Un safe space rien qu’à soi

À l’heure de la matérialisation des safe spaces dans des collectifs féministes et LGBTQI+, dans des universités ou encore dans des espaces numériques, l’idée de réfléchir à la construction d’un safe space rien qu’à soi peut paraître folle puisqu’il  s’agit souvent d’une démarche collective. Toutefois, la création de cet espace sûr à soi peut répondre à un besoin de compréhension, voire d’empathie, envers nous-mêmes, envers nos corps, nos esprits. Il ne s’agit pourtant pas de créer un espace exempt d’autocritique ou de remise en question de soi, mais plutôt de travailler à une sorte de code de conduite qui permette de contrôler le regard que nous posons sur nous-mêmes en tant que femmes.

Nous sommes vendredi, huit heures dix du matin, je viens à peine de me réveiller… Et je suis déjà en retard ! Dans mes cheveux règne l’anarchie. Devant mon miroir, je regarde d’un mauvais œil ces rides autour de mes yeux, ce point rouge sur mon nez, ces vergétures traversant mon ventre, je ronchonne à propos de ces kilos en trop un peu partout, de ces poils… Rien de bon à voir, je conclus. J’essaie de cacher tout ça sous un pull et des lunettes de soleil. J’ai mal dormi, j’ai peiné à dormir en pensant au fait que je ne bosse pas assez pour arriver à mes objectifs, puis je m’en veux encore pour le commentaire de travers lancé hier soir à mon mec. Avant de dormir, je pestais aussi du manque de vie sociale et festive.

Nous sommes habillé.e.s, prêt.e.s à partir, mais je craque ! Faut se rendre à l’évidence, je suis aussi une mère indigne, encore un point pour la liste. Le tablier de mon gosse pue la mort, il n’y a pas l’ombre d’un tablier propre à la maison, il ira à l’école sans tablier. On sort de la maison mal coiffés, on mange notre petit déjeuner en descendant les escaliers… Peu importe, mon esprit est loin, en train d’essayer de se rappeler depuis quand je ne baise pas ? Ma vie sexuelle est… comment dire ? En décadence totale ! Il ne me manquait plus que ça.


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Je dépose mon fils à l’école, on me rappelle qu’il y a des poux dans sa classe, il faut acheter un produit. En allant à la pharmacie, je m’engueule encore de l’avoir oublié mais aussi de ne pas avoir été au sport, ne pas avoir mangé correctement, ne pas avoir lu le livre qui traine sur ma table de nuit et encore quinze autres trucs. J’achète le produit. Il est huit heures quarante-cinq et je suis déjà parvenue à ma conclusion matinale : rien ne va chez moi ! Épilogue : je ne suis toujours pas assez bonne, pas assez efficace, pas assez fit&healthy, pas assez mère parfaite, pas assez pute dans le lit, pas assez dame dans la rue, pas assez intello inépuisable… Et je pourrais continuer toute la journée. Et je vous assure, j’exagère à peine.

Pourtant, personne n’a remarqué notre coiffure, personne ne s’est rendu compte du manque d’un tablier et encore moins des kilos en plus, des rides ou du manque évident de sexe. Ce ne sont que des choses que je m’impose moi, au quotidien, c’est une charge mentale démesurée qui ne fait que s’alourdir avec les années et les nouvelles responsabilités. On le fait toutes ( ?), chaque jour ( ?), on se juge en continu, on est bien souvent intransigeantes envers nous-mêmes. Au point que je doute fort qu’on soit capable d’adresser un regard aussi méchant à un proche ou de sortir un commentaire aussi blessant à quelqu’un que j’apprécie… Alors pourquoi le faire avec moi-même ? Pourquoi je me l’inflige ? C’est une évidence, il y a l’influence des injonctions sociales qui nous imposent plus ou moins indirectement une série de comportements, de règles, de conduites… afin de coller à l’image de la superwoman actuelle. Malgré tout le travail mené pour démonter les injonctions à la beauté, à la productivité ou au contrôle de soi, il est difficile de toutes les contourner (mais pas impossible !!).  


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En attendant que la lutte féministe avance contre ces impositions, il faut se doter d’outils pour mieux vivre avec soi, pour créer des espaces dans lesquels évoluer au quotidien. Et quel meilleur espace que chez soi, que dans son propre corps et dans son esprit ? Le but n’est autre que de se construire soi-même en tant qu’espace sécurisé où l’on peut se remettre des agressions quotidiennes externes et où l’on élimine les agressions internes, un lieu où l’on ne peut pas se faire violence. Il ne s’agit pas cette fois-ci de mettre en avant la vision consumériste du « self-care » : un massage pour se relaxer, des achats de maquillage pour se voir plus belle, de la manucure, etc. Il ne s’agit pas non plus d’alimenter le discours de performance de soi et de productivité sans limite, celui qui nous invite à méditer afin de mieux servir le capitalisme, dix minutes après.

Comme dans tout safe space, nous devons créer notre « code de conduite », établir une série de contrôles – mentaux – et réglementer les conséquences des dépassements. Transposons les comportements respectueux des espaces sécurisés à notre espace vital primaire : nous-mêmes. Cet espace implique non seulement les considérations sur notre corps mais aussi sur nos sensations, nos sentiments, nos valeurs, notre esprit… Finalement, sur tout ce qui nous compose.

Je commencerais par le corps, car le corps de la femme est soumis à des pressions très fortes et continuelles quels que soient l’âge, la race, la religion, la nationalité ou la sexualité de celle-ci. Depuis l’enfance, la codification corporelle féminine est si forte dans nos sociétés qu’on ne pourrait pas vraiment y échapper : injonctions à la féminité, à la maternité sans traces, à la jeunesse éternelle, à la maigreur rigoureuse, à la résistance envers la douleur, etc. Face à ces pressions, pensons notre corps comme un être, un être doté de ses défauts, de ses bons jours et ses mauvais jours, de ses douleurs, de ses réussites, de ses fatigues, de ses bonheurs et malheurs. Respectons-le. Modelons les exigences que nous nous imposons en tenant compte de nos limites, de nos envies et de nos désirs. Il ne s’agit pas d’arrêter de se surpasser dans le sport par exemple, mais de tenir  compte de notre bien être à l’heure de s’imposer des objectifs. Prenons le temps de sentir chaque bout de notre corps, de notre petit doigt de pied à l’oreille gauche en passant par tous ces espaces que nous regardons souvent d’un mauvais œil, car trop gras, trop flasque ou peu sexy. Reconnaissons nos douleurs, nos fatigues, nos inquiétudes qui se reflètent à l’extérieur. Pensons chaque cicatrice, remémorons-nous les plaisirs vécus, donnons-nous de l’amour, vivons notre corps sans lui infliger un but particulier.


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Ce respect devrait aussi traverser notre esprit, car la plupart de ces injonctions passent par là. Ce lieu moins charnel, moins tangible mais omniprésent dans le quotidien. Je débuterais par le début : bien se parler, avec respect. Et pour cela il faut se penser respectueusement, s’accepter et se reconnaître comme un être (un autre ?) doté de ses limites, de ses tensions, de ses résignations. J’adapterais l’éthique de la réciprocité en l’inversant : au lieu de « traite les autres comme tu voudrais être traité », je dirais plutôt « traite-toi toi-même comme tu traites les autres au sein d’un safe space ». Soyons moins injustes envers nous-mêmes, adaptons nos attentes, vidons de temps en temps notre conscience de devoirs inaccomplis, résignons-nous sur ce que l’on ne peut pas changer et apprenons à nous écouter plus. Laissons de côté les tortures, laissons couler les idées sans frein, motivons-nous, esquivons les souffrances injustifiées.

Reconnaissons nos charges, nos regrets, nos défaites… pour les transformer en tentatives, en expériences desquelles apprendre et évoluer. Regardons-nous avec tendresse comme on le fait avec nos proches dans ces moments d’attendrissement, oublions de temps en temps les jugements de valeur, les idéologies et les oppressions. Acceptons-nous telles que nous sommes : femmes, filles, fillettes, mères, belles-mères, grands-mères, amies, copines, travailleuses, chômeuses, étudiantes, râleuses, étrangères, minces, grosses, vieilles, moches, sorcières… Facilitons-nous le chemin de la vie, donnons nous-mêmes un safe space à soi chargé de bonnes vibes, d’écoute et de compréhension. Il s’agit de donner un abri à celui qui nous sert de refuge, notre propre corps et esprit.

Et après tout, s’il s’agit à la base d’une démarche collective, on peut toujours dire qu’on est à plusieurs dans notre propre tête. Notre cerveau est en situation de schizophrénie continuelle entre ce qui nous a été inculqué depuis l’enfance (acquis), ce que nous écoutons en continu dans notre vie sociale (injonctions), et ce que nous avons appris en tant que féministes (libérations). Nous sommes donc au moins  trois dans nos têtes. On peut créer notre safe space à nous trois !




Chercheur.e-safe : de la bienveillance en milieu scientifique ?

« Marta est safe » disait Mehdi* dans son mail envoyé à un de ses collègues afin de lui faire répondre (enfin) à ma requête d’entretien pour ma recherche. C’est cette petite phrase qui, l’air de rien, m’a poussée à questionner le safe space dans le milieu scientifique. Et le chantier n’est pas des moindres ! Quel est l’espace sécurisé dans une recherche sur l’homosexualité en Tunisie ? Et pour quoi faire ? Quels en sont les risques et les bénéfices ? Quelle influence sur les résultats ? Penser le safe space en milieu scientifique pose des questions à toutes les étapes de la réflexion intellectuelle liées à la réalisation de la recherche. De la conception des entretiens semi-directifs à la concrétisation de ces entretiens, en passant par l’analyse, la production et la diffusion des résultats, un.e chercheur.se safe est amené.e à se questionner et à se positionner pour ne pas trahir cet espace sécurisé créé pour la recherche.

En recherche, c’est bien connu,  lorsqu’on débute un terrain sociologique, les premiers contacts sont les plus difficiles à obtenir, surtout s’il s’agit d’un milieu fermé comme celui de l’homosexualité en Tunisie. Pour cause, l’homosexualité est punissable d’un à trois ans de prison, il y a donc bien de quoi s’inquiéter dans ce contexte. Mais dès qu’on réussit à obtenir un premier entretien, les autres viennent plus facilement grâce à ce qu’on appelle, en sociologie, l’effet « boule de neige » . Il s’agit tout simplement d’utiliser le premier contact comme « entrée » dans le milieu, dans mon cas Mehdi m’a ouvert la porte de la communauté LGBT tunisienne. La réussite de ce premier entretien est essentielle pour pouvoir déclencher cet effet. Réussir, dans cet esprit, veut dire être capable de créer un lien sécurisant entre la personne et le.a chercheur.se afin de pouvoir parler librement dans un espace bienveillant. Cela commence dès la prise de contact où les possibilités d’anonymisation, de respect de la vie privé et de la recherche d’un cadre rassurant pour l’interviewé sont mises en avant. Cela aboutit à la prise de rendez-vous et ensuite à la réalisation de l’entretien en tête à tête. Lors de l’entretien des autres mesures sont aussi de mise, notamment le fait d’inclure une multiplicité de possibilités pour recueillir les données de l’enquête sociologique basique, c’est-à-dire, les question sur le nom/prénom, le genre, l’âge ou l’orientation sexuelle !! Cela peut sembler un peu bête mais ce recueil de données personnelles, utilisées pour l’échantillonnage, peuvent être très intrusives et dérangeantes pour des personnes fluides, queer ou préférant ne pas exprimer son orientation sexuelle publiquement.

Safe-attitude et positionnement de la chercheure

Le premier entretien avec Mehdi semble réussi dans ces (mes) termes puisqu’il m’a ouvert la voie vers d’autres entretiens. Cette interview m’apporte non seulement un grand nombre d’informations sur la question étudiée mais elle débouche également sur la fameuse phrase « elle est safe » transmise, devant moi, à plusieurs personnes pour me faciliter l’approche. Que ce soit en soirée, par mail ou par contact Facebook, les membres du collectif ont tendance à mettre en évidence la safe-attitude du ou de la chercheur.e, ce qui arrive aussi souvent avec des journalistes. Dans ce cas-ci, je crois qu’on pourrait définir le ou la safe-chercheur.e comme quelqu’un.e de respectueux.se, quelqu’un.e de rassurant.e et de connaisseur.se des difficultés du monde LGBT extra-européen.

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La réputation de ce.tte chercheur.e occupe continuellement une place prépondérante dans le travail avec des collectifs minorés, criminalisés et dans un milieu racisé. C’est là que la première question méthodologique se pose pour la chercheure que je suis, mon positionnement face à ce milieu, face à ma recherche et face aux résultats que j’obtiendrai. Je suis une femme blanche travaillant sur des « sujets » racisés avec une diversité d’orientations sexuelles alors que je me définis comme bisexuelle. Ces données sont extrêmement importantes à l’heure de se positionner et de poser des questions : se présenter comme LGBT ou pas ? Comment aborder l’homonationalisme, compris ici comme des sanctions des pays occidentaux envers d’autres pays au nom des droits des homosexuels, ou le pinkwashing occidental en étant moi-même occidentale et LGBT ?

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Je décide justement de me présenter comme bi pour instaurer cet espace sécurisé dans lequel je me donne à connaître en tant que personne, et pas seulement en tant que chercheure. Je romps ainsi avec la sacro-sainte autorité académique et avec le rapport de domination entre celui qui questionne – le ou la chercheur.e – et celui qui répond – l’enquêté.e –. Les sociologues puristes, et même ceux qui travaillent avec les collectifs LGBT, diront que je ne fais pas des entretiens semi-directifs mais des conversations.  Eh bien tant pis ! Je fais de la recherche comme alliée, comme le dit Nicolas Legrand dans son article : « Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’écoute pour l’allié, n’est pas un acte passif. L’allié doit aider à créer le terrain où les gens auront envie de s’exprimer, n’auront pas peur d’être rejetés, d’être moqués. C’est ce que l’on essaye de faire, par exemple, avec les safe space. C’est quelque chose que l’on peut faire tout le temps, partout, avec ses ami.e.s, sa famille, ses collègues. Être accessible, être inclusif. Il devient de plus en plus primordial pour moi d’arriver à faire ça et de prendre du recul avec certains lieux communs que l’on peut avoir sur les gens en fonction de leur genre, classe sociale, origine culturelle, etc. » On peut élargir sa réflexion à l’espace scientifique dans des milieux comme le mien.

Des sujets, non pas des objets !

Ce positionnement est difficilement défendable dans le milieu scientifique, notamment en socio. Toutefois il me semble que créer de la science sur la base d’un rapport de pouvoir dans lequel nous, chercheur.es, nous présentons comme l’autorité, et où les autres sont des « objets d’étude », n’est pas l’origine de la neutralité, mais est plutôt issu d’un classisme caduque et ce encore plus dans la région MENA (Middle East and North Africa). « Moi blanche occidentale qui se présente encore une fois comme la faiseuse de science et viens analyser les petits racisés, incapables de pensée rationnelle », bienvenus les bon vieux temps colonialistes… Non merci ! Je peux m’en passer ! Je préfère m’aider avec des lectures de recherches féministes, habituées à travailler la réflexivité en milieu scientifique comme ceux de  Kath Browne et Leela Bakshi : « In displacing and re-placing academic conventions and challenging the god-trick of academic authorship through the rich tradition of feminist discussions of positionalities, it is important to acknowledge who we ‘are’ as authors, researchers and activists and why we took part in this project » et en contestant l’auteur.e académique par la richesse de la tradition des discussions féministes sur les positionnalités, (…) de reconnaître qui nous “sommes” en tant qu’auteures, chercheures et activistes et pourquoi nous avons pris part à ce projet.

Le but est de garder actif ce safe space tout au long de la recherche, et pas seulement pendant  l’enquête. Je mène deux expériences en parallèle pour essayer d’élargir le safe space tout au long de ma recherche : d’abord en demandant leurs avis aux acteur.ices sur mes propos scientifiques – il faut clarifier que je ne travaille pas sur les homosexuels, je travaille sur les stratégies de médiatisation de la cause homosexuelle et sur la médiatisation de l’homosexualité – afin qu’ils aient des retours sur ce qui se produit à partir de leur parole. Dès le début de ma recherche j’ai constaté une certaine envie de connaître le sort de leurs propos car certain.es chercheur.es étaient disqualifiés à cause de ce manque de retours : « Je ne sais pas ce que ce chercheur raconte à propos de nous, cela nous inquiète car on ne l’a vu qu’une fois puis on a entendu certaines choses qui ont été dites qui ne nous rassurent pas », affirmait un membre de la communauté LGBT en faisant allusion à un autre chercheur  travaillant sur la communauté homosexuelle. L’autre proposition est de créer ensemble : que cela soit au niveau de la cause en Tunisie ou bien en proposant des articles scientifiques dans des revues qui laissent justement la parole aux activistes autant qu’aux chercheur.es.

Les critiques à ces propositions de recherche safe ne manqueront pas, surtout que le milieu universitaire est lui-même très critique envers les safe spaces. Les universités anglophones ayant interdit les safe spaces font tache dans l’évolution de ces espaces dans le milieu scientifique. Les dirigeant.es de ces universités accusent les safe spaces « d’infantiliser les esprits et  d’affaiblir la liberté d’expression ». Toutefois, le contexte dans lequel ma recherche transite rend possible, à mon avis, le questionnement de l’opposition objet/sujet de recherche quand il s’agit de travailler dans un milieu LGBT postcolonial et hautement sensible car criminalisé. Il faut non seulement respecter l’identité des personnes interrogées mais aussi leur vision sur leurs propres causes, sans tomber dans l’excès, que ce soit en termes de nécessité d’approbation à tout prix ou de capacité de censure. Des articles peuvent être rédigés avec les conclusions du ou de la chercheur.e et mettre en contraste les avis des acteur.ices sans dévaloriser ni l’un, ni l’autre. Serait-il dédaignable l’ouverture d’une conversation entre les deux mondes ? À voir et à tester.

*Nom d’emprunt




Désirs, attentes, limites

Safe space sexe. Google France commence par me lister des articles sur le sexe dans l’espace. Émoustillant, mais hors de propos. Quoique ? Safe space sexualité. Je poursuis ma recherche et navigue entre violences et harcèlement sexuel. Dans la sexualité, le safe space serait alors une réaction à l’agression, une nécessité pour se protéger des attaques extérieures et créer un espace sécurisant dans lequel chacun.e peut s’exprimer en toute liberté, sans jugement. Je quitte Google.

Établir un lieu, physique ou psychologique, bienveillant pour tous.tes pour tout ce qui concerne la sexualité et l’intimité n’est toujours pas considéré comme un apprentissage obligatoire. Dire que l’on peine à transmettre une éducation à la sexualité de qualité est un euphémisme. Si les nouvelles générations commencent à intégrer la prévention contre les MST (même si les chiffres sont flippants : 9 Belges sur 10 estiment ne pas être concernés par le risque de “contracter” une IST. Les cas de chlamydia ont quadruplé entre 2003 et 2015. 1/3 des Belges ignore que les IST se transmettent lors d’un rapport sexuel non protégé. 57% des jeunes Belges ignorent que le sexe oral est l’un des modes de transmission des IST et du SIDA), le relationnel et la communication font rarement partie du programme. Et vu le nombre de campagnes de prévention sur le consentement depuis l’année dernière, la base ne semble même pas acquise.

Je ne fais pas exception. J’ai avancé à tâtons, sans toujours savoir ce que je faisais, si cela convenait à l’autre, si cela me convenait à moi aussi. J’ai subi. J’ai souffert. J’ai affronté des traumas. Je me suis relevée. J’ai pris du plaisir. J’ai appris en autodidacte à formuler un oui, et un non. Cela vient de mes rencontres, qui m’ont apporté des outils pour mieux réagir et être épanouie. Parce que le sexe – entendu dans un sens très large et n’impliquant pas forcément du génital – est bon lorsqu’il est partagé entre personnes consentantes, à l’écoute et libres.

crédit : Hélène Molinari

Sur ma route, j’ai croisé Tigrou. L’exploration de sa sexualité a commencé à 15 ans. Il n’a pas de souvenir où il ne se serait pas senti en sécurité dans ses relations, à deux ou à plusieurs, tous genres confondus. À 30 ans, il a déjà découvert les soirées horizontales (qu’on appelle plus communément « orgies »), le libertinage, le shibari ou encore le BDSM. Tigrou n’est pas monogame, cela signifie qu’il peut entretenir plusieurs relations en même temps. Tigrou parle beaucoup d’amour et de confiance. Pour chaque pratique, les règles sont posées à chaque fois.

« J’ai participé pour la première fois à une soirée type orgie dans une coloc de polyamoureux [ces soirées ne sont pas l’apanage des polyamoureux.ses, et tous les polyamoureux.ses ne participent pas à des horizontales, ndla]. Cela ne signifie pas forcément qu’il y a du génital. » Invité par une amie, avant de pouvoir participer, il a dû passer un entretien avec les quatre colocataires. « Je faisais de l’hypnose érotique [de la sexualité sous hypnose, ndla]. Un coloc était curieux. Je lui ai montré. J’ai passé le test. » 20 personnes, mixtes, se retrouvent. Chacun.e apporte de quoi manger. Pas d’alcool, pas de drogue, pas de musique forte, pas de lumière éteinte, pas de cercle de parole. Tigrou n’a pas de mal à se laisser aller. « En tant que mec, c’est plus facile, dit-il. Je me sens fort physiquement si j’ai besoin de me défendre. »

Depuis deux ans, il réalise que ses relations s’autorisent une plus grande liberté sexuelle et sentimentale avec lui, parce qu’il arrive à les faire se sentir plus en sécurité. Sans doute parce qu’il parvient à créer un espace dans lequel ses partenaires ont conscience que la communication verbale est respectée.

Le soir de notre première rencontre, je suis Tigrou chez lui. J’ai un peu bu, je ne veux pas rentrer seule chez moi. Deux autres amies nous accompagnent. Arrivé.e.s chez lui, tous.tes les quatre assis.e.s en cercle dans son studio, Tigrou me surprend. Pour la première fois, sans aucun rapprochement physique préalable, on me demande quelles sont mes attentes, mes désirs et mes limites. Je suis troublée par le côté inédit de la situation. Je ne sais pas tout de suite comment y répondre. Je regarde autour de moi, réalise que je ne désire pas spécialement avoir des relations sexuelles avec les personnes présentes et me rends compte qu’il est très difficile pour moi de l’exprimer. Je bafouille un peu, me demande quels sont les codes, s’il y a une bonne façon de le dire, comment ne pas froisser, est-ce que je veux vraiment être là, est-ce que je peux partir et changer d’avis, je ne suis pas contre des câlins, peut-être des bisous, j’ai sommeil, j’ai bu… C’est le tour de Tigrou. Il souhaite que tout le monde garde ses sous-vêtements, qu’il n’y ait « pas de génital ». Il est d’accord pour faire des câlins à tout le monde. À nouveau, je peux dire si je suis d’accord ou non avec les propositions de chacun.e. En toute confiance, je me mets au lit et je ne crains rien.

À presque trente ans, je découvre une approche complètement nouvelle de la sexualité, à peine effleurée lors de mes discussions avec des ami.e.s. Sans tout expérimenter, j’ai posé la question aux personnes concernées. Parce qu’il n’existe pas de « guide des bonnes pratiques sexuelles », il faut se le créer soi-même, s’inspirer des expériences vécues par d’autres et beaucoup échanger. Jusqu’à trouver son propre équilibre. Jusqu’à pouvoir formuler sans hésitation ce qu’on veut vraiment. Et avec qui. Jusqu’à entendre l’autre, avec clarté et reconnaissance.

Dire non, tu sais, c’est pas si facile

La personne qui tient le compte Instagram @Tasjoui a récemment publié un texte au titre volontairement provoquant « Je me suis violée pour qu’on m’aime encore ». Elle écrit : « J’ai violé mon corps pour qu’on m’aime encore. […] Quand vous n’avez pas envie mais que vous vous offrez, car tout c’est tout ce qu’il vous reste dans cette relation. […] Le sexe comme monnaie de l’attention, la seule façon, tordue et malsaine, d’avoir encore un langage commun. Ce besoin douloureux de « faire l’amour » pour savoir, pour être sûre, que c’est la fin de l’amour. […] Alors, pour ne pas tout perdre, je me viole. Je me fais du mal. Je ne sais plus quelles sont mes limites. Je ne sais plus me protéger. Ni de lui, et encore moins de moi-même. Je suis consentante. Je lui donne l’autorisation. Je me donne l’autorisation. Mais il n’est pas avec moi. Il est seul dans l’acte. J’ai vécu des moments de terreur en réalisant que ses gestes étaient mécaniques. Des moments de solitude. Des moments de douleurs. Je sors de mon corps. […] Je ne suis qu’un morceau de chair. Il ne se rend pas compte que je ne suis pas là. Je pleure en silence pendant qu’il me pénètre. Des larmes envahissent mon visage. Et lui, il ne voit rien. […] Je ne l’ai jamais arrêté, j’en ai même réclamé. […] Des années après, je me sens encore atteinte dans mon intimité. »

Dans les commentaires, beaucoup affirment que ce que @tasjoui décrit est un « viol conjugal ». En réponse, elle insiste pourtant : « Non dsl ce n’est pas un viol. C’était consenti à 100%. C’est beaucoup plus subtile (sic) que ça, d’où l’écriture de ce texte. »

Ce qu’interroge @tasjoui est en effet beaucoup plus profond, et exige de nous la capacité à refuser ce qui nous fait du mal, mais aussi à refuser d’accepter des choses qui ne nous font pas plaisir sous prétexte de satisfaire son, sa ou ses partenaires, jusqu’au point de souffrir et de se briser. Sauf qu’on ne nous apprend pas à dire non, ni à le recevoir.

Lors d’une « horizontale », les règles sont claires et répétées à chaque fois, me confie Tigrou. Le consentement y est évidemment fondamental. Un « peut-être » est un « non ». On demande avant de toucher. Les rires et les larmes sont bienvenus. On peut partir quand on veut. Les photos sont interdites. « On commence par un cercle où on dit qui on est et comment on se sent. Par exemple : Tigrou, excité. Puis on se dit nos désirs, nos non-désirs, nos attentes et nos limites. Par exemple : j’aimerais bien une connexion, je n’ai pas envie de fessée, j’attends qu’on me demande avant de faire, ma limite c’est pas de contact génital avec les garçons. Ça sécurise parce qu’on se rend compte qu’on n’est pas le seul à être anxieux. »

Une soirée peut démarrer avec des jeux « brise-glace ». Sur de la musique ou pas, une personne volontaire dit comment elle veut être déshabillée, comment elle veut être touchée ou pas. Cela permet d’apprendre à mieux se connaître et comment répondre à ces demandes sans peur de vexer et sans honte. Les jeux se poursuivent avec un exercice sur le consentement. En groupe de deux, l’un.e fait face à l’autre. L’un.e est obligé.e de dire non. L’autre est obligé.e de dire merci.

Ce jeu, Camélia, 25 ans, l’a découvert en se rendant dans une soirée « Tendresse et pyjama », organisée par l’association française Les Chahuteuses. Camélia est une amie. Elle a réussi au cours de l’année écoulée à se construire une sexualité qu’elle trouve aujourd’hui épanouie. L’événement auquel elle a participé il y a quelques mois propose aux participant.e.s de questionner désir et non-désir, mais aussi la réception de la réponse de la ou les personnes en face. « On ne peut pas toucher quelqu’un sans avoir demandé son accord au préalable, précise Clara, bénévole chez Les Chahuteuses depuis deux ans et demi. C’est un événement grand public, où il n’y a pas de nudité, ni de sexe à proprement parler. Donc il faut pouvoir s’adresser aussi bien à la personne qui découvre, que celle qui connaît déjà. Avant de commencer, on se présente tous.tes, puis on s’engage à respecter les règles communes en levant la main. » Les retardataires ne sont pas admis pour ne pas perturber ce cercle de confiance mutuelle.

« On apprend aussi qu’un non n’est pas forcément négatif, que quand je dis non, je dis oui à quelque chose. Parfois, une personne répond qu’elle est « incapable de dire non ». Alors on essaye de comprendre : À quoi tu n’arrives pas à dire non ? Comment donner de la valeur à un non, alors que j’ai dit oui plus tôt ? »

Chacun.e sa responsabilité

La mise en place d’un safe space, comme lors de la soirée “Tendresse et pyjama”, peut créer l’illusion que rien ne peut nous arriver, parce que le cadre est bien défini. Qu’il suffirait d’être « juste entre nous », personnes conscientes et averties, pour que tout se passe bien. « On porte la responsabilité sur le cadre », dit Estelle. Iel est bénévole auprès de plusieurs collectifs ou associations (dont Les Chahuteuses et Erosticratie) en prévention des risques, inclusion et accessibilité. « Depuis une dizaine d’années, je mets au point des outils, des formations et des supports pour offrir un cadre bienveillant et le plus sécurisant possible à des activités variées notamment dans les milieux queer (Radical Queer Semaine de Montréal) et les sexualités alternatives. » Iel a maintenant créé CEBI, sa micro-entreprise dédiée à la Création d’Espaces Bienveillants et Inclusifs dans différents cadres (événementiels, culturels, loisirs et entreprise).

Selon iel, l’expression « safe space » n’est pas la bonne. On devrait plutôt parler d’ « awareness space », c’est-à-dire d’être “en conscience des personnes”. « C’est le fait d’être en coresponsabilité et en coconstruction. Il faut jouer le jeu, dit-iel. Si une personne n’est pas dans la volonté d’être dans la cohésion d’ensemble, il faut être très clair.e sur les limites du cadre et avoir conscience de ce qui nous dépasse. » En cas de rupture de la confiance, parfois due à une incompréhension, – un préjugé ou un à priori, un travail peut être fait au niveau de la communication. « In fine, il y a un droit à l’imperfection. On ne peut jamais promettre que rien ne va arriver, mais – si quelque chose arrive, on n’est pas tout.e seul.e. On peut apprendre aussi a posteriori. C’est une collaboration évolutive. Sinon on place beaucoup trop de charge sur les épaules du cadre, et on déresponsabilise les personnes. » Une fois le lieu bienveillant et inclusif établi, selon des règles partagées et admises, nous sommes responsables de dire notre oui et notre non. En cas de difficulté, il s’agit alors d’aider, d’écouter ou de proposer des alternatives. « Si tu n’arrives pas à dire non, ajoute Clara, tu peux essayer « je préfèrerais », ou « je ne sais pas, attends, j’ai besoin de temps ». On a toujours le choix de prendre son temps, de se mettre sur le côté, ou de partir. » Les propositions ne sont que des propositions.

Sexualité joyeuse et ludique

Pour Clara et Estelle, leur position de « sachant.e » vis-à-vis de ces questions-là les positionnent parfois dans des contradictions. Iels sont en perpétuelle évolution personnelle et continuent de s’interroger. « Parfois, dit Estelle, dire les choses peut couper le désir de l’autre. Est-ce que je ne deviens pas intransigeant.e sur certaines choses ? Comment maintenir la spontanéité ? L’autre se sent-il.elle encore libre ? Comment apporter de la légèreté ? Est-ce que je ne me pose pas trop de questions ? »

Et puis, iel se trouve des moments fluides, où tout va bien. « Ce sont les moments où les choses sont posées, intégrées et qu’elles n’ont plus besoin d’être redites. On est beaucoup moins dans le verbal et on entre plus dans la métaphore. On sort de la lourdeur. Où je peux me dire que je peux sortir de ma zone de confort parce que je sais que si je veux y retourner, elle sera respectée. La fluidité vient de la confiance. On danse ensemble, sans se marcher sur les pieds. » (Sauf si on veut se faire marcher sur les pieds, bien sûr).

Clara sait qu’elle peut demander et ne s’autocensure plus, même si « ça ne marche pas toujours ». « Je prends plaisir à dire merci à un non. J’ai appris à me renseigner sur la façon dont fonctionne la personne avec qui je suis. Ce n’est pas grave si on ne réalise pas toutes ses envies, peut-être qu’on ne fera jamais quelque chose qu’on aura exprimé, mais on peut voir où ça se rejoint, sur du commun. »

crédit : Hélène Molinari

Un équilibre peut se trouver entre le « donner » et le « recevoir ». Camélia en a fait l’expérience avec des partenaires qui lui faisaient confiance, et en qui elle avait confiance. Après une soirée dans un club libertin, elle a pu découvrir le « non merci » avec des inconnu.e.s venant la solliciter. « On pouvait aussi mettre des limites. Par exemple, avec un couple homme/femme, la femme ne voulait pas de relation avec mon partenaire, juste avec moi. Elle a pu décider ce qu’elle voulait, et on a respecté. » Camélia redouble de vigilance pour se créer des espaces bienveillants pour s’éclater, en partie à cause des agressions qu’elle a subies, et aux trahisons auxquelles elle a dû faire face. Comme cette fois où son partenaire a éjaculé en elle alors qu’elle lui avait demandé de se retirer. Ne prenant aucun moyen de contraception, elle lui avait fait confiance. Ils avaient accepté, après avoir vérifié que leurs tests complets MST étaient négatifs, de ne pas utiliser de préservatif – pour une sexualité safe, les maladies sexuellement transmissibles ne peuvent pas être mises de côté ou ignorées. Mais il a joui à l’intérieur de son vagin, sans son autorisation. L’accord entre eux était pourtant de limiter les risques pour Camélia de tomber enceinte par la technique dite « du retrait ». Peu importe ici le débat sur l’efficacité ou pas d’un tel acte, l’engagement était clair entre les deux parties. L’une d’elle a décidé, seule, de ne plus en tenir compte, sans consulter la deuxième. Une sexualité safe est alors tout autant une question émotionnelle que physique.

« Ce ne sont pas que des actes sexuels, poursuit Camélia, mais aussi de la tendresse, du toucher. Chaque geste compte. Des amis se disent que je fais des trucs de ouf au pieu, parce que je suis polyamoureuse, que j’ai organisé une orgie ou que je vais en club libertin. Mais pas du tout ! J’fais pas du kung fu ! Je suis d’accord avec le fait d’être basique, et de ne plus me forcer ou de culpabiliser parce que je n’ai pas certaines envies. Je découvre des parties de moi, à un niveau émotionnel. Si dans l’intimité tu te laisses écraser, comment tu veux être sûr.e de toi ? » Pour l’organisation de sa première horizontale, Camélia a donc fait attention aux choix des personnes, pour assurer une parenthèse dans laquelle elle se sentirait libre d’explorer. Dans le cercle de confiance, tous.tes énoncent des craintes. Après quelques jeux, comme ceux dont parlait Tigrou, l’ambiance se détend. L’un des participants décide finalement de partir. Aucun jugement, aucune honte, personne ne se sent vexé. On lui dit merci.

Il n’est pas facile de parler de son intimité, et encore moins de trouver des lieux où l’on se sente à l’aise de partager ses désirs et ses expériences. J’ai moi-même eu du mal à m’ouvrir pleinement pour cet article. Certaines choses ne regardent que moi, d’autres doivent sortir du privé pour engager la conversation, par nécessité de nommer des comportements qui sont respectueux, et d’autres qui ne devraient plus être la norme. Parce qu’il est impossible de laisser tomber des habitudes et de se transformer, si on ne sait pas par quoi il faut les remplacer. Tout comme il peut être bénéfique de réfléchir à un « after care », c’est-à-dire de discuter en aval, de se donner du temps pour prendre conscience de son propre fonctionnement et se demander : « Comment ça va ? »

Les « safe words » et les règles communes de consentement et d’écoute ne sont pas l’apanage d’une sexualité plutôt qu’une autre. Tous ces outils peuvent être utiles, qu’on soit à deux ou à plusieurs, quels que soient les genres ou les génitalités impliquées, quel que soit le lieu, privé ou public, quels que soient les envies et les actes, un bisou sur la joue, des caresses, avec des jouets, nu.e.s ou même habillé.e.s.

Quelques lectures recommandées au cours de mon exploration

La salope éthique : guide pratique pour des relations libres sereines, Dossie Easton et Janet Hardy

Le Corps, le soi et l’âme, Dr Jack Lee Rosenberg

La technique du périnée, Florent Ruppert et Ruppert et Mulot

Drawn to sex: The basics, Erika Moen, Matthew Nolan

Girls will be girls, Emer O’Toole

Sexpowerment, Le sexe libère la femme (et l’homme), Camille Emmanuelle

Le Slow Sex, s’aimer en pleine conscience, Anne et Jean-François Descombes




Safe space vs Non-mixité

Aujourd’hui, très souvent, la notion de safe space accompagne la mise en place de pratiques non-mixtes. Dans des groupes racisés, LGBT* ou féministes, la non-mixité se justifie parce qu’elle est safe. Pourtant, ces deux modalités de l’action politique collective ne visent pas les mêmes objectifs et ne se recouvrent pas.

Un petit bout d’histoire

Bien que l’histoire du concept de safe space soit encore peu documentée, Nicole Christine Raeburn, dans Changing Corporate America from Inside Out – Lesbian Movements in America’s Second Wave en identifie le premier usage en 1980. Anne Plaignaud traduit quelques passages du livre de Raeburn dans l’article « Safe space et charte de langage, entre subversion et institution d’une Constitution ». La première occurrence du safe space est d’emblée intersectionnelle. En effet, Reaburn explique comment, au milieu des années 1980, les employé.e.s LGBT de l’entreprise étasunienne de télécom AT&T qui utilisent pour la première fois le concept de safe space, se trouvent à la croisée de différentes oppressions. Les personnes interrogées par Raeburn disent s’inspirer des assemblées des Civil Rights pour mettre en place des assemblées au sein d’AT&T. Elles témoignent, au cours des entretiens, des différentes formes de dominations dont elles font l’objet. Une femme explique : « Au travail, je ne peux pas me permettre d’être totalement qui je suis » […] « Je coupe mon blues et mon Marvin Gay juste avant d’entrer au bureau, où je « monte sur scène » […] « Je savais que je ne pouvais pas m’épanouir avec le sexisme et le racisme, donc j’ai décidé que j’allais être qui j’étais vraiment, et être à l’aise ». En 1996, le concept de safe space est repris par l’ONG Equal ! qui lutte pour le droit des travailleurs LGBT de Nokia, fusion d’une filiale d’AT&T et d’Alcatel. Lorsque cette ONG reprend le concept de safe space, elle met de côté la problématique intersectionnelle et se concentre sur des arguments utilitaristes. La mise en place d’un environnement non hostile grâce aux safe spaces garantit une meilleure performance des salarié.e.s. et une meilleure image de l’entreprise auprès de ses collaborateur.ices. En rappelant l’origine confuse du safe space, il ne s’agit certainement pas de critiquer les mouvements LGBT* mais de constater que, depuis leur début, les rapports entre le safe space et la non-mixité choisie n’ont rien d’évident.

crédit : Caroline Glorie

Le safe space, un ensemble de règles pour la discussion

Qu’est-ce que le safe ? Une certaine pratique de la discussion. C’est prêter attention aux autres en portant son attention à ce que « je » dis et d’où je suis capable de le dire. Pourquoi tant d’attention à la parole ? Parce que je suis toujours oppressé.e et oppresseur.e. En tant que femme blanche, je suis un mélange d’expériences dominées et dominantes. En tant qu’homme noir aussi, en tant que femme noire trans* aussi. Je risque toujours de blesser par ignorance, par inadvertance, par inattention.

Le safe est à la fois une attitude individuelle et un principe collectif. Quand j’entre dans un safe space ou quand je participe à la création d’un safe space, mon corps et ma parole restent marqués par les attributs de la domination. Je sais quelles oppressions je risque de mettre en place et je les déjoue. Le privilège habituel se transforme : il devient le point d’adhérence d’une nouvelle norme, celle du safe. C’est parce que je suis marquée par certaines caractéristiques qui risquent de m’amener à blesser quelqu’un.e que j’accepte de me plier à des règles de langage.

Si ces règles ne sont pas partagées, le safe space ne peut pas exister. Il s’agit donc de montrer que je fais attention – ou d’imposer qu’« ici on fait attention » – à ce qui est dit et d’où on parle. Ces règles de langage doivent être explicitées, verbalement ou corporellement, parce que l’espace safe fonctionne, d’une part, de façon déductive et, d’autre part, de façon restrictive. D’une part, en effet, les safe spaces impliquent des règles implicites ou explicites (tantôt des chartes, tantôt des modérateurs ou modératrices) qui précèdent la mise en place du safe space. On commence par se mettre d’accord – ou par connaître – ces règles. Le safe space fonctionne donc du haut vers le bas. Il s’ensuit, d’autre part, que le safe space ne peut être mis en place qu’avec des personnes qui acceptent ces règles langagières. Si quelqu’un.e ne les respecte pas, le safe space n’apparaît pas et, instantanément, le charme est rompu.

Le safe space a besoin d’être nourri par des groupes non-mixtes

Qu’est-ce qui assure aux safe spaces de ne pas s’enfermer dans des principes ? Qu’est-ce qui garantit aux safe spaces de rester safe, c’est-à-dire de continuer à évoluer, à s’adapter aux nouvelles problématiques de lutte et à pouvoir être accueillant – « rester safe » – pour des personnes nouvellement venues, pour des personnes à qui on n’avait pas encore pensé ?

Si les événements grand public de la Maison Arc-en-Ciel de Liège, la plus grande association LGBT* de Wallonie, sont safe, si je peux aller à une soirée ou à une exposition en sachant que ce sera bienveillant pour des personnes LGBT* et pour les personnes cisgenre (personne dont le genre est en concordance avec le sexe déclaré à l’état civil à la naissance), c’est grâce à un long travail réalisé en amont. Un travail réalisé, pour une part, dans des groupes non-mixtes. Si Marta est une chercheuse qui crée un safe space au moment de ses entretiens, c’est parce qu’elle connaît les problématiques LGBT* grâce à des rencontres, des expériences, des récits qui proviennent, pour une part, de groupes non-mixtes. Ainsi, le safe space a-t-il besoin d’autres lieux et d’autres modes d’action pour « rester safe ». Il semble même qu’un safe space n’existe pas de façon autonome mais qu’il se nourrit nécessairement de pratiques qui lui sont extérieures et qui préexistent à l’espace safe. Des pratiques, des attentions et exigences politiques que les personnes qui participent aux safe spaces ont apprises ailleurs. À tout le moins, pour ne pas s’enfermer dans des règles immuables, mais rester alerte et critique – au fond, politique –, tout safe space a besoin d’être nourri, « mis à jour », par d’autres groupes ; des groupes plus radicaux, qui expérimentent la nouveauté politique, qui créent de nouveaux modes d’action : des groupes de non-mixité choisie.

crédit : Marta Luceño Moreno

Prendre la parole en non-mixité choisie

La non-mixité choisie ne présuppose pas (non plus) un dialogue pur et sans problèmes entre deux individus. Cependant, la réponse donnée à ce présupposé n’est pas la mise en place de règles langagières à respecter, mais l’instauration d’une seule règle physique. Le groupe n’est pas ouvert : il est restreint et ce, de façon non négociable. Les liens entre les personnes d’un groupe en non-mixité choisie ne sont ni ceux de l’amitié ni ceux de la contingence. Le public du groupe en non-mixité choisie est à proprement parler politique alors que le public du safe space est composé par les personnes qui acceptent les codes du safe space (ces codes peuvent être politiques, comme ils peuvent ne pas l’être).

Comment fonctionne la non-mixité choisie du point de vue individuel et collectif ?

Dans un groupe non-mixte, je ne limite pas ma parole car, enfin, je suis comprise par des personnes qui vivent les mêmes rapports de dominations que moi. Je ne dois ni justifier ce que je dis, ni éduquer, ni « prendre soin » des dominants. Les stigmates de la domination ne sont pas surexposés parce qu’ils sont communs. Je parle en « je » pour raconter ce que je vis et je réalise à quel point cette expérience est partageable. Tout l’enjeu de la non-mixité choisie est là : partager pour viser collectivement une transformation. Des témoignages de chacun.e se créent un savoir et des pratiques qui visent à transformer le monde vécu. Dès lors, la non-mixité choisie fonctionne de façon inductive, du bas vers le haut. Cela implique deux choses. Premièrement, il n’y a que des paroles à égalité : pas de contrat à remplir ni de modératrice ou modérateur pour vérifier ce qui se passe. Deuxièmement, dans la non-mixité choisie, le contenu de ce qui est dit est vérifié plus durement que par une procédure langagière. En effet, ce que je dis doit être, d’une certaine façon, accepté ou validé par les autres. Cette validation n’est pas d’ordre rationnel, il ne s’agit pas d’avoir raison mais plutôt de produire un effet, tant sur les autres que sur moi-même. Sur les autres, parce qu’il s’agit de construire une transformation collectivement ; sur moi-même, parce que la simple participation à un groupe en non-mixité choisie me transforme. La validité, voire l’efficacité du groupe, peut donc être éprouvée lors de chaque rencontre, tant collectivement qu’individuellement. Il en résulte des attentes très fortes qui pèsent sur les groupes non-mixtes car, dès que leur effet, leur transformation, n’est plus éprouvée, l’intérêt individuel risque de disparaître et le groupe de se dissoudre.

Quand le safe space prend le dessus, une aubaine pour les dominant.e.s     

Jusqu’à maintenant, il apparaît que la non-mixité et le safe space sont deux coupures avec le monde extérieur qui est traversé par des discriminations de race, de sexe, de classe, … ; ce sont deux espaces restreints, séparés « du dehors ». Seulement, leur fonctionnement et leurs objectifs diffèrent : si la non-mixité vise à faire éclore des paroles politiques et des actions concrètes, le safe space vise à assurer, dans un certain espace, la neutralisation et la limitation – autant que faire se peut – des rapports de domination et de violence.

Aussi, comme je l’ai déjà dit, le safe space a besoin d’espaces de non-mixité choisie pour rester vraiment safe. Je voudrais analyser cette proposition plus précisément car cette façon d’articuler ces deux espaces indique les limites du safe space. S’il est dépendant d’espaces non-mixtes, alors le safe doit être utilisé avec parcimonie. En effet, le safe comme ensemble de règles pour la discussion joue un rôle ambigu car la discussion à toujours été instrumentalisée par les dominant.es. Elle est leur meilleure arme. La discussion rationnelle n’est-elle pas ce qui permet d’atteindre le juste et le vrai ? Elle est aussi le meilleur moyen d’invisibiliser les rapports de force réels. C’est pourquoi il faut éviter que le safe devienne une modalité d’organisation évidente et hégémonique car il perdrait alors son rapport nécessaire à la non-mixité choisie. Faire du safe une nouvelle norme de discussion revient à prendre un double risque : d’une part, celui de le réduire à être un espace où toute personne, avec quelques précautions, peut s’exprimer librement et, d’autre part, celui de subordonner la non-mixité au safe space. Or la non-mixité choisie ne se subordonne pas. Elle dérange par principe.

Un certain décalage entre les années 1970 et nous

La non-mixité choisie ne peut en aucun cas être subordonnée à un espace ou à un principe, quel qu’il soit. Cela serait absolument contraire à ce qui a justifié, dans les années 1960 et 1970, la création de groupes non-mixtes. Les Civils Rights, Black Power ou encore les mouvements féministes visaient à transformer la société et ses rapports politiques, sans se soumettre à aucune norme préexistante puisqu’il s’agissait justement d’en créer de nouvelles. Une autre erreur serait toutefois de considérer que nous sommes toujours dans les années 1970 et que les pratiques de non-mixité n’auraient pas évolué. Or la non-mixité choisie a à répondre d’elle-même, en particulier de sa capacité à être ouverte aux évolutions sociales, militantes et politiques qui ont marqué ces 40 dernières années. Comment la non-mixité choisie prend-t-elle en compte aujourd’hui l’intersectionnalité ? Est-ce simplement en étant safe ? Cette préoccupation implique-t-elle autre chose ? Que signifie être safe dans ce cas-là ? Cela n’a rien d’évident. Il s’agit, à nouveau, de faire attention et, souvent, d’inviter. Ce qui est aussi une façon de partir d’un privilège, celui d’être capable d’accueillir, et d’en faire autre chose.  




MLF

Safe space en milieu hostile : la non-mixité politique

L’été 2017 – en plein mois de juillet, se tenait à Paris le festival militant afroféministe Nyansapo. Pour cette première édition organisée par le collectif Mwasi, l’accent était placé sur l’organisation des résistances au sein des mouvements afroféministes. Des espaces non-mixtes, à l’intérieur du festival, avaient alors suscité de vives polémiques parmi le personnel politique et associatif français. Monté en épingle par les médias, le scandale avait presque valu au festival son interdiction pure et simple, sur décision de la mairesse Anne Hidalgo. Si l’événement date d’il y a plus d’un an, une question demeure pourtant d’actualité : pourquoi un festival proposant des «espaces non-mixtes » destinés à lutter contre les discriminations, en vient-il à provoquer des réactions aussi violentes ?

Souvent accusés de communautarisme, les groupes qui recourent au dispositif de non-mixité suscitent au mieux de l’incompréhension, au pire de l’hostilité, y compris chez leurs allié.es supposé.es.

Je savais pourtant, de mes propres expériences, que ce mode d’organisation m’avait plus d’une fois parfois permis d’explorer des zones de fragilité, et d’y construire des formes de résistances. Membre de différents collectifs militants, j’avais à l’esprit divers lieux,  même éphémères, où la non-mixité – soit le fait de se retrouver entre personnes qui partagent un vécu de discrimination commun –, avait rendu possible une parole difficile à exprimer ailleurs.

Pour autant, ces initiatives ne manquaient pas de passer pour trop radicales aux yeux de celles et ceux qui n’étaient pas directement concerné.es.

J’ai donc eu envie de répondre aux personnes qui, un jour ou l’autre, m’ont questionnée ou attaquée sur ce choix de la non-mixité.

Il semblait pour cela nécessaire de remettre cette pratique en perspective et de se pencher brièvement sur quelques exemples de mouvements sociaux qui, des années 1960 à aujourd’hui, dans des contextes et avec des objectifs politiques divers, ont eu recours à la non-mixité comme outil d’émancipation politique – cette brève historicisation, bien qu’arbitraire, montrant que cette pratique n’est pas neuve.

Il était aussi utile de clarifier les termes du débat avec l’aide de Christine Delphy, qui distingue non-mixité choisie et subie, permettant de comprendre pourquoi on l’accepte – voire l’oublie – dans certains cas, et la rejette dans d’autres.

Il s’agissait enfin de rappeler ce qu’un espace temporaire comme celui de la non-mixité permet en termes de stratégie politique, et comment elle est instrumentalisée dans le débat public par les dominant.es.  

Black Power : « By us, for us »

Parmi les nombreux exemples historiques de non-mixité politique, un cas bien connu en Occident et souvent cité est celui du Black Power. Contemporain du Mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, son nom désigne en réalité des mouvements politiques, culturels et sociaux noirs, aux objectifs et modes d’actions divers, actifs dans les années 1960 et 1970 contre la ségrégation raciale. Parmi ceux-ci, on retrouve notamment les Black Panthers, qui revendiquaient un mode d’organisation non-mixte, c’est-à-dire entre personnes noires, afin d’éviter une domination des Blancs au sein des organisations.

« Comment faire pour se libérer de ce genre de domination, lorsque l’on fait partie de ceux qui ont été asservis, de ceux qui ont été exclus, opprimés, colonisés tout au long de l’histoire? »


Kathleen Cleaver, première femme du comité central du Black Panther Party.

Cette organisation n’excluait pourtant pas la coopération avec des mouvements blancs (comme le White Panther Party) ou la nécessité d’unir tous les groupes du prolétariat. Mais elle visait d’abord une forme d’émancipation à travers l’auto-organisation et l’empowerment des Noirs américains, structurant le mouvement en une lutte des opprimés pour les opprimés (« by us for us »). Les militant.es blanc.hes luttaient quant à eux.elles dans des organisations distinctes, afin de constituer des allié.es actif.ves au sein de leur propres communautés.

Manifestation du MLF
Mouvement de Libération des Femmes, France

« Ne me libérez-pas, je m’en charge »

Ce mouvement ne manqua pas d’inspirer d’autres luttes et on retrouve plus tard ce mode d’organisation exporté en Europe, dans un autre contexte, par les féministes de la seconde vague. Les militantes du Mouvement de Libération des Femmes en France y virent le moyen de prendre en charge leur propre libération, certaines ayant éprouvé le machisme des militants hommes lors du mouvement de mai 68, rendant par exemple difficile leur prise de parole lors des assemblées. La non-mixité permettait de faire émerger leur propre agenda politique avec des thématiques telles que l’éducation des enfants, le travail domestique ou les droits reproductifs, jusqu’ici jugés anecdotiques par les hommes, et par conséquent, jamais envisagées sous un angle politique. La non-mixité permettait en outre d’aborder, à travers des groupes de paroles, des expériences telles que le viol, l’avortement, plus facilement qu’en présence d’hommes.

Plus récemment, on retrouve le mouvement Black Lives Matters aux USA dont les réunions mensuelles prévoient un temps pour que les personnes qui se reconnaissent comme noires, puissent se retrouver entre elles. Il ne s’agit non pas de trier les personnes selon leur couleur de peau, mais plutôt de se rassembler autour d’un vécu commun, lié à des discriminations spécifiques. L’accès aux réunions n’est donc pas “interdit” aux personnes blanc.hes, puisque la participation se fait sur base volontaire et le sentiment d’appartenance de chacun.e. Elle semble toutefois moins pertinente lorsqu’il s’agit de prendre part à des groupes de paroles liés à l’expérience du racisme, lorsque l’on a soi-même jamais eu à vivre un contrôle d’identité arbitraire, ou essuyé un refus pour un emploi en raison de sa couleur ou de son faciès. Ces temps d’échanges constituent souvent des moments très libérateurs pour les personnes concernées, qui prennent conscience que leur expérience, loin d’être individuelle, est plus largement partagée.

City Federation of Colored Women's Clubs of Jacksonville
Delegates of City Federation of Colored Women’s Clubs of Jacksonville, State Meeting, Palatka, Florida. May 16, 1915.

On entrevoit donc à travers ces quelques exemples puisés dans un contexte occidental, comment la non-mixité permet à un groupe minoritaire de se constituer en sujet politique d’une lutte autonome, capable de s’organiser et de lutter selon ses propres modalités et revendications. Comment expliquer cependant qu’elle suscite autant de virulence ? Et dans quels cas ? Pourquoi de tels déferlements de haine à l’encontre d’événements qui se réservent le droit de rencontres non-mixtes, quand les personnes non directement concernées, ne seraient sans doute jamais venues à ces rencontres ?

Il me semblait qu’un premier élément de réponse pouvait être trouvé auprès de Christine Delphy, figure majeure du féminisme matérialiste en France, sociologue et militante qui a participé à la création du Mouvement de libération des femmes (MLF) en 1970. Si sa théorisation concerne ici plus spécifiquement la lutte contre le patriarcat et ne s’attarde pas sur l’imbrication des rapports de domination qu’elle décrit, elle demeure intéressante en ce qu’elle distingue la non-mixité subie, de la non-mixité choisie, fournissant des outils pour penser une pratique plus répandue qu’il n’y paraît.

(Si Christine Delphy reste une féministe à la pensée incontournable pour avoir entre autres théorisé le mode de production domestique (oui!), certains de ses propos, qui ont parfois été qualifiés de transphobes (discriminant les personnes transgenres) suscitent une certaine réserve. J’ai décidé de reproduire ici certains de ses arguments qui me semblent précieux pour interroger les notions de (non)mixité mais qui n’impliquent pas une adhésion avec l’ensemble de ses positions).

L’évidence de la mixité mise en question

Dans un discours donné en 2006 à l’occasion des 50 ans du Monde diplomatique, Delphy revient sur le rôle que la non-mixité a joué dans la lutte contre le patriarcat au sein du MLF. Elle avance l’hypothèse selon laquelle la non-mixité, qui constitue en réalité la norme dans de nombreux espaces sociaux, ne scandaliserait que lorsqu’elle est choisie, et revendiquée.

Si on l’énonce rarement comme telle, la non-mixité existerait pourtant de fait. Ainsi, avant d’être une forme d’action politique, elle est avant tout «une imposition du système patriarcal, qui exclut les femmes par principe, en les considérant comme ne faisant pas partie de la société politique […] ». Pour la sociologue, le monde est bien “dirigé par des clubs d’hommes”, que ce soit à un niveau international, au sein d’organisations comme l’ONU, l’OSCE et l’OTAN, ou au niveau national, comme en attestent la composition des gouvernements, les niveaux décisionnels des administrations et des armées, ainsi que des ministères. On parle alors de non-mixité subie.

On pourrait ajouter que cette non-mixité subie, omniprésente notamment dans les sphères de pouvoirs, concerne tant les femmes (largement absentes) que les personnes racisé.es (on ne parle même pas des femmes racisées), à la faveur des hommes blancs. Elle présente néanmoins cette spécificité qu’elle ne suscite aucun scandale, voire demeure souvent invisible aux yeux de la majorité.

Ainsi, la mixité telle que la conçoivent les hommes n’aurait rien à voir, selon Delphy, avec une quelconque parité. On s’arrêterait plutôt à un rapport de 20% de femmes pour 80% d’hommes. Au-delà, dit la sociologue, ces derniers se sentiraient “menacés », ou redouteraient notamment une féminisation de leur secteur, souvent synonyme de dévalorisation.

Néanmoins, une stricte parité numérique ne garantirait pas non plus l’égalité. Pour illustrer son propos, la sociologue considère l’exemple de la famille, lieu d’inégalité par excellence, où elle relève que les violences masculines dans le cadre du mariage sont la première cause de mortalité des femmes entre 18 et 44 ans. Loin devant le cancer et les accidents de la route donc, sur le plan mondial. Si ces chiffres datent de 2006,  on voit malgré tout que même dans des espaces où elle semble aller de soi, la mixité – pourtant perçue en Occident comme facteur d’égalité –, n’empêche pas les rapports de domination, comme on en retrouve au sein de la structure familiale.

Une autre erreur consisterait à opposer non-mixité et mixité, alors qu’on constate que les espaces mixtes cachent parfois des zones d’entre-soi. Des espaces non-mixtes qui ne disent pas leur nom, et sont dès lors vécus comme une imposition par les individus dominés.

Ce serait notamment le cas de la mixité au sein des écoles, perçue comme évident progrès – par opposition à d’autres régions du monde –, qui n’empêche pourtant nullement le développement d’espaces non-mixtes en leur sein.

Martine Chaponnière, professeure en sciences de l’éducation à l’université de Genève, fait dans un entretien pour la Revue française de pédagogie datant de 2010, un constat similaire quant à la fausse évidence de la mixité. Elle décrit en Suisse romande d’importants taux d’absentéisme chez les filles dans les centres de loisirs. Ceux-ci seraient dûs aux violences sexistes qu’elles subissent, qu’elles soient de nature morales ou physiques, et au fait que les garçons occupent la majeure partie de l’espace et des installations auxquelles elles peinent à avoir accès. On remarquerait donc une forme d’auto-exclusion des adolescentes elles-mêmes, de ces lieux aux ambiances machistes, souvent basées sur des rapports de force.

Ainsi on verrait apparaître dès le plus jeune âge et derrière une apparente mixité, ce que Delphy qualifie de pratiques de « sociabilité mono-sexuée », qu’on retrouvera plus tard, transposées dans les sphères de pouvoir, les réseaux informels jouant un rôle déterminant dans les carrières professionnelles « où les hommes continuent de se coopter entre eux ».

On comprend donc, grâce à cette distinction opérée par Delphy, que la non-mixité n’est pas problématique en soi, puisqu’on la retrouve largement inquestionnée dans nombre d’endroits lorsqu’elle est le fait de dominants (qu’il s’agisse d’hommes, de personnes blanches, etc.), mais qu’elle devient dérangeante dès lors qu’elle est choisie et revendiquée, comme outil de lutte et d’émancipation par un groupe d’individus dominés.

Une non-mixité à deux vitesses

Dans le cas de Mwasi, un des principaux reproches qui avait été opposé aux organisatrices était de produire une forme de «repli identitaire» et de « racisme anti-blanc » – abus sémantique et historique très à la mode – en proposant des espaces de parole respectivement réservés aux personnes noires, femmes noires, ou encore aux femmes racisées (le dernier étant ouvert à tou.tes) afin de parler des discriminations qu’elles expérimentent.

Cette initiative avait été perçue par certain.es comme une forme de ségrégation liée à la couleur de peau des individus. Or, le terme « racisé », employé dans les milieux militants et antiracistes, ne suppose nullement l’existence de races biologiques. Le terme affirme en revanche leur pertinence en tant que constructions sociales et insiste sur les processus d’assignation et d’altérisation imposés à ces personnes qui s’écartent de la norme blanche. Les termes « Noirs » ou « Blancs », tels qu’employés ici, se réfèrent donc à des groupes sociaux et des expériences vécues, plutôt qu’à une couleur de peau.

Parler de racisme “anti-Blancs” revient donc avant tout à invisibiliser le contexte de dominations multiples (de sexe, de race, etc) dans lesquels ce dispositif prend place : un pays où les personnes blanches — tant dans les contextes belges que français — constituent la norme dominante.

Ainsi, une personne blanche ne subit pas de discrimination à l’embauche ou sur le marché du logement parce qu’elle est blanche, sa couleur de peau ne constitue pas un motif de discrimination, que ce soit pour mettre en doute ses compétences, lui imposer un contrôle d’identité arbitraire ou encore mettre en doute sa nationalité.

Ce qui apparaît donc d’un côté comme une évidence ou ne se voit pas, un entre soi d’hommes, ou de personnes blanches dans les sphères de pouvoir devient donc menaçant, voire dangereux lorsqu’il est le fait, même temporaire, d’individus dominés. L’indignation et la violence des réactions que ce dernier produit ne sont sans doute pas étrangères au fait que les dominant.es n’ont pas pour habitude d’être exclu.es de quelque sphère que ce soit.

C’est donc, d’une part en réaction à cette non-mixité imposée par les dominants, d’autre part à des fins d’auto-organisation, que certains groupes minoritaires recourent pour un temps à un mode d’organisation non-mixte. Sur base de mes propres expériences, ainsi que des réflexions partagées par Christine Bard, Nassira Hedjerassi et Christine Delphy, j’ai essayé de reprendre quelques unes des caractéristiques essentielles de ce mode d’organisation.

Les espaces de non-mixité choisie témoignent du besoin de lieux de bienveillance, aujourd’hui souvent appelés espaces « safe », à l’intérieur desquels des individus qui partagent un vécu d’oppression commun, se retrouvent.

L’objectif est de libérer la parole autour de situations parfois vécues comme humiliantes, et de proposer un exutoire à la colère, sans que ces propos soient tournés en dérision, ou même retournés contre soi. Se retrouver entre concerné.es permet pour un temps de sortir de la « pédagogie » à destination des dominant.es, et de partager ses ressentis sans crainte de froisser ou d’«offenser » qui que ce soit. Dans bien des cas, l’émergence de certaines paroles minoritaires n’est rendue possible que dans ce cadre et il semble raisonnable de penser qu’il n’est, par exemple, pas aussi simple pour des femmes victimes de violences masculines de parler en présence d’hommes, ou pour des personnes victimes de racisme, de s’exprimer librement devant des personnes blanches.

Delphy déclare : « Si vous faites un groupe mixte, la parole des dominés va être remise en cause ou a minima modérée par le dominant (…) Et quand bien même il admet qu’il y a une domination générale, il n’en connaît pas lui-même l’expérience.»

S’exprimer soi-même plutôt que d’être raconté.e par d’autres est donc fondamental dans une démarche d’émancipation.

La dimension collective, apparaît ensuite centrale, puisque confronter son vécu à d’autres permet d’accéder à une prise de conscience quant à la dimension structurelle de ces oppressions. La race et le genre constituent, par exemple, des lieux d’oppressions, mais il peut aussi s’agir d’une orientation sexuelle, de handicap ou de classe : les luttes ouvrières ont à ce titre longtemps eu recours au dispositif de non-mixité pour se penser et s’auto-organiser à travers les syndicats.

Le recours à différents sous-groupes tels que celui « d’hommes noirs » et «femmes noires » par exemple, permet aussi de prendre en compte l’imbrication de ces différents rapports de dominations en n’obligeant pas les femmes racisées (victimes de racisme et de sexisme) à choisir une lutte plutôt qu’une autre.

Toutefois, un malentendu important au sujet de la non-mixité politique tient en ce qu’elle ne doit pas être comprise comme une fin en soi, mais comme un outil. Elle s’inscrit dans un processus plus long dont l’objectif est d’atteindre, à terme, une forme d’égalité. Si la mixité constitue le véritable objectif, la non-mixité relève quant à elle d’une question de stratégie pour l’atteindre à plus long terme.

Delphy résume :«[…] Dans les groupes mixtes, Noirs-Blancs ou femmes-hommes, et en général dans les groupes dominés-dominants, c’est la vision dominante du préjudice subi par le groupe dominé qui tend à… dominer. Les opprimés doivent non seulement diriger la lutte contre leur oppression, mais auparavant définir cette oppression pour elles et eux-mêmes. C’est pourquoi la non-mixité voulue, la non-mixité politique doit demeurer la pratique de base de toute lutte ; et c’est seulement ainsi que les moments mixtes de la lutte – car il y en a et il faut qu’il y en ait – ne seront pas susceptibles de déraper vers une reconduction douce de la domination ».

Si cette pratique est encore loin de faire l’unanimité, il semblerait que les cas qui aient le plus fait parler d’eux dans les médias ces dernières années soient ceux – à l’instar du festival Nyansapo–, qui se fondent sur des questions raciales. Ainsi, la crispation particulière suscitée par ces questions en France, témoigne de la difficulté de penser en dehors du contexte universaliste républicain (blanc et bourgeois), qui semble déterminé à ignorer les différences raciales et ethniques. Elle traduit plus largement la stratégie des dominant.es qui consiste à déporter le problème autour des modalités de luttes des groupes discriminés, plutôt que sur le fond de la question, qui est dans ce cas-ci, celle du racisme en France.