, 0,2 % des femmes ayant été stérilisées ont demandé une chirurgie réparatrice. Dans l’éditorial du numéro 41 de la revue Gynécologie Obstétrique et Fertilité, publiée en 2013, le docteur Marret écrit : « Le taux de regret et de reperméabilisation est faible, de 4/10 000 pour Essure [implants de stérilisation, désormais interdits en France suite aux nombreux effets secondaires, ndlr] et de 23/10 000 pour la ligature de trompe ; (étude PMSI française 2011 non publiée). » Il poursuit : « La meilleure contraception, c’est celle que la femme choisit : à condition que l’information ait été donnée de façon éclairée, sans jugement et conforme, notamment sur l’irréversibilité pour la SFV. Quant aux regrets, il faut les accepter car ils sont finalement assez rares et trouvent leurs solutions réparatrices lorsqu’elles sont demandées. Nous sommes là pour entendre les demandes, les reformuler, les étayer mais pas pour les contredire sans raison médicale, juste pour l’âge, parce qu’elles ont leur pertinence, au moment où elles sont formulées avec leur impact sur la vie à ce moment-là ; vie qui n’est pas toujours un long fleuve tranquille. » Il conclut sans hésitation : « l’âge n’est donc pas un motif suffisant pour refuser ou accepter une stérilisation ».

Un choix éclairé ?

Après avoir passé des mois sur un groupe Facebook de personnes souhaitant se renseigner sur la stérilisation volontaire, j’ai constaté que les mots « parcours du combattant » revenaient régulièrement. Un parcours long et douloureux pour arriver enfin à avoir des réponses claires et précises, pour garantir un choix éclairé. Pour ma part, mon choix de ne pas enfanter est définitif. Celui d’avoir recours à une opération de stérilisation ne l’est pas. Mais c’est mon choix. Mon corps, mon choix.


Ressources disponibles en ligne




Enfanter dans les violences

Depuis quelques années, la violence obstétricale fait parler d’elle grâce à des ouvrages pionniers comme celui de Marie-Hélène Lahaye Accouchement, les femmes méritent mieux, Le livre noir de la gynécologie de Mélanie Déchalotte ou encore avec des documentaires comme celui d’Ovidie,  Tu enfanteras dans la douleur. J’en passe et des meilleurs. Cette vague a aussi touché la Belgique où une étude a récemment été publiée par Vie Féminine ; étude dont les médias se sont largement fait écho ces derniers mois. La parole des femmes a commencé à effleurer ces violences dans le paysage médiatique. Elles commencent à raconter certaines des atrocités commises à l’encontre de leur corps, à parler de l’impact de ces violences sur leur vie et à rendre visibles les traces qu’elles en gardent.

Dans ce dossier, nous avons voulu parler des violences obstétricales et donner (beaucoup) de place à ces injustices vécues dans notre chair. On abordera donc les violences d’un point de vue beaucoup plus large que la violence en milieu médical, car elles ne s’arrêtent pas en sortant de chez le gynéco ou de l’hôpital. Il nous semble que la libération de cette parole cache toute une série d’autres violences, très diverses, qui s’accumulent pendant la période « du désir d’enfant », la « grossesse » (désirée ou non), l’accouchement, le post partum, voire plus tard pendant les  premiers mois de la vie du bébé.

Ces violences sont passées sous silence du fait de leur intensité en milieu médical (et cela peut se comprendre). Mais on tentera ici de contourner la tendance à minimiser ces autres violences, tendance qui conduit parfois à les nier… Car le « méchant » n’est pas si facilement identifiable – famille, conjoint, pression sociale, manque d’estime de soi, néolibéralisme, etc. Le processus d’enfantement est saupoudré d’infinies violences (et de plaisirs, mais ça, on en parlera une autre fois !) qu’on a souvent du mal à nommer, voire à assumer en tant que tel. Avec cette série d’articles, on a voulu les partager, les explorer, les questionner et surtout donner la possibilité à des femmes de raconter ce sentiment de violence, qu’il soit un ressenti plus généralisé ou plus particulier.

Ce dossier sur les violences a été organisé autour de trois moments clés : la Série I intitulée “De l’envie d’enfanter (ou pas) au fait accompli…” recoupe la période du désir d’enfant, des fausses couches, des IVG puis la grossesse jusqu’à son terme. Elle comprend trois épisodes couvrant tentative d’être enceinte, le contrôle du corps gestant et la préparation à l’accouchement. La Série II aborde les violences obstétricales pendant l’accouchement sous le titre “Donner naissance comme expérience violente”. Trois épisodes évoquent l’absence d’écoute bienveillante pendant l’accouchement, les expériences traumatisantes des femmes “accouchées” et “sauvées” par la médecine et un article final sur les solutions politiques à ces violences. La Série III, nommée “La grande (lourde et heureuse ?) délivrance”, s’attarde sur le post-partum et les premiers mois de l’enfantement. En deux épisodes, on revient notamment sur les séquelles de l’accouchement et les violences sociales exercées sur les mamans. La trilogie se conclut avec une tentative d’ouverture au dialogue sur les violences. Trigger Warning! Vous l’aurez compris, le contenu de certains articles peut être très violent !


Générique

L’envie de parler de ce sujet est venue d’une bâtarde, Marta Luceno, et de son expérience de maternité. Elle s’est elle-même incluse dans les témoignages que vous allez lire par la suite. Elle a tenu à garder la longueur des témoignages récoltés, les tournures de phrase, les contradictions parfois… L’autrice a demandé à toutes ces femmes d’écrire ou de raconter elles-mêmes leur récit de violence. Et elle tient à les respecter. La compilation de témoignages provenants de différents pays (Belgique, France, Italie, Tunisie et Allemagne avec certains détours en Croatie et en Espagne) sont à la source de cette série d’articles. On tient à présenter les participantes qui ont participé à l’enquête, formellement ou informellement. Il s’agit d’un groupe de femmes très varié qui se sont engagées à des degrés différents : des témoignages écrits, des entretiens, des conversations autour d’un café, des retours sur Messenger, des questionnements à des femmes inconnues lors des voyages, etc. Toutes ces femmes sont d’une façon ou d’une autre incluses dans ces articles même si on ne les nomme pas toutes.


Merci infiniment à

Chloé, deux enfants, Belgique

Ana, deux enfants, entre la Croatie et la Belgique

Malika, un enfant, France

Marta, un enfant, entre la Tunisie, la Belgique et l’Espagne

Aurore, un enfant, entre la France et la Tunisie

Caroline, un enfant, Belgique

Besma, deux enfants, Tunisie

Saussen, deux enfants, Tunisie

Sophie, trois enfants, Tunisie

Anne, trois enfants, Belgique

Flore, deux enfants, France

Betty, un enfant, entre l’Allemagne et la Tunisie

Juliette, un enfant, Belgique

Fatoumata, deux enfants, Guinée et Belgique

Khadiya, un enfant, Tunisie

Aminata, deux enfants, entre la belgique et la Guinée

Kalista, deux enfants, Hongrie

Mario, un enfant, Belgique

Et à toutes les femmes qui ont participé, de près ou de loin, avec leurs savoirs et leurs expériences. 


Présentation de la démarche artistique, par l’artiste Alesoni

Certains des dessins présents dans cette trilogie ont été réalisés il y a sept ans, alors que je commençais ma relation avec le monde du travail et aussi celle avec l’homme qui allait devenir mon mari. C’est très intéressant de les lier avec des dessins plus récents car aujourd’hui, étant accomplie professionnellement et devenue maman, je ressens les choses d’une manière un peu différente… Comme dit l’autre : « Il y a les constantes et les variables. » Une même technique, un même thème : la femme et son corps représentés de la manière la plus brute possible, au pinceau imbibé d’encre de chine sur papier blanc… De la violence sournoise à une agressivité bien marquée, la ligne noire sur le papier blanc ne peut pas mentir, tremblante ou lente, sûre ou rapide, calme ou mouvementée… De ma main lourde ou de mon cœur léger… Ici, chaque trait détient son caractère, tout en transparence. Une continuité de la dualité corps/esprit, incarnée dans ce noir/blanc, dans un environnement plus ou moins hostile où peu de place est laissée à la nature féminine dans sa juste simplicité. 

C’est tout à fait volontaire de ma part de ne pas avoir représenté l’enfant (le seul bébé dessiné est une projection de l’image que se fait de l’enfant la future maman au travers de ce ventre/boule de cristal), les préoccupations étant centrées sur les enjeux féminins d’avoir une enveloppe si prisée, à la merci de ce monde centré sur le désir que son corps peut susciter, qui devient asexué quand il est au service de la reproduction. Une nudité imposée de fait, qui ne dévoile pourtant que peu des parties intimes. La femme cache ce qui la dit femelle, pour laisser place à l’expression de ses sentiments. Le regard se porte donc sur les sensations que les passages fille/femme/mère peuvent induire dans une société (du qu’en-dira-t-on au corps médical) qui vise à s’approprier son corps constamment, jugeant tous ses faits et gestes, sans pour autant, quasiment jamais, faire preuve d’empathie. De la lourde tâche d’incarner tout un tas de symboles au « je m’en fous, je suis qui je suis », voilà 21 dessins qui présentent des sentiments variés de la riche palette de couleurs féminines.


Introduction « Enfanter dans les violences »

Série 1 : « De l’envie d’enfanter (ou pas) au fait accompli… »

Épisode 1 « Quand le(s) passé(s) s’invite(nt) dans la grossesse« 

Épisode 2 « Le contrôle du corps gestant »

Épisode 3 « Se préparer à l’accouchement. Contourner les violences ? »

Série 2 : Donner naissance comme expérience violente

Épisode 4 : L’écoute des femmes, ce grand oubli de l’accouchement

Épisode 5 : « Ces femmes (et enfants) qui seraient mort.e.s en couche sans la médecine moderne »

Épisode 6 : Les violences obstétricales comme problème public : quelles réponses politiques ?

Série 3 : La grande (lourde et heureuse ?) délivrance

Épisode 7 : Le post-partum, la violence des séquelles de l’accouchement

Épisode 8 : La violence, c’est nous… mais surtout les autres !

On ne conclut jamais un sujet pareil !




Les mots qu’il nous manquait : retour sur une page méconnue du féminisme japonais

Comment raconte-t-on sa douleur ou son désir sans honte, quand on n’a à sa disposition que des mots qui dénigrent son corps ? L’aventure japonaise du manuel féministe Our Bodies,Ourselves nous parle du rôle que le langage joue comme arme de défense de nos corps et nous emmène dans une librairie féministe, devenue fabrique de résistances.

Nombreuses sont celles au Japon qui se souviennent de la librairie des femmes Shokado à Kyoto. Épicentre féministe de la région du Kansai depuis les années 1970, le lieu fait se croiser des féministes de tous horizons, dans une effervescence qui doit beaucoup à sa créatrice, Toyoko Nakanishi. Parmi les nombreux événements et projets que Shokado abrite, un des plus ambitieux reste sans doute l’adaptation de l’ouvrage nord-américain Our Bodies, Ourselves, désormais devenu un classique. Entre 1985 et 1988, au 2ème étage de ce petit établissement, une cinquantaine de femmes s’attelle à ce vaste chantier de repenser leur corps dans une langue où les mots n’existent pas pour le raconter.

Les informations recueillies pour cet article proviennent des récits et souvenirs passionnants de certaines participantes, consignés dans divers écrits disponibles en anglais (voir générique de fin). 

Couverture de la version japonaise d’Our Bodies, Ourselves

De Boston à Kyoto : la mise en réseau féministe  

Tout débute en 1971 aux États-Unis : un collectif de femmes à Boston (le Boston Women’s Health Book Collective) porté par le mouvement de libération des femmes, publie un ouvrage qui fait l’effet d’une déflagration dans le paysage de l’époque. Our Bodies, Ourselves (OBOS pour les intimes) est le fruit du travail collectif de femmes aux parcours divers, décidées à mettre fin à l’ignorance sur leur propre corps en prenant en main leur santé et leur sexualité.

Le livre, en raison de son caractère provocant et nouveau pour l’époque s’arrache, se prête entre copines ou se transmet de mères en filles, avant d’être ensuite traduit dans de nombreux pays. C’est, donc, à travers l’adaptation japonaise, à la vivacité des réseaux féministes au Japon que l’on va s’intéresser.

Shokado : une librairie par et pour les femmes

Miho Ogino, éditrice et traductrice « en cheffe » du projet à Kyoto, raconte dans la préface japonaise de Sacrificing Our Selves for Love que l’aventure démarre à Chicago en 1984, quand la sociologue féministe Chizuko Ueno y découvre OBOS qui vient d’être réédité. Elle décide alors de faire part de sa découverte auprès des Japonaises grâce à une newsletter intitulée Livres de Femmes, éditée par Toyoko Nakanishi. 

(c) Justine Sarlat

Cette dernière, propriétaire d’une petite librairie à Kyoto, joue en effet un rôle important dans la formation de réseaux féministes dans la région. Dans sa librairie, elle rassemble, présente et parfois même édite ou traduit, avec l’aide de nombreuses bénévoles, des ouvrages et de la documentation difficiles à trouver au Japon en ces débuts du mouvement de libération des femmes. La proposition de Chizuko, d’adapter le livre en japonais, rencontre un succès immédiat auprès des lectrices de la newsletter qui sont nombreuses à vouloir relever le défi : l’aventure peut commencer.

« Si je ne le fais pas, je ne suis pas une femme.» 

Toyoko Nakanishi

Malgré l’enthousiasme évident, le groupe de volontaires doit faire face à différents problèmes, à commencer par celui de trouver un.e éditeur.ice suffisament audacieux.se pour prendre le projet sous sa coupe, se souvient Miho Ogino. Il est en effet difficile de trouver un financement pour une activité de publication au Japon. Non seulement le livre est épais, mais il se confronte, selon elle, à la sexualité des femmes et à leur corps avec une franchise peu habituelle pour les standards de l’époque. Pour cette raison, la libraire Toyoko décide de le publier elle-même. 

Là où se terrait la honte

C ‘est donc un groupe de femmes aux parcours et profils très différents qui se forme. Beaucoup d’entre elles sont femmes au foyer et la plupart n’a aucune expérience de traduction antérieure ou d’expertise dans le domaine médical. Leur objectif, fidèle à la brochure originale, est de contrer ce sentiment que les médecins ont le monopole des connaissances sur leur corps.

Membres de l’équipe éditoriale et contributrices de l’adaptation de 1988 “Photo courtesy of Miho Ogino”, depuis le site www.ourbodiesourselves.org

Le projet arrive dans un moment de prise de conscience : les femmes japonaises réalisent que leur ignorance sur leur corps ainsi que leur confiance aveugle dans les médecins les placent dans une situation de dépendance et d’impuissance face à leur santé. Ogino Miho et Toyoko Nakanishi évoquent dans leurs récits respectifs un événement particulièrement sordide qui a marqué les consciences. En 1981, l’hôpital d’Hiroshima fait l’objet d’un scandale lorsqu’on découvre qu’un millier d’hystérectomies (soit le fait de retirer partiellement ou totalement l’utérus d’une personne, voire plus*) ont été pratiquées sans raison (sinon par intérêt financier), sur conseil de leur médecin. L’événement donne le signal d’alarme. 

Pour Kono Miyoko, médecin ayant pris part au projet d’adaptation, « quand les femmes qui souffrent peuvent parler ensemble, elles réalisent que les difficultés qu’elles endurent sont partagées par d’autres, et qu’elles peuvent tirer du courage de ce savoir. […] C’est pourquoi les femmes doivent […] parler avec celles qui leur sont proches et des femmes d’autres générations. C’est une des leçons que nous enseigne clairement Our Bodies, Ourselves  », écrit-elle dans la préface du livre.

 Membres de l’équipe éditoriale et contributrices de l’adaptation de 1988 “Photo courtesy of Miho Ogino”, depuis le site www.ourbodiesourselves.org

Inventer les mots pour se libérer

Comment éduquer les femmes à leur corps afin de questionner leurs diagnostics ? Un des premiers défis, selon Ogino et Toyoko, réside dans la langue japonaise elle-même. Si les féministes japonaises ont toujours été conscientes de l’importance du langage, elles se confrontent dans le travail de traduction à des problèmes très concrets.

Pour Toyoko, une des difficultés vient du manque de vocabulaire dont les femmes disposent pour parler de leur corps : mis à part des termes médicaux hautement spécialisés et difficiles à prononcer (quand elles les connaissent), il existe peu de mots pour décrire des douleurs ou des sensations liées à leurs organes sexuels. Une méconnaissance de leur corps, accentuée par l’absence d’un vocabulaire accessible, a pour conséquence que les Japonaises endurent parfois de terribles souffrances en silence. 

Nommer pour mieux se défendre

Car le problème réside précisément dans ce qui ne peut être dit et qui reste tabou, avec des effets négatifs sur leur santé, mais aussi dans le domaine juridique. Ainsi, le viol ou l’inceste par exemple peinent à trouver place dans le débat public. Comment exprimer dans ce contexte son expérience personnelle à un avocat, un médecin ou à la police sans honte ou crainte d’éventuelles répercussions ? 

Selon Ogino, les mots qui désignent les organes sexuels comprennent souvent des caractères qui traduisent la honte, la timidité ainsi que le secret, qui diffusent une image fortement négative voire honteuse de la sexualité et du corps des femmes. Leur stratégie, très provocante pour l’époque, consiste alors à rejeter le vocabulaire médical dans une démarche de réappropriation. 

(c) Justine Sarlat

« Par exemple, le mot qui désigne les lèvres s’écrivait traditionnellement dans des caractères qui signifient littéralement ‘lèvres sombres/secrètes’. On a donc remplacé le caractère ‘sombre’ par le caractère ‘sexuel’.  […] Poil pubien a été transformé de « poil honteux » en « poil sexuel ». Ce sont juste quelques exemples. […] On a donc placé les caractères d’origine entre parenthèses après notre ‘réinvention positive’ du mot », en accompagnant ce travail de photos, afin de traduire aussi ces termes en images, dans une visée pédagogique. Dans le cas des règles, elles décident de remplacer l’euphémisme « physiologie » souvent utilisé dans les travaux médicaux concernant les femmes par le terme plus direct et adapté « événement mensuel ». De manière plus classique, elles s’attaquent aussi aux noms de professions comme « infirmière » en favorisant des termes neutres en genre.   

Comme elles s’attendent à une réaction forte de la profession médicale, elles s’appuient sur un rigoureux travail de documentation et d’interviews auprès d’associations et de professionnel.les, doublé du regard d’une gynécologue-obstétricienne respectée. Selon Ogino, elles espèrent que ce nouveau vocabulaire – sans doute pas définitif -, sera plus simple à utiliser, et servira de base concrète pour la lutte féministe, convaincues que la libération passe par une parole décomplexée sur leur corps.

Quand adapter n’est pas recopier  

Si le projet consiste à traduire le plus fidèlement possible l’ouvrage originel, des aménagements sont malgré tout nécessaires en raison des différences entre les systèmes de soins, d’éducation et juridique japonais et nord-américains. 

Elles conservent ainsi la structure en sections et sous-chapitres, permettant à des femmes de toute génération de naviguer facilement dans le manuel, pour trouver des questions qui les concernent. Aux thématiques aussi variées que la masturbation, le lesbianisme, la sexualité des personnes handicapées ou le viol s’ajoutent des sections spécifiques au Japon, permettant de comparer les conditions d’accès à la contraception ou à l’avortement entre les deux pays. À titre d’exemple, Ogino raconte qu’elles n’eurent pas à s’inquiéter du sujet de l’avortement, controversé dans de nombreux pays mais légal au Japon depuis 1948 afin de contrôler les naissances après la Seconde Guerre mondiale.

Les graphiques et tableaux américains sont remplacés par des informations sur les groupes actifs au Japon, dans des domaines liés à la santé des femmes. Une bibliographie reprend également les documents et publications disponibles à ce sujet en japonais. 

“Table I. Survey of birthing and abortion facilities”Tableau extrait du livre collectif : Broken Silence. Voices of Japanese Feminism p. 204

Une des spécificités de la version japonaise consiste à ajouter une enquête d’envergure nationale, réalisée par leurs soins au sujet des maternités et cliniques obstétriques et les conditions de soins et d’accueil qu’elles proposent. Il est alors possible de voir d’un seul coup d’œil si l’institution choisie travaille ou non avec des femmes médecins, la méthode et les tarifs pratiqués pour un avortement, la position proposée (ou imposée) lors d’un l’accouchement ou encore la qualité d’information dispensée, que ce soit lors d’un accouchement ou d’une interruption de grossesse.

Pour Ogino, cette étude répond à un besoin d’informations très présent sur les conditions d’accouchement dans différents hôpitaux et cliniques, à destination des femmes fatiguées et frustrées des traitements inhumains sur la table d’accouchement de la part de médecins qui abusent d’épisiotomies par facilité médicale. 

« C’est sans aucun doute un livre […] pour les concernées par les concernées. […] C’est ainsi que nous combattrons la profession médicale ensemble. »

Kono Miyoko

Au cours de leur travail, les participantes se confrontent aussi à leur propres réticences, comme l’exprime Kono Mioko : « Quand j’examine ces points de résistance de près, je réalise qu’elles viennent d’attitudes que j’ai intériorisées durant des années où j’ai poursuivi ma pratique de médecin sans regard critique […]. Bien que j’aie toujours cherché à être une médecin consciencieuse, en travaillant à l’intérieur du système médical et la société actuelle, je rencontre inévitablement des frustrations, et le surmenage et la nécessité de se préserver soi-même sapent mes meilleurs intentions. » (Traduction réalisée par nos soins)

Et après ? 

C’est donc un livre qui a la prétention de changer la manière de vivre de ses lectrices. Un livre écrit en « nous », qui raconte les efforts d’écriture collective des femmes qui ont travaillé ensemble de manière bénévole (23 à la traduction, 25 au travail d’édition et de collecte de données, certaines étant impliquées dans les deux activités), pendant plus de trois ans. 

Ogino fait le bilan. Imprimé à 6000 exemplaires en 1988, il s’épuise en moins de dix ans. Si le tirage n’est pas spectaculaire en raison de son coût, il est systématiquement envoyé dans les centres de femmes des différentes préfectures, ainsi que dans les bibliothèques publiques afin de lui garantir un accès facile auprès du grand public. 

Certains passages du livre furent selon elle de réelles prises de conscience, tant certaines thématiques demeuraient dans l’ombre. Elle en évoque les effets sur le long terme, à commencer par les nombreux groupes de femmes qui se formèrent pour discuter de questions aussi variées que la pilule, l’endométriose, la ménopause ou encore la violence domestique. 

L’intérêt et la visibilité croissantes de ces questions ont contribué à disperser les sentiments de honte et de secret entourant la sexualité féminine, ce qui fait que parler de leur corps ne constitue plus un tabou pour elles. Toujours selon Ogino, les nombreuses activités inspirées par la publication amenèrent des changements favorables dans la profession médicale. Certains hôpitaux prirent en considération les plaintes des femmes au sujet de leur accouchement, donnant lieu à des changements aussi concrets que des modifications dans les lits d’accouchement, la position pendant le travail ainsi que l’autorisation de la présence des conjoints. 

Cette traversée du livre original des USA au Japon nous éclaire sur certaines expériences partagées par les femmes dans le monde, en dépit des différences qui les séparent. Elle met en lumière les discriminations et l’ignorance construites à l’égard des femmes et leur corps dans un contexte de sociétés capitalistes. Elle démontre aussi l’importance – comme en attestent les travaux de Kathy Davis – du travail de traduction, dans la production de savoirs et de pratiques féministes. L’adaptation japonaise est donc le fruit d’une dynamique féministe déjà installée, que le projet n’a fait qu’amplifier, lui inspirant une nouvelle méthode de partage des savoirs qu’elle s’est rapidement appropriée, avec les spécificités de son contexte. 

Si on ne peut que se réjouir que l’ouvrage ait ouvert la voie à une culture de transmission entre femmes afin de construire ensemble les outils de leur émancipation, d’autres ouvrages et enquêtes récentes comme La boîte noire de la journaliste japonaise Shiori Ito nous rappellent que la publicisation de questions comme le viol et les violences sexuelles au Japon demeurent aujourd’hui encore de véritables enjeux. 

Le caractère construit de l’ignorance sur le corps des femmes mis au jour par Nancy Tuana ainsi que les savoirs sans cesse occultés doivent attirer la vigilance puisque ces avancées ne sont jamais garanties. Et si la parole des concernées semble avoir été réarmée, il reste à faire en sorte que l’écoute sur ces questions le soit également. 


Générique de fin

Parce que les noms comptent, quelques personnes ayant pris part à l’aventure

  • Toyoko Nakanishi a rendu l’aventure possible, notamment en coordonnant toutes les membres du projet dans les années 1980. “Sans fax” rappelle Ogino, passant des coups de fils à des centaines de personnes et organisations. C’est également elle qui édite le livre (respect) et met en réseau de nombreuses femmes. Parce que les librairies, c’est la vie ! Ses réflexions reprises dans Broken silence (voir bibliographie) irriguent largement ce texte.
  • Ogino Miho est une féministe universitaire à qui le présent article doit beaucoup puisqu’il s’appuie notamment sur son texte Japanese Preface : Sacrificing Our Selves for Lovedont il traduit de nombreux passages. En raison de son expérience de traduction professionnelle, elle a pris en charge la relecture des épreuves pour en vérifier la traduction avec Mioko Fujieda. Après cette expérience, elle se consacre à  l’étude de l’histoire du corps des femmes au Japon. 
  • Dr Miyoko Kawano, gynécologue-obstétricienne, a pris la responsabilité de vérifier tous les termes médicaux et de pointer les différences entre les systèmes de santé et les différents traitements entre les USA et le Japon, histoire de contrer les attaques à venir des réacs de « la profession ». 
  • Ueno Chizuko, est unesociologue féministe qui a travaillé ensuite à l’université de Tokyo. C’est elle qui joue le rôle de passeuse des USA vers le Japon. 
  • Kono Miyoko est une médecin ayant pris part l’aventure. Elle rédige la préface de la version japonaise d’Our Bodies, Ourselves.
  • Chizuro Miyasako a réalisé le collage qui figure sur la couverture de l’édition japonaise. 

Il s’agit seulement de quelques-unes des personnes qui donnèrent de leur temps et de l’énergie au projet. Après renseignements, il semblerait que la librairie Shokado ait déménagé à Osaka (et changé de propriétaire) avant de finalement fermer (avis aux repreneuses de flambeau !). 

Les illustrations sont de Justine Sarlat, à l’exception de la couverture originelle de l’adaptation japonaise d’Our Bodies, Ourselves.


Références des textes sur lesquels se base cet article :

  • Le site d’OBOS, véritable communauté féministe en ligne grâce à laquelle j’ai pu remonter le fil de cette aventure depuis le texte Japanese Preface : Sacrificing Our Selves for Love de Miho Ogino et grâce aux conseils de Judy Norsigian 
  • L’ouvrage collectif Broken Silences. Voices of japanese feminism, coordonné par Sandra Buckley contenant une introduction de Sandra Buckley, une sélection de textes issus de la version japonaise d’OBOS traduits en anglais, la préface de Kono Miyoko traduite par Sandra Buckley, une interview de la libraire et éditrice Nakanishi Toyoko ainsi qu’un texte de Ogino Miho revenant sur cette expérience. 
  • Davis, Kathy (2007). The Making of  Our Bodies, Ourselves. How Feminism Travels across Borders. Durham/London, Duke University Press.
  • Traduire Our Bodies, Ourselves. Les aventures mondiales d’un manuel de santé féministe par Linda Gordon, traduit par Valentine Dervaux pour Jef Klak : https://www.jefklak.org/traduire-our-bodies-ourselves/ 


Voir aussi Our Bodies, Ouselves, traversée féministe. Ce que nos corps ont à nous apprendre.

Et L’art de décoloniser nos chattes (et le reste).




Our Bodies, Ourselves, traversée féministe. Ce que nos corps ont à nous apprendre

Ma rencontre avec Our bodies, Ourselves. Lors de mes recherches sur les sorcières et le mouvement pour la santé des femmes il y a plusieurs années, j’ai fait la rencontre d’Our Bodies, Ourselves. Depuis, je n’ai cessé de recroiser ce livre à différents moments de mon parcours féministe. Si son nom ne vous dit pas grand-chose, c’est qu’il s’agit au départ d’un manuel d'(auto)santé féministe nord-américain datant des années 1970, qui pourrait sembler loin de nous. Véritable succès « alternatif » de l’époque, il doit sa notoriété à un mode de diffusion par bouche à oreille et à l’émulation suscitée par les récents programmes d’études féministes. Publié pour la première fois aux États-Unis en 1971, l’ouvrage est le fruit du travail du Boston Women Health’s Book Collective (ou collectif de Boston), décidé à mettre fin à l’ignorance des femmes sur leur propre corps. 

Ce livre, c’est grâce à Lucile Quéré que je l’ai découvert. Doctorante à l’université de Lausanne, elle cite un bain plus large, dans lequel on retrouve une famille critique envers l’institution médicale ou des lectures qui marquent – comme Martin Winckler, médecin et romancier féministe. Son propre engagement syndical et féministe ensuite, ainsi que des expériences de maltraitances gynécologiques amènent progressivement Lucile à s’intéresser au mouvement de santé des femmes. C’est comme ça qu’elle décide de se pencher dans le cadre de sa thèse sur le renouveau des pratiques et des savoirs féministes sur la santé. Elle rencontre divers collectifs en France, en Suisse romande et en Belgique francophone qui se réclament du mouvement self-help gynécologique des années 1970 ; le terme self-help faisant référence au mouvement féministe de réappropriation de la santé apparu dans les années 1960, dans la lignée de Our Bodies Ourselves et qui a voyagé en Europe. 

Lorsque j’entends parler d’OBOS (Our Bodies, Ourselves) pour la première fois, je n’ai pas le livre sous les yeux, alors épuisé et difficile à trouver. Mais en écoutant Lucile Quéré, je comprends que l’ouvrage constitue une pierre angulaire du mouvement pour la santé des femmes. L’emploi du mot « femmes » au long de cet article se réfère à la terminologie employée dans les ouvrages dont il est question, et ne prend pas toujours en compte les réalités des personnes trans et non binaires, selon les époques où il est employé. J’ai donc eu envie de revenir à Lucile Quéré, par qui m’est venue cette transmission, pour comprendre ce que cet ouvrage a de si particulier. Voici quelques-unes des réflexions qu’elle m’a confié et qui s’appuient sur le travail de Kathy Davis dans The making of “Our Bodies, Ourselves”.

Dans l’épaisseur de l’expérience vécue

Situons brièvement le contexte de luttes féministes, en particulier pour la santé sexuelle et reproductive dans lequel s’inscrit l’ouvrage. « En 1969, en pleine période de bouleversements sociaux et politiques aux États-unis, une douzaine de femmes participant à une conférence sur la libération des femmes décident de mettre sur pied le Boston Women’s Health Book Collective. Elles se fixent alors pour objectif d’élaborer un manuel radical d’auto-santé pour répondre à leur désir criant de prendre le contrôle de leurs corps et de leur santé reproductive », écrit Davis.

Selon Quéré : « Le collectif se rassemble autour de thématiques liées au corps et à la sexualité des femmes, des sujets plus largement abordés par le mouvement féministe de l’époque. Une de leurs modalités d’action consiste alors à créer des listes de « bons » (et mauvais) gynécologues , – modalité qu’on retrouve aujourd’hui encore en France, au Québec ou en Belgique notamment, à travers divers sites et blogs -, mais qui semblait malgré tout insuffisante pour échapper à l’emprise des médecins. » 

(c) Justine Sarlat

Dans leur article consacré aux traductions et adaptations de Our Bodies, Ourselves en français, Nesrine Bessaïh et Anna Bogic expliquent : « Issu du mouvement pour les droits civiques, des mobilisations anti-guerre et de la Nouvelle Gauche américaine, le mouvement [américain, ndlr] de libération des femmes a dénoncé au fil des années de nombreuses pratiques oppressives pour les femmes : violence conjugale, harcèlement sexuel, criminalisation de l’avortement, lois injustes encadrant le divorce, discrimination sur le marché du travail et dans le système scolaire. En même temps que les militantes de ce mouvement organisaient des manifestations, elles ont entrepris de construire un discours féministe radical dans lequel le corps est devenu un symbole de libération. » (Bessaïh, N. & Bogic, A. (2016). « Nous les femmes » de 1970 à 2017 à travers les traductions et adaptations de Our Bodies, Ourselves en français)

« À travers des groupes de conscientisation, des femmes se sont rassemblées pour partager leurs expériences et leurs histoires les plus intimes et ont formulé le slogan le plus célèbre que l’histoire a gardé de cette période ‘le privé est politique’. »

Nesrine Bessaïh et Anna Bogic

Pour Lucile Quéré, « ces femmes [alors majoritairement blanches, issues de la classe moyenne éduquées et cis hétéros ; cis(genre) désigne une personne qui se reconnaît dans l’identité de genre qui lui a été assignée à la naissance, ndlr] peuvent être définies comme des ‘profanes’ de la santé, au sens où elles n’ont pas une expertise reconnue professionnellement. Elles décident d’effectuer leurs propres recherches autour de questions concernant la sexualité des femmes, la santé reproductive et la contraception », ajoute-t-elle. Et en effet, le livre qui voit le jour en 1971 prend la forme d’un manuel centré sur des témoignages, des récits, autour d’expériences généralement peu abordées si ce n’est sous le prisme de la honte, souvent mal vécues par les femmes. Le livre prend le parti de les aborder de manière documentée, en les accompagnant d’informations médicales vulgarisées.

Expertes nous-mêmes

Alors, qu’est-ce qui fait que ce livre apparaît comme si révolutionnaire ? Pour Quéré, un des principaux objectifs du mouvement de santé des femmes consiste à dévoiler la production de l’ignorance des femmes sur leur santé : « La philosophe Nancy Tuana avance que cette ignorance est en réalité le fruit d’une production et reproduction active des savoirs médicaux et sociaux, et non d’une absence de savoir. Une succession de choix qui sont posés, de recherches non menées. » Pour contrer ces logiques de production d’ignorance, « les membres du collectif de Boston adoptent alors une démarche à la fois collective, espérant que la diversité du groupe lui assure une diversité de vécus ; et participative, en adoptant un fonctionnement en ateliers, qui permet de sortir de la représentation en faisant émerger des témoignages ». Pour Quéré, cette dimension participative apparaît comme centrale, puisqu’elle vise à former des sujets féministes. « C’est une réelle transformation émotionnelle du rapport à son propre corps qui s’opère à travers ces groupes, en faisant l’expérience d’un espace de bienveillance et de soin entre femmes. »

Illustration issue de l’adaptation française Notre-corps, nous-mêmes de 1977

Elle poursuit en expliquant que le point de vue des concernées fait apparaître des thématiques nouvelles comme la notion de plaisir, qui remet en cause le prisme reproductif par lequel ces questions étaient généralement traitées. « De cette façon, elles questionnent la manière jamais neutre dont est produit le savoir anatomique sur le corps des femmes, et décident par exemple de produire elles-mêmes de nouvelles planches anatomiques. »

« [Ces] femmes deviennent productrices de connaissances incarnées. »

Lucile Quéré

Ainsi, aux traditionnels sexes en coupe se substituent des photographies et illustrations de vrais corps dans leur diversité, des femmes représentées entièrement, en train de s’examiner, ou les lèvres d’un sexe féminin écarté par des doigts. « Le clitoris retrouve quant à lui sa forme complète [et non plus réduite à un simple « bouton », ndlr] et s’accompagne de nouveaux savoirs, sans cesses enterrés et redécouverts », selon un  processus de production de l’ignorance décrit par Tuana (voir aussi à ce sujet l’ouvrage de Delphine Gardey Politique du clitoris).

Illustration issue de l’adaptation française Notre-corps, nous-mêmes de 1977

« Ces « nouveaux » savoirs se construisent selon une démarche qu’on qualifie de consciousness raising. » Pour Quéré, cette méthode permet tout d’abord, par la mise en commun des vécus, de prendre conscience que ces expériences vécues comme individuelles relèvent en réalité de structures collectives, dont beaucoup font l’expérience. Cette méthode permet ensuite de produire des savoirs fondés depuis l’expérience (ou experiential knowledge) ce qui, précise Quéré, renverse le rapport genré de « production légitime des savoirs ». Autrement dit, la figure du médecin (souvent entendu comme homme blanc) laisse ici place aux femmes en tant que productrices de connaissances incarnées. C’est donc une véritable hybridation qui est opérée par ces femmes, tissant ensemble des savoirs experts et profanes, au sujet des questions qui les concernent.

Un retentissement mondial

Le résultat de leur travail est d’abord diffusé sous forme de fanzines avant d’être édité comme manuel qui se vend à plus de 200 000 exemplaires en quelques mois. Pour Sandra Morgen dans son livre Into Our Own Hands: The Women’s Health Movement in the United States, il serait difficile d’exagérer l’influence d’OBOS puisqu’il n’existait pour ainsi dire pas de livres populaires à ce sujet : il aurait créé son propre genre. 

Régulièrement actualisé, il connaîtrait 9 éditions nord-américaines à ce jour. Si « le contenu et la forme du texte ont évolué, parallèlement aux cohortes et aux idées féministes. […] Depuis 1971, OBOS s’est vendu à plus de 4,5 millions d’exemplaires et a investi la culture populaire par la télévision, le cinéma et la littérature », écrivent Bessaïh et Bogic. 

Dans les années 1980 jusque dans les années 1990, un enjeu selon Quéré consiste à travailler à plus d’inclusivité et donc de diversité des vécus : « Il y a alors une grande volonté d’être inclusives en termes de genre et de race, même si ça ne fonctionne pas toujours. ». Il a également été proposé aux lesbiennes d’écrire un chapitre sur leurs vécus, « une démarche qui inclut en même temps qu’elle marginalise ». Cette difficulté serait liée selon elle « à une certaine politique émotionnelle dans ces espaces, qui consiste à valoriser des sentiments positifs entre femmes comme le soin, la solidarité ou l’amitié, qui rendent parfois difficile la mise au jour des inégalités et rapports de pouvoir ». Si la formule « politique émotionnelle » peut sembler quelque peu ambigüe, puisqu’elle n’est pas sans rappeler un registre sentimental auquel sont souvent associées les femmes, l’idée permet de penser ce qui est invisibilisé au sein de ces espaces. 

Du Women’s Lib à aujourd’hui… S’inscrire en héritières

Quand j’interroge Lucile Quéré sur d’éventuelles héritières de cette démarche, elle identifie différents collectifs plutôt identifiés self-help, ou en lien avec la santé des femmes, qui se réunissent de manière régulière sur un plus ou moins long terme, ainsi que des ateliers de transmission de pratiques plus ponctuels. Elle cite à titre d’exemples « Femmes et Santé » à Bruxelles, ou encore « Les Flux » à Paris. Ces groupes entretiennent selon elle des rapports variés à l’autorité médicale, certains tenant un discours très critique sur les savoirs médicaux, quand d’autres peuvent parfois reproduire la différence entre savoirs experts et profanes. 

Entre les deux, on retrouve une approche pragmatique, qui permet notamment de repenser la consultation médicale et le rapport aux savoirs médicaux. Elle ajoute que certains discours, contrairement à la démarche originale qui était par principe collective, peuvent parfois être très individualisants. 

Ce qui me frappe en fin de compte, c’est que ces nouveaux savoirs en gynécologie construits par les concernées elles-mêmes ont, selon Lucile Quéré, fini par influencer en retour les savoirs « experts », comme c’est le cas de nombreux savoirs sur le clitoris par exemple.

Ils ont également reconfiguré la manière dont les femmes elles-mêmes se présentent, en tant que patientes, en mettant en avant la figure de la patiente informée et responsable. Je pense notamment au groupe d’auto-santé féministe auquel j’ai moi-même pris part à Liège, en Belgique, directement héritier des pratiques promues par le livre. Sans que nous l’ayions toujours toutes tenu en main, il paraît clair que les groupes de discussion et ateliers pratiques que nous organisions s’inscrivaient, consciemment ou non, dans cette histoire féministe. 

C’était un espace dans lequel il devenait possible d’échanger autour de nos expériences ou savoirs vécus, autour de notre santé et de nos corps. Un lieu où formuler les souffrances et les mal-êtres vécus dans nos corps, dans la rencontre avec l’institution médicale.

C’est à travers de tels moments de parole que nous avons parfois pris conscience – par le simple fait de les formuler tout haut – des abus que nous avions subis, des « accidents » répétés que vous avions vécus et que nous vivons encore. C’est aussi ce qui nous a permis, à de nombreuses reprises, de retrouver prise sur eux.

S’approprier OBOS

Ce que traduisent plus largement ces expériences personnelles est l’adaptabilité de la démarche d’OBOS. Comme l’étudient Bessaïh et Bogic, de nombreuses réappropriations ont vu le jour en prenant en compte les contextes culturels et sociaux de chaque pays. La publication a très rapidement voyagé au-delà de ses frontières, notamment par le biais de militantes qui l’ont fait connaître à l’étranger lors de rencontres féministes ou de congrès internationaux sur la santé des femmes. À ce jour, on compterait plus d’une trentaine de traductions/adaptations dans le monde. Les versions varient énormément d’un pays à l’autre, parfois dans une même langue, puisque certaines sont de strictes traductions, quand d’autres entreprennent un véritable travail d’adaptation au contexte culturel. Pour Bessaïh et Bogic, « les travaux de Kathy Davis au sujet d’OBOS et ses traductions mettent en évidence le rôle de la traduction dans la production des savoirs féministes dans différents contextes socioculturels ». 

C’est ainsi qu’aujourd’hui en France, un collectif constitué de 12 femmes s’apprête à publier une nouvelle version de Notre Corps, Nous-Mêmes, c’est-à-dire une adaptation de celle publiée en France en 1977. Si le collectif de l’époque aurait d’abord tenté de produire une traduction fidèle, ses membres éprouvent la nécessité de trouver leur propre voix en travaillant à une adaptation du texte : « La traduction devait s’imprégner du contexte local afin de capter l’intérêt des lectrices françaises. » 

Kathy Davis souligne que traduire OBOS questionne les traductrices sur leurs propres expériences personnelles, mais aussi leur pratiques locales. À sa parution en 1977, l’adaptation française d’OBOS, Notre Corps, Nous-Mêmes connaît un certain succès, notamment en Belgique et en Suisse francophones. Ce n’est donc pas la même chose d’adapter la version américaine ou française du livre. 

“S’ajoute [..] une question de contexte [..] de réhabilitation des sorcières et post #metoo. » 

Naïké Desquesnes et Mounia El Kotni, membres du collectif qui travaille à une nouvelle adaptation française prévue pour février 2020, m’ont expliqué que le projet est d’abord parti d’une envie individuelle. Marie Hermann, qui éditera l’ouvrage aux éditions Hors d’atteinte, avait depuis longtemps le projet de sortir une version actualisée du livre qu’elle a hérité de sa grand-mère. « Ensuite, s’ajoute sans doute une question de contexte, puisque la première réunion du collectif a eu lieu début 2017, dans un contexte de réhabilitation des sorcières, et post #metoo. » 

Pour Mounia El Kotni, l’existence d’un manuel actualisé, à garder tout au long de sa vie avec des outils pratiques et faciles d’accès manquait. « Cela permet notamment d’adresser les questions qu’on n’ose pas poser à nos mères ou nos amies, plutôt que d’atterrir sur des forums angoissants sur internet. » 

« L’objectif était de travailler à un livre qui permettrait une reprise de pouvoir d’un savoir qui nous a été confisqué. » 

Mounia El Kotni

C’est donc un groupe majoritairement composé de chercheuses ou de personnes ayant une pratique d’écriture qui se constitue par bouche à oreille et pour lequel se pose rapidement la question de la pluralité des vécus qui n’allait pas forcément de soi, en raison d’une diversité sexuelle et raciale au sein du groupe plutôt limitée, et les convainc de chercher quelques participantes supplémentaires. Ces femmes vivent à Marseille, Paris ou Montpellier et sont « plutôt issues de cercles féministes ou connues pour l’être, mais ne se connaissaient pas forcément ». Comme dans le projet d’origine, elles sont rarement professionnelles de la santé et revendiquent un autre regard.

Illustration issue de l’adaptation française Notre-corps, nous-mêmes de 1977

Pendant trois ans et demi, elles travaillent ensemble à une nouvelle version du manuel, s’inscrivant dans une forme de continuité avec la version française de 1977 dont elles reprennent le nom (Notre corps, nous-mêmes) et la méthodologie qui place les témoignages au cœur du propos. Le groupe apprend à se connaître, à travers les réunions de travail, composant avec des pratiques d’écritures ou militantes différentes. Ce travail de longue haleine et globalement non payé demande une forme de disponibilité, comme le souligne Mounia El Knoti, dont n’importe qui ne dispose pas. « On a pu défrayer nos trajets pour se réunir lors des ateliers via un crowdfunding et une petite subvention. Pour le reste, la maison d’édition prend en charge les frais de fabrication du livre. »   

Quand je les questionne sur la manière dont elles ont intégré une perspective intersectionnelle, questionnement qui traverse les courants féministes français et belges actuels et vise à prendre en compte les différents rapports de domination qu’expérimentent les femmes (de race, sexe, de classe, mais aussi d’orientation sexuelle, le fait d’être valide ou non, … pouvant eux-même se cumuler), elles expliquent qu’elles ont tenté d’intégrer ce point de vue tout au long du livre. « Cela se traduit notamment par l’organisation d’ateliers en non-mixité, comme par exemple avec des personnes en situation de handicap, afin de recueillir les témoignages d’expériences de personnes qui ne sont pas représentées dans le groupe. De même avec les personnes trans. Les personnes qui ne sont pas présentes dans le groupe, on va les trouver à l’extérieur, via les associations de terrain notamment, qui interviennent aussi aux étapes de relecture. » 

S’affranchir du passé.

« On est donc reparties du sommaire de la version française de 1977, afin de l’actualiser ou de le modifier, avec de grands thèmes qui ressemblent à 1/Devenir femme 2/Les sexualités 3/Produire et se reproduire, au sujet du travail et de la vie reproductive 4/Santé et médecine et 5/Violences et ripostes. Cette dernière partie amène une dimension politique plus forte qu’en 1977 et aborde les questions de violence, que ça soit au travail, en rue ou dans le couple. Ensuite, on a constitué des groupes de travail d’environ deux personnes par chapitre chargées d’organiser des ateliers de recueil de témoignages sur leur sujet, pendant environ un an. » 

Plutôt que de « simplement » actualiser le contenu de 1977, on voit que le collectif fait le choix de repartir d’un processus collectif de production de savoirs, à partir des expériences personnelles et corporelles, en leur laissant suffisamment de temps pour mûrir. « Ces ateliers étaient ponctués de réunions mensuelles afin de retranscrire le travail qui était fait, puis de passer par différentes étapes de relecture, puisqu’il était important pour le collectif d’arriver à un consensus sur tout ce qui est écrit. La relecture incluait également des personnes ressources extérieures au groupe, qu’elles soient professionnelles de santé ou membres d’associations. »

Côté visuels, Naïké Desquesnes a réalisé un carnet anatomique illustré d’une dizaine de pages autour duquel s’est articulée une réflexion sur la manière de nommer. Un appel à photos anonymes a été réalisé, mettant en avant des sentiments d’énergie ou de force, ou permettant de montrer des personnes souvent invisibilisées. 

Au niveau des évolutions, elles citent l’apparition de certains sujets, comme l’endométriose ou le SIDA, qui n’étaient pas abordés. L’usage du mot « femmes », qu’elles utilisent tout au long de l’ouvrage, les amène aussi à se questionner sur les transidentités, dimension qui n’était pas présente auparavant, et où l’emploi du mot, pourtant central, était alors peu conscient des réalités et vécus des personnes trans.

Une chose surprenante à mes yeux : Desquesnes et El Kotni m’ont expliqué avoir intégré dans l’ouvrage une partie self-help – beaucoup moins présente dans la version française d’époque. Selon elles, cela s’explique sans doute par la nature du collectif de 1977, alors composé de femmes plutôt intellectuelles, qui écrivaient sur le corps et la santé, sans nécessairement avoir de pratique self-help. Le groupe actuel a en revanche intégré cette approche dans une partie du manuel, bien qu’il n’y ait pas eu de réflexion sur cette question à l’échelle du groupe, chacune des membres entretenant des rapports différents vis-à-vis de ces pratiques, pouvant parfois comprendre une forme de réticence. 

(c) Justine Sarlat

Il m’a semblé intéressant de remarquer que ces versions françaises différaient sur ce point du collectif de Boston. Si ce dernier organisait des groupes de paroles mais aussi des ateliers d’auto-examens gynécologiques afin de se réapproprier une pratique d’ordinaire réservée aux médecins, le collectif qui s’est constitué dernièrement en France semble diverger dans sa démarche. S’il a à coeur de se réapproprier des formes de connaissances confisquées aux femmes, il ne s’inscrit pas pour autant dans des pratiques self-help préexistantes au projet.

Ainsi, comme l’écrit la chercheuse Ester Shapiro, une dimension importante dans les pratiques de traduction (ou plus précisément ici, d’adaptation) réside dans son ancrage dans les pratiques militantes locales. L’adaptation française, belge, sénégalaise ou québécoise, bien que francophone, ne sera pas la même, selon qu’elle s’inscrit dans des pratiques de santé militantes déjà installées ou non, dans une tradition du féminisme plus ou moins incarnée ou non. Il y a encore de nombreuses questions que je me pose sur ce projet et je suis curieuse de découvrir quelle forme prendra cette actualisation française, reflet d’un certain état du féminisme en France à l’aube des années 2020.

Mais en dépit de toutes ces variantes culturelles, un point important est que le cœur de la démarche demeure. Ainsi, « comme l’a montré Kathy Davis, ce qui voyage ou ce qui est transférable à travers OBOS ne tient pas tant au contenu informationnel du texte source ni à une supposée identité partagée de femmes, mais à une méthode de partage des savoirs qui rend possible l’avènement d’une solidarité féministe transnationale entre des femmes aux statuts sociaux variés et inégaux » (Bessaïh, N. & Bogic, A. (2016). « Nous les femmes »).


Merci à Lucile Quéré d’avoir partagé quelques recommandations : 

  • A new view of the women’s body collective (federation of feminist women health center) qui contiennent de nombreuses illustrations

Quant aux illustrations, elles ont été réalisées par Justine Sarlat

Ressources sur lesquelles s’appuie ce texte : 

  • Bessaïh, N. & Bogic, A. (2016). « Nous les femmes » de 1970 à 2017 à travers les traductions et adaptations de Our Bodies, Ourselves en français.TTR ,29 (2), 43–71. https://doi.org/10.7202/1051013ar

  • Davis, Kathy (2007). The Making of  Our Bodies, Ourselves. How Feminism Travels across Borders. Durham/London, Duke University Press.

  • Morgen, Sandra (2002). Into Our Own Hands: The Women’s Health Movement in the United States, 1969–1990. New Brunswick [NJ], Rutgers University Press.

  • Sanford, Wendy Coppedge (1979). « Working Together, Growing Together: A Brief History of the Boston Women’s Health Book Collective ». Heresies, 2, 3, p. 83-92.

  • Shapiro, Ester (2013). « Translating Latin American/US Latina Frameworks and Methods in Gender and Health Equity: Linking Women’s Health Education and Participatory Social Change ». International Quarterly of Community Health Education, 34, 1, p. 19-36.

Ainsi que le précieux site d’Our Bodies, Ourselves qui compile de nombreuses informations sur les différentes versions du manuel.

Quant à l’’ouvrage Notre Corps, Nous-Mêmes, il paraîtra en février 2020 aux éditions Hors d’atteinte.

À noter aussi que le collectif Gynepunk qui se définit comme projet de recherche indépendant sur l’histoire de la gynécologie est sur le point de sortir son documentaire Autodefense gynecology.


Voir aussi Les mots qu’il nous manquait. Retour sur une page méconnue du féminisme japonais.