L’art de décoloniser nos chattes (et le reste)

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Fallope, Gräfenberg, Skene ou encore Bartholin, vous connaissez ? Pourtant, on les porte sur nous, ces noms-là. Qui sont ces gens ? D’où sortent-ils ? Ce sont des médecins (tous des hommes) qui ont donné leur nom à nos parties intimes comme s’il s’agissait de la découverte des Amériques, avec ce que ça suppose de colonialisme et de violence. Mais depuis quelques années, des féministes ont commencé à contester ces appellations et essaient de renommer nos corps afin de les décoloniser et de se les réapproprier. En même temps, ces féministes, dont le groupe Gynepunk ou la Pornoterroriste sont des précurseuses, permettent de remettre en question certains passages obscurs de la gynécologie moderne, dont l’un des plus contestés demeure la naissance de cette science.

La médecine gynécologique moderne naît entre 1845 et 1849 en Alabama, dans la clinique improvisée de J. Marion Sims, connu comme le « père de la gynécologie ». Mais cette naissance est surtout marquée par les actes de torture, d’abus de pouvoir et, il faut le dire, de sadisme, menés par le docteur sur une douzaine de jeunes femmes esclaves noires, dont seulement trois noms sont connus de nos jours : Anarcha, Betsy et Lucy. Le scientifique a pratiqué sur ces femmes des dizaines d’opérations SANS anesthésie (l’anesthésie ne se répandant qu’un ou deux ans plus tard) ni cathéter, ni aucun autre outil médical permettant d’éviter la douleur et la surinfection des tissus pendant l’opération. Certaines, comme Anarcha, ont subi plus de 30 chirurgies afin de permettre au médecin de mettre au point une technique de suture pour soigner la fistule vaginale dont souffraient toutes les femmes noires passées entre ses mains. Certain.es contestent qu’il s’agisse d’un manque d’éthique du médecin puisqu’à cette époque la douleur était perçue comme bon signe d’un point de vue médical. En plus de cela, le corps médical pensait alors que les noirs ne ressentaient pas la douleur. Toutefois, on constate que les procédés sont vraiment différents quand il s’agit d’exercer sur des corps blancs. En 1953, lorsque Sims ouvre le premier hôpital de femmes à New York, il applique ses connaissances à des femmes blanches, mais sous anesthésie cette fois-ci.

Illustration du docteur Marion Sims avec Anarcha par Robert Thom. Musée Pearson, Sud Southern Illinois University School of Medicine

L’usage des esclaves pour faire avancer la science a été largement dénoncé aux États-Unis où cette même année des collectifs ont réussi à faire enlever la statue dédié à Sims à New York. Toutefois, cette mouvance de contestation décoloniale peine à traverser les frontières francophones et hispanophones, très  réfractaires à la mémoire historique, surtout coloniale.

Pour rendre hommage à ces femmes ayant été torturées à l’origine de la gynécologie, des collectifs féministes, comme Gynepunk, ont décidé  de renommer nos glandes avec leurs noms. Les glandes dites de Skene, glandes para-urétrales décrites par Alexander Skene – gynécologue écossais et fidèle admirateur de Sims – sont dès lors nommées glandes d’Anarcha. Les “glandes de Bartholin” ou “glandes vestibulaires majeures” ou “principales” – selon la nouvelle terminologie anatomique – sont cette fois-ci appelées par les féministes “glandes de Betsy et Lucy”, car il s’agit d’une glande double. Dans le projet Anarchagland, Gynepunk propose trois sortes de nomination : « Je nommerais les glandes (selon) au moins trois formes : l’une en relation avec sa localisation physio-anatomique ; l’autre en relation au type de sécrétion ségrégée et la troisième à la mémoire des victimes charnelles du macabre théâtre gynécologique. » Ainsi, la “glande d’Anarcha” est la glande para-urétrale éjaculatrice tandis que les “glandes de Betsy et de Lucy” sont des glandes vestibulaires majeures lubrifiantes.

Capture d’écran du site du projet Anarchagland

Rappelons que la nouvelle terminologie anatomique, publiée pour la première fois en 1998, qui régule la nomination des parties anatomiques en fonction de leur localisation, n’était toujours pas traduite en français en 2005. Pourtant, cette terminologie met fin à des aberrations nominatives comme les “trompes de Fallope”, connues maintenant sous le nom de tube utérin ou trompes utérines ou encore les glandes citées plus haut. Malgré l’existence de ces terminologies neutres, on constate que les médecins ne s’en servent ni dans le quotidien médical, ni dans leurs cours, sans parler des sites d’information médicale. En Belgique, en France ou encore en Espagne, ces actes de tous les jours, qui paraissent anodins ou inoffensifs, justifient le ras-le-bol des féministes qui revendiquent la décolonisation de leurs corps des femmes face à l’immobilisme médical.

Une seule appellation échappe à la nouvelle terminologie anatomique qui, malgré le fait qu’elle soit très contestée parmi les pairs, continue d’être appelée sous l’initiale de son « découvreur » : le “Point G”, g de Grâfenberg, Ernst, (encore un monsieur bien sûr), gynécologue allemand ayant travaillé sur la description d’une zone érogène interne près de la paroi antérieure du vagin. Diana Torres revient sur cette question de la colonisation de nos vagins dans son ouvrage Pornoterroriste (Gatuzain, Pays Basque, 2012) à la page 224, dans lequel elle s’énerve pas mal à ce sujet : « Découvreur, ça fait un peu colonialiste. Jamais il n’y a eu de découvreur de la pointe de la bite, des couilles ou de la prostate. Je déteste voir que le corps de la femme est traité comme terre de conquête, comme si personne n’y avait été auparavant, comme si personne n’avait rien voulu expliquer avant eux. La putain d’ignorance est le sauf-conduit de tous ces maudits découvreurs. »

Justement, Diana Torres, qui a aussi publié un ouvrage sur l’éjaculation féminine nomme la glande d’Anarcha, située en plein “Point G”, tout simplement « prostate » à l’encontre des savoirs médicaux actuels, puisque les articles scientifiques nient souvent cette appellation. En réalité pas tous, puisqu’en 2010, Milan Zaviavic publiait un article scientifique qui affirmait que « [La présence de] l’antigène prostatique spécifique dans les conduits et les glandes de Skene féminins, et les paramètres fonctionnels et structurels ainsi que les maladies similaires à celles de la prostate masculine, ont apporté des preuves convaincantes de l’existence d’une prostate chez les femmes et la préférence définitive du terme “prostate”  au lieu de glandes et conduits de Skene ». » Il avance exactement les mêmes arguments que Diana Torres : la forme, la composition et le type de liquide produit par cet organe sont semblables à ceux de la prostate masculine, même si l’emplacement diffère. Toutefois, des recherches postérieures à propos de l’éjaculation féminine vont affirmer le contraire, qualifiant la dénomination « prostate » d’abus de langage. On peut alors se demander quels sont les paramètres utilisés par les un.es et les autres au moment de nommer les organes et en quoi l’histoire de la gynécologie, (avec son bon côté) et son caractère utilitariste (les chattes servent à procréer et tout le reste est accessoire) peuvent influencer la méthodologie à l’heure de réaliser ce genre d’études.

En même temps, on doit aussi faire face à deux visions contradictoires dans le monde féministe, celle qui affirme que nous ne devons pas nommer nos organes en établissant des parallèles avec ceux des hommes, notamment au sujet de la prostate ; et celle qui défend les similitudes pour casser les normes de genre. La position “anti-prostate” est défendue notamment par Gynepunk dans leur projet Anarchagland où elles affirment : « Le discours hégémonique leur ôte de l’importance, en les qualifiant de glandes auxiliaires ou même en nommant l’une d’entre elles « prostate féminine ». Alors devrions-nous trouver l’utérus masculin aussi ? Le sexisme de la rhétorique médico-anatomique pense en ces termes ; en miroir : en la côte [bibliquement parlant] ; en « homologuant » les organes  féminin en fonction du corps hégémonique, le masculin. »

Alors que Diana Torres défend sa posture “pro-prostate” dans son ouvrage sur l’éjaculation : « Sur quoi tient le fait que les hommes et les femmes existent si nous aussi [les femmes] nous avons une prostate et pouvons aussi éjaculer avec elle ? Cette idée contribue à défaire le binarisme de genre : si nous avons (une) prostate, si nous éjaculons, si nous avons une glande et une structure intérieure très similaire au pénis (le clitoris), alors les différences entre ces hypothétiques genres, à peine marquées par un chromosome, ces catégories qui se basent sur la simple observation externe des corps à la naissance (ou pendant l’écho) comme si le corps était seulement de la peau, sont alors des arguments si ridicules qu’il va de soi [que c’est faux]. »

Malgré des positionnements opposés, qui sont tous deux compréhensibles et qui génèrent des arguments crédibles, les féministes partagent une même vision de la nécessité de décoloniser le corps féminin. Même la science a mis en place des outils pour dépasser ces dénominations colonialistes et, malgré cela, les écoles continuent à apprendre aux élèves à nommer leurs/les corps sous ces dénominations (en omettant l’histoire qui les entoure), les sites médicaux sur internet reproduisent les appellations sans aucun scrupule, les médecins nous parlent de nos organes dans ces termes, etc. Face à ces constats, que nous reste-t-il à faire ? Un énorme travail pédagogique ou tout péter, cela dépend de l’envie du moment. C’est une blague… enfin presque.

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Marta Luceno Moreno

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2 commentaires sur “L’art de décoloniser nos chattes (et le reste)

  1. Des erreurs sur les dates, non ? en 1945, J. Marion Sims (1813 — 1883) etait mort et il n’y avait plus d’esclave (officiellement)…

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