Rom et LGBT+ : comment lutter depuis une niche, dans la niche ?

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De la Hongrie en passant par l’Allemagne, la Belgique ou la République tchèque, les droits des Roms LGBT+ ne défrayent pas la chronique. Ils et elles existent et demandent à être entendu.e.s. Laszlo Farkas (aka Gypsy Robot) et David David Tišer incarnent cette nouvelle génération de militant.e.s qui refusent d’être ignoré.e.s.

La première association LGBT+ et rom en Europe (et probablement au monde), Ara Art, a été fondée à Prague par David Tišer, il y a cinq ans. Je le rencontre au café Putica, dans le quartier Vinohrady (littéralement « les vignobles »), connu pour rassembler de nombreux lieux de sortie LGBT+ dans la capitale tchèque.

Ara Art a d’abord été créée pour soutenir la création artistique et la culture rom ; l’association a ouvert le premier théâtre rom et expose des artistes roms dans sa galerie. À 15 ans, David Tišer était déjà volontaire dans de nombreuses organisations, comme Romea.cz, un site d’information pour les Roms de Tchéquie ou encore pour Slovo 21, une ONG soutenant la culture rom et les étrangers. « Je me suis rendu compte que ces associations n’abordaient jamais la question des Roms LGBT+. C’est vite devenu une évidence qu’il fallait en créer une. En fait, quand on est LGBT+ et rom, on accumule les discriminations. D’abord parce qu’on est rom, puis parce qu’on est LGBT+, enfin parce qu’on est LGBT+ dans la communauté rom. »

Même constat pour Laszlo Farkas : « On est attaqués des deux côtés. » Ce Hongrois de 31 ans est le fondateur de qr.tv, un projet média en ligne. « Q, pour queer, r, pour rom, explique-t-il. Avec un arc-en-ciel dans le logo. Et multilingue. »

Laszlo


Laszlo habite depuis mars 2018 à Berlin avec son mari. Avant, ils habitaient Prague. Durant l’été, il est DJ pour la gay pride en tant que Gypsy Robot. Il a déjà mixé à Budapest, Prague, Amsterdam et en Slovaquie. « Quand j’ai découvert ma sexualité, à l’adolescence, j’étais très perturbé de savoir que j’allais faire partie d’une minorité. L’homophobie chez les Roms est très présente. » Il existe plusieurs groupes roms différents. Les plus traditionnels, et donc ceux qui infligent les punitions les plus sévères, comme l’excommunication, sont les Olah et les Sinti. Parmi les autres groupes et sous-groupes, l’ouverture est variable.

Son militantisme a commencé en 2014, après la mort d’un leader activiste LGBT+ hongrois, Milan Rozsa, à 26 ans. La version officielle conclut à un suicide. Laszlo continue de trouver les circonstances suspicieuses. « Mes amis et moi nous aurions dû dire quelque chose. » À partir de là, Laszlo fait tout pour sortir de l’invisibilité. « Nous avons même organisé un mariage rom gay en flashmob à Budapest. »

Laszlo rencontre David lors de la première conférence LGBT+ rom à Prague en 2014. 20 jeunes Roms LGBT+ y étaient invités par Ara Art pour leur apprendre comment lutter contre l’homophobie et les discriminations et discuter de leur vie quotidienne. « C’était une expérience incroyable, se souvient Laszlo. Cet événement nous a réunis. On a pu réaliser que dans différentes parties de l’Europe, nous avions les mêmes problèmes du fait de notre origine rom. »

Pour Laszlo, c’était d’échanger sur le fait de grandir, en Hongrie comme en République tchèque, dans une société qui est très raciste envers le Roms. David a grandi à Plzen (ou Pilsen, qui donna son nom aux bières dites « pils »), près de la frontière allemande : « Au lycée, la sous-culture principale était celle des skinheads. J’ai dû être frappé plus de vingt fois pendant mon adolescence parce que je suis rom. Jusqu’à mes 17-18 ans, je n’étais jamais sorti en club. Je n’avais pas le droit d’y rentrer. Alors que mes amis non-roms sortaient tout le temps. Ça a été aussi horrible de trouver un appartement. J’ai mis un an à trouver un propriétaire qui m’accepte. Mon cousin voulait acheter l’année dernière, personne ne voulait lui vendre de bien. » David, 32 ans, est le plus âgé de ses huit frères et sœurs. Il quitte sa ville natale pour étudier l’art et la romologie (étude des Roms) à l’université Charles de Prague après le lycée.

Pour son coming out, David se sert du court métrage qu’il a réalisé en 2009 et dans lequel il joue, Roma boys, inspiré de sa vie. « Je l’avais fait à ma mère avant la sortie. Avec elle, ça s’est bien passé. Le reste de ma famille a appris que j’étais gay après la projection du film. Juste après, je suis parti étudier en Bulgarie pour une année. Quand je suis revenu, toute la famille l’avait accepté. Je ne sais pas s’il y a eu des réactions négatives, j’étais loin ! Pour mon petit-ami, avec qui je suis depuis 12 ans, c’est différent. Il est issu des Olah de République tchèque. Son père l’a battu et il a été excommunié. Il a dû fuir sa ville natale pour venir à Prague, seul. »

Dans le film, le personnage du petit-ami est marié de force. Roma boys présente en effet d’autres fins possibles suite à un coming out dans une famille rom. Trouver des acteurs a été difficile. « Finalement, ce sont tous des amis qui ont accepté de participer. C’était la première fois en République Tchèque qu’on parlait de Roms LGBT+. Maintenant ce serait différent, je pense que plus de personnes se porteraient volontaires. »

Laszlo et David tentent donc à la fois de lutter pour les droits des Roms, mais aussi pour les droits des personnes LGBT+, sur plusieurs niveaux. Avant de créer Ara Art, David prend contact avec les Roms LGBT+ à travers l’Europe pour établir des liens de confiance et monter un réseau. « J’ai posté des annonces sur tous les réseaux sociaux et les applications de rencontres possibles. J’ai créé Gay Gypsy sur Facebook, qui ressemblait plus à un site de rencontre au début… ! Je voulais savoir ce qu’ils voulaient ou attendaient comme soutien. J’ai rencontré un grand nombre d’entre elleux. » Une première vidéo de campagne est diffusée impliquant des personnalités tchèques. Avec plus de 40 000 vues sur Facebook, elle a reçu de nombreuses réactions positives. Elle marque la première campagne LGBT+-Rom, en 2017.

En parallèle, l’association s’est développée pour avoir une présence dans les quatre régions de République tchèque, avec un centre d’aide. Ça s’appelle « reknu.to » (« je le dirai »), dont le but est que les gens se voient en vrai, discutent, s’aident et pas seulement quand ça va mal. « Les jeunes roms font rarement leur coming out et n’ont personne avec qui parler de leur sexualité par exemple, dit David. Ces « consultants » LGBT+ parlent alors de la vie quotidienne et apportent une oreille attentive. » Mais seulement huit, c’est peu pour répondre aux quelque 300 personnes qui appellent par an. Toutes les associations LGBT+ savent qu’Ara Art existe et sont en relation avec elle. « Je suis membre du groupe LGBT du gouvernement et membre de l’organisation de la Pride de Prague. On coopère énormément, mais si elles reçoivent des personnes roms, elles leur disent de nous contacter. Elles sont heureuses qu’on existe parce qu’elles ne savent pas comment aider les Roms puisqu’il faut nécessairement connaître notre culture, nos traditions, le fonctionnement de nos communautés. Bien sûr, si des personnes non-rom LGBT+ nous appellent, nous répondrons. Nous sommes seuls à faire ce travail dans le pays. »

Ara Art peut continuer d’exister grâce au soutien d’un seul donneur, l’Open Society Foundations (Human Rights Department). Ils ne reçoivent rien de la République tchèque ou du réseau LGBT+. Ce manque de moyens empêche Ara Art d’embaucher des personnes à temps plein et ralentit le travail accompli. Le but principal est de lever suffisamment d’argent pour ouvrir un premier lieu refuge. Pour le moment, ils payent des nuits d’hôtel, parfois avec leur propre argent, ou chez eux. Sans cette aide précieuse, de nombreux.ses jeunes roms pourraient se retrouver à la rue, sans argent, sans réseau, sans formation. Le risque est alors de tomber dans la prostitution et la drogue. « Nous essayons de prévenir cela en leur trouvant un logement et du travail. Un refuge permettrait de créer du lien entre tous.tes, au sein d’une même communauté. »

Laszlo, de son côté, grâce à son média qr.tv, veut contrer certaines fake news qui circulent en Hongrie de la part des extrêmes xénophobes et homophobes. C’est aussi un moyen pour lui de créer une plateforme qui puisse rassembler les Roms LGBT+ et les faire communiquer entre eux.elles. « Heureusement, nous sommes de plus en plus à prendre la parole. On sait qu’on existe et qu’on peut être plus fort ensemble. » À Berlin, la communauté rom n’est pas grande mais Laszlo a été heureux de découvrir un cercle de soutien au sein d’autres organisations LGBT+. La Hongrie n’était pas une option pour vivre avec son mari. « D’autant qu’ils ont banni les gender studies à l’université. Le seul à travailler sur ces questions dans le pays a été déclaré « ennemi du pays » dans les journaux. Dans la rue, on peut vraiment ressentir la colère des gens avec des bannières anti-migrants. »

En 2013, David se lance dans une carrière politique, « suite logique de son engagement », dit-il. « Je me suis déjà présenté deux fois aux élections pour le parlement, avec le parti écologique. Aucun Rom n’a été élu au Parlement tchèque. Mais tous les grands partis ont des candidats roms. Pour le moment, les Roms n’ont ni pouvoir financier, ni pouvoir politique. Et je ne parle même pas des Roms LGBT+ ! Essayons déjà de gagner du pouvoir politique ! »

La République tchèque n’est pas idéale, mais c’est l’un des pays les plus avancés d’Europe centrale en ce qui concerne les droits LGBT+. « On a des contes de fée avec deux princes ou deux princesses, des pubs et des films dans lesquels nous sommes visibles. Ça ne veut pas dire que tout va bien, mais qu’on peut au moins commencer la conversation », commente David. Le pays, qui a intégré depuis 2006 le partenariat pour les couples de même sexe (sorte de cohabitation légale tchèque), pourrait même devenir le premier pays post-communiste à légaliser le mariage pour tous. En juin dernier, un groupe de 46 parlementaires a en effet déposé un projet d’amendement au Code civil.

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Hélène Molinari

J’suis pas encore finie. Je ne cherche pas à être finie. Tout ça jusqu’à preuve du contraire, parce qu’il ne faut jamais dire jamais. J’suis une bâtarde.

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