Les yeux gravés de Kiki Smith passent à la Louvière

Kiki Smith est une artiste américaine aux multiples techniques. Depuis quelques années, de nombreuses expositions lui sont consacrées en Europe, dont l’une à la Louvière, qui se concentre sur ses gravures, ses estampes et dessins. On peut également y voir quelques unes de ses photos et sculptures. La Bâtarde vous conseille cette visite absolument !

Les deux grandes salles du Centre de la Gravure et de l’Image imprimée proposent un parcours parmi des pièces qui ouvrent  à un monde de fleurs fanées, de chair de lune, de tatouages… Catherine de Braekeleer dirige le musée depuis 1995 et n’a cessé de mettre à l’honneur un art peu connu, celui de l’art imprimé, d’en révéler les richesses et les possibles. Elle titre l’exposition consacrée à Kiki Smith « Entre chien et loup », invitant à rester dans cette heure trouble, où – sous la lumière changeante, déclinant vers le noir – les objets se transforment, les lignes de démarcation s’estompent, la vue n’a plus l’exactitude habituelle du jour.

Entre chien et loup, cette heure où la nuit tombe, est un moment de passage, vers la nuit, vers la pénombre totale. C’est un crépuscule sans rougeoiement du ciel, sans promesses resplendissantes. Les œuvres « entre chien et loup » de Kiki Smith signalent la fin du vivant, l’heure de la décomposition et du retour à la terre. Cette vision particulière de la fin et de la finitude se donne à éprouver de multiples façons. Des êtres infimes tombent dans le vide, flottent en état de grâce, perdent des plumes et des écailles ; une mue de serpent reste en suspens, des fleurs se tassent, se fanent, rongées par le temps, pourrissantes, pour revenir à la terre. Les œuvres de l’artiste sont pleines d’un futur absent : ce retour à la terre annonce qu’elle sera nourrie, qu’il y a un cycle cosmique qui dépasse et absorbe le vivant, mais ce futur n’est pas représenté. C’est une forme de présence de l’absence dans la décomposition. Le moment du pourrissement est un moment de nourrissement.

Ce même thème est abordé de façon plus tragique car plus humaine par le récit en images de l’agonie d’une vieille femme. Sur son lit d’hôpital, la mère de l’artiste vit ses dernières heures. Les gravures montrent, à grands traits blancs préservés de l’encre, les dernières forces des mains, les traits tirés du visage, la peau affinée du cou, les pieds durcis qui restent dans leur dernière position. Cette œuvre est d’une pudeur bouleversante.

Ce qui frappe encore dans cette exposition, ce sont les yeux que Kiki Smith imprime, peint, dessine, grave à la pointe sèche, à l’eau forte ou encore à l’aquatinte. Les visages ordinaires vibrent incroyablement mais aussi les visages‑figures, issus des contes et de la culture populaire. Ces yeux sont à voir jusqu’au 23 février à la Louvière !

https://www.centredelagravure.be/fr/exhibitions/18057-entre-chien-et-loup