« Aotearotica », l’érotisme dans un journal

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En matière d’érotisme, la littérature continue d’avoir un côté souterrain. On l’imagine encore être transmise sous le manteau, à la discrétion des amateurs et amatrices. En Nouvelle-Zélande, Laura Borrowdale a franchi le palier de l’intimité en 2016 en créant un journal littéraire érotique, le premier de tout le pays. Parce que la bâtarde aime explorer les sexualités, nous l’avons rencontrée à Christchurch, sur l’île du sud, pour parler d’édition et d’esthétique.

Aotearotica. Rien que le nom vous fait voyager. Il est constitué du nom du pays en maori : Aotearoa. Et du mot érotisme en anglais : erotica. À l’origine d’Aotearotica, une histoire écrite par Laura, qui ne trouvait pas sa place. « Il n’y avait pas de journal pour publier une histoire littéraire qui parle de sexe. C’était à propos de sexe oral, d’un point de vue de femme. Je m’intéresse beaucoup à ce qu’il se passe dans la tête des gens, plus que ce qui arrive à leur corps. J’ai écrit là-dessus. Je me suis dit que je devrais créer un endroit où la publier. »

Dans ses pages, de la prose, des poèmes et des illustrations. Pour constituer chaque numéro, Laura lance un appel sur l’Instagram du journal, qui compte aujourd’hui 156 000 abonné.e.s. Elle reçoit des centaines de propositions qu’elle trie au fur et à mesure. Chaque numéro (le 6 est sorti au printemps dernier) est construit comme un puzzle à partir des éléments qu’elle sélectionne, sans à priori ni envie prédéfinie. Laura se laisse porter par la créativité des collaborateurs.trices. Il ne lui faut pas longtemps pour comprendre ce qui fonctionne ou pas. « Ensuite, dit-elle, j’essaye de trouver des connexions entre l’art et l’écrit ; souvent deux personnes qui travaillent loin l’une de l’autre, parfois à des milliers de kilomètres, se retrouvent dans les pages. » Cela donne des surprises, comme ce numéro où « tout semblait être à propos des mains« . 

https://www.instagram.com/p/BmaqiL-gpdMK_AvVwaJdSxtp8CORsZE2ajnR0A0/?hl=fr

Multiplicité 

Laura Borrowdale a la volonté d’éditer un journal érotique inclusif, pour tous et toutes. Alors qu’elle ouvre un numéro déjà paru, elle énumère : « Nous avons une personne qui vient d’Auckland, une Japonaise-Néo-zélandaise, une illustratrice française, une femme de 70 ans, une Américaine, une Indienne… Les âges, les genres, les nationalités sont vraiment variés. J’ai peut-être une préférence pour les voix de femmes. » Elle poursuit : « Une femme trans, une personne identifiée queer… »

Mais consciente de l’importance d’ouvrir l’édition, Laura Borrowdale invite maintenant des personnes extérieures pour codiriger le journal. « Ça devient de plus en plus important pour moi de ne pas être la seule voix à l’édition. Pour chaque nouveau numéro (depuis le 6), je sélectionne des auteurs.trices invité.e.s que je connais, dont j’aime le travail, avec un budget et qui peuvent faire des commandes. C’est ce qu’a fait Monica pour le numéro 6. »

Aotearotica, volume six

La diversité des auteurs.trices et illustrateurs.trices permet à la revue de proposer des angles et approches différentes de ce qui est perçu comme érotique, selon nos humeurs, nos envies ou nos excitations. Avec #MeToo, le consentement a pris de plus en plus de place dans les contenus liés aux sexualités. Aotearotica parvient à le rappeler dans chaque histoire racontée, tout en célébrant les besoins d’être proches et intimes.  

https://www.instagram.com/p/Br3PEo_A_ELx-LccE8KseJFxfG0skCI4vml3WM0/?hl=fr

« L’une des raisons pour lesquelles j’ai commencé est que j’avais en tête le fait qu’on puisse dire : « voici une meilleure option », « je préfèrerais avoir ça » ou « faire ça ». C’est ce que je veux raconter : qu’il y a de meilleures options, quelque chose de fun, de sexy, où les voix des femmes et des personnes racisées sont entendues. Que ces personnes soient au centre de l’histoire et non pas des objets ou des sortes de sex toys. »

Dans les récits érotiques rassemblés par Laura, tout ne se passe pas toujours bien. Certaines personnes sont sentimentalement blessées, ou se sentent bizarres. Parce que ça arrive réellement. « C’est réel, en ne portant atteinte à personne. Je crois que c’est vraiment le gros problème du contenu qui concerne les femmes et la sexualité, il y a trop souvent quelqu’un qui a été exploité. »

Subtilité

En lisant Aotearotica, on perçoit une liberté d’écriture, une confiance de la part des auteur.trices. Pas de sensation de sexe à la chaîne en mode mainstream mais du contenu étonnant, varié dans les goûts, les formes et les couleurs. Une attention particulière est portée au vocabulaire utilisé (la revue n’est disponible qu’en anglais) et à la construction de la narration. « J’aime vraiment le vocabulaire simple. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut utiliser le mot « bite » tout le temps. Certains mots de parties du corps disparaissent, c’est important de les réutiliser et de les rendre confortables. Ce que je déteste c’est quand les personnes ne se parlent pas comme normalement deux personnes se parlent. C’est important d’utiliser les mots qu’on utiliserait en parlant. »

https://www.instagram.com/p/Bck49tIARMEjGxLFInL0OGKmbt5VJUTKZZT9S80/?hl=fr

Alors on se réapproprie “cunt”, “pussy”, “cock”… « Je crois que l’écriture que j’apprécie est très empreinte de la vie réelle. À cause de ça, on ne cherche pas de récits forcés.« 

Lors d’un atelier d’écriture sur le sexe, Laura expliquait aux participant.e.s comment rendre les choses sexy ou intéressantes pour un personnage qui met son préservatif : « C’est important d’inclure le consentement, la contraception ou la discussion. Une personne m’a dit : « Non mais je veux que ce soit un fantasme, et ne pas me retrouver dans la réalité. » Donc il y a deux courants de pensée : le fantasme ou, ce que je préfère, la représentation de la réalité. »

Créativité 

Entre les livres érotiques de la maison d’édition française J’ai lu et les VHS des films érotiques du dimanche soir (merci M6, pardon pour les références françaises, votre autrice ayant grandi dans l’Hexagone), l’évocation d’un « journal littéraire érotique » ne m’inspirait pourtant rien d’émoustillant au départ. Fort heureusement ma curiosité m’aura permis de découvrir et d’apprécier, contre toute attente, la poésie érotique.

Kneed me like bread

I need pounding, I need muscle

All these gluten-free, low carb diets can go

Eat a rice cake

I need to be moved

And pressed fiercely on to a surface

Use your knuckles

Stretch me to my limit

Maybe later, I’ll let you eat me

Cassie Welch, « Bread », Aotearotica, volume two

L’humour y est très surprenant aussi. « Nous avons vraiment une vision très large de ce qui est érotique, dit Laura. Je le vois comme quelque chose qui concerne la sexualité, le sexe ou le genre. C’est le triptyque. Mais ils ne sont pas tous faits pour être excitants ou titiller. On essaye d’avoir un équilibre entre toutes ces choses. Le sexe est vraiment quelque chose de ridicule. Et c’est très comique. Je crois qu’il faut le reconnaître. Qu’on a l’air stupide. Mais quand on est dans le moment, c’est merveilleux. Mais il y a tellement de choses qui peuvent mal se passer dans un sens humoristique et ridicule. On parlait de réalité… Ça en fait partie. »

Ce format papier, mélangeant art, prose et poésie, se déguste comme une nouvelle saveur à ajouter au menu de vos explorations sexuelles. 

Aotearotica

Pour le trouver : en ligne, dans des librairies néo-zélandaises ou des bibliothèques. 

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Hélène Molinari

J’suis pas encore finie. Je ne cherche pas à être finie. Tout ça jusqu’à preuve du contraire, parce qu’il ne faut jamais dire jamais. J’suis une bâtarde.

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